L'ALBANI DANS RIGOLETTO
19 janvier,
L'Albani a fait ce soir sa véritable rentrée aux Italiens. Celle de l'autre soir, dans Lucia, coïncidant avec la reprise d^ Orphée, n'avait eu pourtémoinqu'un public partagé entre la Gaîté et Ventadour, tandis qu'aujourd'hui tous les dilettanti sont réunis, comme les montagnards de la Dame blanche, pour prodiguer leurs ovations à la charmante diva.
On a tant de fois repris Rigoletto^ et on le reprendra tant de fois encore qu'il me paraît tout à fait fastidieux de parler de l'œuvre. Ne nous occupons donc que de Théroïne de la soirée, de l'Albani.
La célèbre chanteuse possède un fétiche, un fétiche
vivant : un petit cliien maltais qui porte le doux nom de Beaiity. Le joli petit animal lui fut donné, la veille de ses débuts, en Amérique. Or, la cantatrice est persuadée que le chien lui a porté bonheur. Ce n'est pas seulement à sa voix qu'elle doit ses triomphes dans les deux mondes, c'est aussi à Beauty. Il va sans dire que le chien ne quitte jamais sa maîtresse. Il a traversé l'Océan et la Manche, il a visité l'Espagne et l'Italie, bref il a parcouru le monde comme Joconde en courtisant les chiennes de tous les pays. L'Albani refuserait de chanter, si Beauty ne se trouvait pas dans sa loge.
Un soir, par exemple, à Covent-Garden, Beauty s'est faufilé derrière sa maîtresse et on l'a vu apparaître en scène, jappant joyeusement et trottinant autour de la chanteuse, au beau milieu de l'air de la folie de Lucia.
A Paris on aurait ri ; à Londres on a applaudi et rappelé, avec le même enthousiasme, la diva et son chien.
L'Albani n'a pas seulement, en fait d'animaux, ce petit chien dont elle raffole et qui l'accompagne dans tous ses voyages.
Elle possède aussi un rossignol qui lui procure, en ce moment, de bien grands soucis.
Philomèle — c'est le nom de Foiseau — est un rossignol parfaitement élevé, apprivoisé et qui, malgré sa captivité, chante comme au temps de ses amours.
Sa maîtresse, d'ailleurs, lui donne la réplique du matin au soir. C'est une lutte perpétuelle de trilles, de vocalises, de roulades, de points d'orgue, de notes piquées, et nul ne saurait dire si c'est le rossignol qui surpasse la chanteuse ou la chanteuse qui surpasse le rossignol.
Or, tous les journaux ont raconté l'épouvantable traversée que la diva a subie en nous arrivant de Londres.
Le mal de mer a-t-il éteint la voix de Philomèle?
Toujours est-il que, depuis son voyage, Philomèle le chante plus.
En vain, sa maîtresse l'excite-t-elle par des prodiges vocaux, en lui disant : « Fais-en donc autant, si tu peux! » L'oiseau reste muet.
Né en Angleterre, ce rossignol posséderait-ill'amourpropre national jusqu'à ne vouloir chanter qu'aux bords de la Tamise?
En ce cas, il ne ressemblerait guère à M"® Albani qui, elle, est toujours heureuse de chanter à Paris et qui regrette beaucoup de n'avoir pu traiter avec M. Escudier que jusqu'à la fin du mois d'avril. Elle aurait volontiers fait des sacrifices pour nous rester pendant une partie de l'Exposition, mais son directeur de Londres, M. Gye, s'est montré inflexible : M''*' Albani retournera à Covent-Garden pour la saison.
En attendant, l'éminente artiste est installée à l'hôtel de Liverpool, où elle est accompagnée de sa jeune sœur, de sa gouvernante, d'un secrétaire et d'un nombreux personnel.
Là, chaque matin, elle est forcée de subir les ennuis de la grandeur.
Tous les fournisseurs de la capitale viennent lui demander audience, les uns pour lui faire des offres de service, les autres pour lui demander l'autorisation de donner son nom à quelque chapeau nouveau, ou à quelque confection d'une forme inédite.
