‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884Chapitre 17 sur 112 · BABIOLE · texte numérisé non relu

BABIOLE

i5 janvier.

Après les grivoiseries de la Petite Muette et les excentricités de l'Etoile, M. Comte a voulu essayer d'une opérette champêtre. Que j'avions aucune raison pour n'pas reconnaître que l'directeur des Bouffes, jarnigué, recherche à c'te heure tout ce qui peut varier nos amusements, cré coquin !

Du reste, M". Laurent de Rillé, l'auteur de la parti- .on, n'aurait jamais voulu se conformer carrément ux habitudes et traditions des Bouffes. Depuis qu'il a crit la musique de la Liqueur d'or, dont les repréentations furent supprimées dès la cinquième en vertu ie l'état de siège et au nom de la morale outragée, vl. Laurent de Rillé est devenu le plus pudibond des lommes et des musiciens.

Il a refusé maintes fois de collaborer avec des libretistes dont les pièces lui convenaient fort, mais avaient e grave défaut de ne pas présenter les conditions de iécence et de chasteté auxquelles il tient avant tout.

Pendant les répétitions de Babiole, il avait, paraîtil, des frayeurs quotidiennes: le nom de Clairville l'etfrayait un peu, il lui conseillait de voiler d'un pseudonyme sa compromettante et gauloise notoriété ; il ne voulait accepter que des couplets pouvant se chanter, comme les chœurs à'Esther et d'Athalie^ dans un pensionnat de demoiselles. Dans son zèle extra-moral, il chicanait sur tout, trouvait les petites femmes trop jolies ou trop effrontées et se plaignait amèrement que les jupes fussent trop courtes et les corsages trop échancrés.

Ce n'est que petit à petit, et avec des ménagements extrêmes, qu'on est parvenu à lui faire faire de la musique sur certains couplets croustillants sans lesquels il n'y aurait pas d'opérette aux Bouffes, cette opérette fùt-elle villageoise.

Mais le pauvre homme est persuadé — paraît-il — que les gaillardises lui sont particulièrement interdites, que l'on pourrait fort bien prendre contre son opérette des mesures extraordinaires, et qu'au besoin on remettrait Paris en état de siège, dans le seul but de faire subir à Babiole le triste sort de la Liqueur d'or.

On a monté Babiole avec tant de hâte qu'on s'est aperçu, il y a trois jours, que les artistes n'avaient

même pas eu le temps d'apprendre complètement leurs rôles et qu'il a fallu leur accorder un petit ajournement.

C'est que, pour toute la troupe, les études de la nouvelle pièce se compliquaient d'une partie chorégraphique fort importante. Daubray, JoUy, Scipion et la plupart des artistes étaient même fort peu enthousiastes de cette partie de leur rôle.

La danse n'est pas ce que j'aime,

Disaient-ils en venant les uns après les autres demander à n'être pas du ballet.

En revanche, les jeunes ténors Minart et Jannin étaient ravis d'avoir l'occasion de faire valoir, devant les avant-scènes, leur grâce et leur légèreté.

La première fois qu'on répéta les nombreux pas de Touvrage, il se passa un incident curieux.

Les demoiselles de la figuration et des choeurs, habituées peut-être des bals du high-lifeà Valeniino, emportées par un zèle d'ailleurs très-louable, se livrèrent à un cancan échevelé auquel les régisseurs scandalisés se hâtèrent de mettre fin.

C'était bien un cancan qu'il fallait, les auteurs tenaient beaucoup à cet effet nouveau, mais pas un cancan ordinaire. On voulait avoir un cancan Louis XV, un cancan qui fût en rapport avec la perruque poudrée.

Pour arriver à régler définitivement cette partie importante de l'œuvre, M. Comte s'est adressé à M. Pluque, le danseur de l'Opéra, qui fit ses premiers pas, ù l'âge tendre de six ans, sur la scène du théâtre enfantin qui enfanta les Bouffes.

Sous la direction de ce spécialiste, les danses prirent enfin tournure et Daubray lui-même arriva à faire preuve d'une élévation et d'une sûreté de pointes

qu'il ne se connaissait pas lui-même jusqu'à présent. Très-gentils et très-frais les costumes des villageoises du passage Choiseul.

Cependant, celui que M*'® Marie Albert nous a montré au deuxième acte m'a paru d'un luxe exagéré. Je parierais que, même sous Louis XV, les meunières se mettaient rarement ainsi. Les fleurs brodés sur la faille sont de fort bon goût, je n'en disconviens pas; mais avec des garnitures d'un prix aussi élevé, on risque fort de ne plus passer que pour une villageoise de bal masqué.

J'aime mieux la toilette simple et coquette de M"^ Blanche Miroir, blanche comme le nom de celle qui la porte, avec des rubans bleus sur le corsage et des liserés bleus sur les ruches blanches qui terminent la jupe.

Quant à Paola Marié, je l'engage à changer de chapeau, puis — lorsqu'elle aura changé de chapeau — à chercher un tablier d'une coupe moins baroque, puis — quand le tablier aura été remplacé — à se faire faire une autre jupe et peut-être même — eh! mon Dieu, pourquoi pas ? — peut-être même un autre corsage. Après quoi, il n'y aura plus aucune raison pour qu'elle ne soit pas aussi joliment costumée que les autres.

Et maintenant, si M. Comte voulait suivre mon conseil, il mettrait, à partir de demain, sur l'affiche des Bouffes :

A neuf heures et quart : Le Pas des Jîançailles, grand ensemble par le corps de ballet composé de choristes et de coryphées ;

A neuf heures vingt-cinq : Pas de deux par M. Minart et M"'^ Marie Albert ;

A neuf heures trente : Pas de quatre par MM. Daubray, Minart, M"*^' Blanche Miroir et Marie Aibert; ■ A neuf heures trente-deux : Cancan Louis XV par

MM. et M"<^' Daubray, Minart, Jolly, Paola Marié Blanche Miroir et Marie Albert;

A dix heures : Menuet par toute la troupe;

A dix heures cinq : Galop final.

Et peut-être M. Comte sera-t-il appelé, grâce à cela à exécuter lui-même une danse qui ne manque pa d'agréments :

La danse des écus.

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