LE CHAR
18 janvier.
Ce soir, l'Opéra-Comique convoquait le ban et l'arrière-ban de la petite et grande presse pour la seuk audition d'un petit acte.
Un petit acte, lorsqu'il est bon, vaux certes mieux qu'un long ouvrage ennuyeux; mais le chroniqueur théâtral a naturellement ses préférences, et les meilleures pièces, à ses yeux, sont celles qui, par leur développement, lui fournissent plutôt matière à chronique.
Aujourd'hui , sous ce rapport, maigre pitance. Le Char est un opéra-comique antique, d'une simplicité de décors et de costumes non moins antique, et n'ayant pas à juger la partition et le livret, il ne me reste guère qu'à vous en présenter les auteurs.
Le compositeur, M. Emile Pessard, est le frère de notre sympathique confrère, directeur de la presse au ministère de l'intérieur.
Bien qu'il n'ait encore eu qu'un acte représenté — la Cruche cassée, à l'Opéra-Comique — M. Emik Pessard, musicien acharné, prix de Rome très-brillant^ est un travailleur infatigable. Il a fait paraître plu-
leurs albums de musique fort appréciés, et il est auluv d'un grand opéra, le Capitaine Fracasse, dont la ■artition est terminée et qui figurait au premier rang larmi les ouvrages reçus au Théâtre-Lyrique par A. Vizentini.
Malheureusement, les jeunes musiciens, plus inforunés encore que les jeunes auteurs, ne parviennent )as facilement à se faire jouer. Le petit acte de ce soir, intre autres, attend son tour depuis bien longtemps !
Mais Emile Pessard , très-philosophe, se console des loisirs forcés que lui font les directeurs de théâtre, ^n organisant de temps en temps des fanfares orphéoniqués. Il en a formé une à Triel, un petit pays des environs de Paris, — mais un vrai village exclusivement peuplé de vrais villageois, bien que situé à une heure de la capitale, — et là, pendant tout l'été, le dimanche, on peut voir l'auteur du Char, conduisant son orchestre en plein vent, et recueillant des succès locaux très-flatteurs.
Le jeune musicien était bien ému, ce soir, et l'on comprend l'anxiété qu'il dut éprouver lorsque M.Danbé a donné à ses musiciens le signal de l'attaque.
Depuis plusieurs jours, son frère Hector, avec une sollicitude quasi paternelle, n'a cessé de le réconforter par les propos les plus encourageants.
— Que crains-tu? lui disait-il encore hier, — ça va à merveille, ton Char marchera comme sur des roulettes...
— Eh parbleu! — ripostait Emile — je comprends que cela te paraisse peu de chose, à toi, qui es attelé au char de l'Etat I
Paul Arène, l'auteur de Jean de Figues, est un de ces écrivains dramatiques qui ne vont jamais au spectacle. Toutes les fois que l'une de ses pièces est mise à rétude, il est obligé de se faire indiquer l'endroit ou se trouve le théâtre qui va le jouer.
Ainsi, lorsque M- Carvalho a commencé les répéti tions du Char, il a écrit à Paul Arène devenir le voir
Celui-ci qui, bien entendu, n'avait jamais mis ki pieds salle Favart, est allé tout droit au Vaudeville pensant se rendre à l'Opéra-Comique.
Et comme il ne connaissait pas M. Carvalho, pas même de vue, il s'est présenté dans le cabinet de M. Raymond Deslandes, et, le prenant pour le directeur de rOpéra-Comique, il lui a dit qu'il venait s'entendre avec lui au sujet du Char.
Surpris d'abord, M. Deslandes a fini par comprendre la méprise de Paul Arène et, tout en riant beaucoup, il s'est empressé de lui indiquer la route qu'il devait suivre pour se rendre à la salle Favart, et voir M. Carvalho.
Des trois auteurs, j'ai gardé Alphonse Daudet pour le troisième rang, pour d'innombrables et excellentes raisons. D'abord ce classement justifie le célèbre proverbe : aux derniers les bons! tt, en cela, les collaborateurs de l'auteur du Nabab, qui sont en même temps ses plus grands admirateurs, ne sauraient qu'approuver ce premier motif. De plus, je lui donne ici le rang auquel il s'est placé modestement de lui-même, car c'est sur sa volonté expresse et malgré les protestations de Paul Arène que le nom de celui-ci précédera le sien sur l'affiche. Enfin, autre raison, qui me dispense d'en fournir encore d'autres, que pourrais-je vous dire sur Alphonse Daudet ? je n'ai pas à vous faire connaître un écrivain de cette valeur et de cette notoriété. ..
Il me suffira de rappeler que ce n'est pas la première fois qu'il aborde l'opéra-comique. La salle Favart lui doit déjà un charmant petit acte, en collaboration avec Poise : Les Absents. Il n'a pas assisté à la représentation de ce soir. On me disait, dans les coulisses, qu'il dînait avec Gambetta.
Salle très-sympathique et très-brillante.
La situation de M. Hector Pessard a valu à son frère Emile la présence de deux ministres : MM. de Marcère n Waddington.
Ces deux hommes d'Etat ont pu constater, par l'acte .louveau, le peu de progrès qu'a fait la blanchisserie depuis Alexandre le Grand.
La blanchisseuse modèle de l'ouvrage représentée par M''^ Irma Marié, est loin de rappeler les blanchisseuses modernes célébrées par Monselet. Elle porte un délicieux costume, d'une tendresse de couleur exquise, sans compter le collier d'or et les anneaux d'or aux oreilles. On comprend après cela que les fils de roi courtisaient les blanchisseuses. 11 est vrai que l'héroïne de MM. Daudet et Arène est une blanchisseuse detin.
Mais que nous voilà loin de la Gervaise de V Assommoir!