Ce soir, l'Albani était un peu souffrante. Mais le public ne s'est aperçu de rien et il a poussé la cruauté jusqu'à lui fciire bisser Tadmirable strette du troisième acte et le fameux quatuor de la fin.
Au foyer de Ventadour, on me raconte un mot d'ouvreuse.
On répétait, dans un théâtre qu'il est inutile de nommer, une opérette nouvelle.
— Eh bien, demandait quelqu'un à une ouvreuse du théâtre qui avait assisté à plusieurs répétitions générales, est-elle jolie votre nouvelle pièce?
— Très-jolie!
— Et la musique?
— Oh ! la musique, s'écria l'ouvreuse avec enthousiasme, elle est charmante !
— Vraiment?
— Oui, monsieur, rien que des airs connus!
22 janvier.
Ce soir, le hasard m'avait placé au théâtre devant deiix artistes qui, sans écouter un traître mot de ce qui se débitait en scène, poursuivaient une conversation qui semblait les intéresser fort. Ils s'exprimaient assez haut pour me rendre indiscret malgré moi.
Le sujet de l'entretien était d'ailleurs assez curieux pour moi : il s'agissait des journalistes.
— As-tu vu, disait l'un, la façon indigne dont ce misérable X... me traite dans son dernier feuilleton ?
— Ne m'en parle pas, répliqua son voisin, il n'a même pas de ménagements pour moi.
— Du reste, ses confrères ne valent pas mieux que lui...
— Ces êtres-là ne respectent rien...
— Ils insultent des gens qui ne peuvent leur répondre !
— Les anthropophages sont plus estimables !
— Ce n'est pas que je me soucie de ce qu'on écrit sur mon compte !
— Ah! moi, on peut bien dire que je n'ai aucun talent... les journaux me sont fort indifférents.
— Et à moi donc!... je ne les lis jamais !
a Je ne les lis jamais ! » Q^aand un artiste a majeslueusement lancé ce gros mensonge, il croit avoir tout lit. Aussi mes deux causeurs en restèrent-ils sur ce dernier mot.
C'est bien, sans que je l'aie jamais cherché, la vingtième fois qu'il m'arrive de surprendre de tels propos.
Entre eux, comédiens et comédiennes affectent un dédain superbe pour la presse.
Et cependant, ils éprouvent le constant besoin de faire parler d'eux. Pour cela, tout prétexte leur est bon . Il n'est pas jusqu'aux deuils de tamille qui ne fournissent l'occasion d'une réclame.
Ah ! si nous voulions révéler les démarches qu'on sait faire quand il s'agit d'obtenir les bonnes grâces d'un journaliste! Que d'édifiantes révélations!
En revanche, dans ce monde où l'on a l'épiderme si chatouilleux, on ne laisse que rarement voirie plaisir que l'on peut éprouver en présence d'un éloge — fùt-il immérité.
Ah ! les éloges. Est-ce qu'ils ne leur sont pas dus?
Le plus léger reproche, glissé en passant, fait oublier à ces modèles d'ingratitude tout ce qu'on a pu leur dire d'aimable pendant plusieurs années de suite.
Il va sans dire que les exceptions ne sont heureusement pas rares. ^
Ainsi, dans le petit travail s|.iivant, j'ai cité des artistes parmi lesquels il en est incontestablement auxquels ce que je viens de dire plus haut ne pourrait s'appliquer sans injustice.
J'ai voulu tout simplement rechercher jusqu'à quel point il faudrait exagérer la louange pour satisfaire l'orgueil professionnel des comédiens en général.
Encore une fois, je prends, au hasard, les premiers noms qui se présentent sous ma plume, à seule fin de prouver combien il faudrait se couvrir de ridicule pour ne compter aucun ennemi dans les théâtres.
3o LES SOIRÉES PARISIENNES.
Voici donc quelques formules admiratives que mets à la disposition de messieurs les critiques.
MouNET-SuLLY. — Ce qui nous plaît surtout dar cet acteur, c'est le naturel; il est sobre dans ses gestt et mesuré dans sa diction. Signe particulier : modes et recherchant les conseils de tous.
Croizette. — Que dire de la nouvelle Célimène ?
Mars est morte, vive Croizette !
Sarah Bernhardt. — Un critique sévère aditqu'el rappelle Rachel. Je ne veux pas dire qu'elle la dépassa mais, à coup sûr, elle l'égale.
Léonce. — Chacune des créations de cet artiste montre sous un jour nouveau. — Il est difficile c faire preuve à la fois de plus de souplesse et de plus c variété.
Alice Regnault. — La charmante comédienne fa tous les jours des progrès étonnants. Voilà bien résultat d'un travail assidu et d'une existence exclus: vement consacrée à l'art dramatique.
Villaret. — Le ténor idéal. Le Mario français. L voix est non-seulement d'une force retentissante, ma encore d'un charme pénétrant.
Rosine Bloch. — Ce qui me séduit dans noti grande tragédienne lyrique, c'est surtout le feu, 1 passion qu'elle apporte à chacune de ses créations. O peut lui appliquer, en les modifiant un peu, les beau vers d'Alfred de Musset sur la Malibran :
Connais-tu donc si peu l'ingratitude humaine ? Quel rêve fais-tu donc de te tuer pour eux ! Quelques bouquets de fleurs te rendent-ils si vainc, Pour venir nous verser de vrais pleurs sur la scène, Lorsque tant d'histrions et d'artistes fameux, Couronnés mille fois, n'en ont pas dans les yeux ?
Mais ne sais-tu donc pas, comédienne imprudente, Que ces cris insensés qui te sortent du cœur De ta joue amaigrie augmentent hi pâleur r
Mais ne sais-tu donc pas que, sur ta tempe ardente, Ta main de jour en jour se pose plus tremblante, Et que c'est tenter Dieu que d'aimer la douleur ?
Engel. — Ce jeune ténor ne mérite qu'un seul reroche : ses apparitions sont trop rares, il se ménage rop. Lorsqu'on possède comme lui la voix de Roger, à talent de comédien de Gouderc, la beauté d'Elleviou t la désinvolture de Montaubry, on ne devrait laisser chapper aucune occasion de se montrer au public. J. Granier. — Ge n'est pas une étoile, c'est la huiième merveille du monde en personne. On comprend qu'après l'avoir créée, sa mère se soit reposée, comme e Seigneur après la création du monde. Granier n'a pas de rivale. Il est vrai que, dernièrement, on nous a montré à la Renaissance, dans un de ses rôles, une eune fille charmante, douée d'une voix fort agréable, comédienne intelligente, ayant enfin tout ce qu'il faut pour réussir. Eh bien, tout le monde a eu l'audace de la comparer à Granier. G'est ce qui l'a perdue !
Christian. — Ne parlons que de l'homme d'esprit, que de l'improvisateur étonnant qui n'a qu'à ouvrir la bouche pour en laisser tomber des perles. Comme on sent que ses calembours ne sont jamais préparés à l'avance! Et puis, comme il les choisit avec soin, comme il écarte impitoyablement tout ce qui pourrait choquer le goût des délicats.
Par exemple, je n'ose pas garantir que, même en élevant leurs phrases dithyrambiques à ce diapason, MM. les critiques ne feraient plus aucun mécontent.
CHARLEMAGXE.
23 janvier.
Une grande solennité littéraire vient d'avoir lie au Troisième Théâtre-Français : la première représer tation d'une tragédie inédite d'un auteur inconnu.
Je commence par constater, à regret, un fait qui r prouve pas en faveur des goûts littéraires de la majc rite du public parisien : les cochers ne connaisser pas le Troisième Théâtre-Français.
J'en ai pris un ce soir, un cocher de la Compagnit non pas un jeune fraîchement débarqué à Paris, ma' un vieux qui sait son boulevard sur le bout du doig
— Cocher, au Troisième Théâtre-Français !
— Plaît-il?
— Au Troisième Théâtre-Français !
— Ah ! oui, à rOdéon.
— Non.
— Rue Richelieu, alors ?
— Pas du tout, voyons, boulevard du Temple...
— Bon, le théâtre Déjazet !
Théâtre Déjazet! Horreur! Jouez donc des tragédie: d'auteurs inconnus, formez donc des élèves pour h Maison de Molière! Les cochers en sont encore au> Bonnes Filles de Béranger et aux Femmes de Paiit de Kock !
Et pourtant ce n'était pas une petite affaire poui M. Ballandeque la tragédie de ce soir.
Charlemagne était en répétition depufs bientôt cinq mois.
Quand on lui en parlait, l'SKcellent administrateur de la maison de M. de Galonné répondait en hochant la tête :
- Oh! c'est une grosse affaire! Il y a des décors, costumes, c'est une pièce à spectacle enfin. it, en effet, dans la pensée de l'auteur, Charlema- ? était" une pièce à spectacle. Il rêvait des palais menses, des cortèges somptueux, des costumes resants d'or, des armures magnifiques; à la cour de arlemagne les grands dignitaires de l'Eglise et de mpire, les archevêques et les évéques superbes; au ais de Witikind les druides sévères, et les jeunes ionnes belles à ravir avec leur cheveux blonds tresen nattes comme les cheveux de Gretchen. [iélas ! de toutes ces splendeurs entrevues en rêve, qui reste est bien peu de chose. De malheureux arants recrutés dans le quartier — et qui ont dû e bien gênés sous leurs habits sacerdotaux — n'ont donner qu'une faible idée de ce qu'étaient les évêes du temps de Charlemagne; quant aux seigneurs ancs, pâles, maigres, chétifs, le public a énergiement refusé de les prendre au sérieux. — Ce sont des Francs de quatre sous ! disait-on à té de moi.
D'ailleurs, les blagueurs incorrigibles des premières, ur lesquels rien n'est sacré, ni Charlemagne, ni itikind, ni Harold, ni les tragédies inédites d'aujrs inconnus, ont eu beau jeu.
Ainsi, au troisième acte, alors que les druides et rchidruide racontent à une druidesse de leur conissance des choses du plus haut intérêt, j'ai entendu iirmer très-sérieusement par un spectateur qui paissait attentif, qu'en nous exhibant tous ces hommes grands peignoirs blancs, l'auteur avait eu l'inten- )n de nous faire voir ce qu'était le Hammam à l'époleduroi Witikind.
Dans le rôle de Charlemagne, le Troisième Théâtre- •ançais nous a montré ce soir, pour la dernière fois.
un jeune acteur qui passe d'emblée sur la grar, scène de la rue Richelieu.
M. Sylvain est tout naturellement l'aigle de la mi son. M. Ballande se sent ému en le regardant : c'( lui qui l'a découvert, conseillé, inventé! Ses cam rades ont redoublé de zèle depuis son engagement, j'en vois plusieurs, dans cette vaillante petite troup qui, tôt ou tard, seront, comme M. Sylvain, tirés l'ombre.
Avant de terminer, disons un mot de l'auteur.
On se demandait avec inquiétude, dans les couloi si M. Fabert était un jeune, s'il comptait faire encc d'autres tragédies, s'il avait besoin pour vivre de plume de dramaturge?
D'abord on ne savait trop quoi répondre à ces que lions.
On s'en consolait en plaisantant.
— Ce doit être un joueur! disait-on, puisqu'il foit Charlemagnet
— Gomme il a dû s'ennuyer en écrivant celte ti gédie !
— On affirme que c'est un ancien maître de p sion.
La lumière a fini par se faire.
Fabert est un pseudonyme sous lequel se cache ex-notaire de la ville d'Orléans.
Le notaire d'Orléans est aujourd'hui membre conseil général et il confectionne des tragédies pc son plaisir, comme on pêche à la ligne, comme joue au billard.
Vous me direz que cela n'est pas étonnant de la } d'un ex-notaire qui a dû passer sa vie à faire actes !