LE PETIT DUC
2 5 ijanvier.
C'était en janvier 1876.
Les journaux avaient annoncé que MM. Meilhac et [alévy venaient de promettre, au directeur de l'Opéraomique, une pièce en collaboration avec M. Charles ecocq.
M. Meilhac communiqua au Figaro la lettre suiante qu'il venait d'adresser au compositeur en vogue :
« Mon cher Lecocq,
« Cette affaire de l'Opéra-Comique revenant sur le apis, je suis bien obligé, moi aussi, de dire mon mot. 'îotre théorie (à Ludovic et à moi), est qu'il ne faut janais déranger une collaboration heureuse. Il nous a emblé, après le succès de la Petite Mariée, que nous le trouverions jamais une meilleure occasion d'appli- [uer notre théorie. Si peu que nous nous soyons vus, e pense que vous nous connaissez assez pour être bien -ûrque si, au lieu d'être un succès immense, la Petite Mariée n'avait été qu'un demi-succès, nous vous au- •ions fait tout de suite la pièce que nous vous avions )romise.
« Tout à vous,
« Henri Meilhac. 1^
C'étaiten janvier 1877.
Meilhac, avant de se coucher, avait pris dans sa bibliothèque un roman : Le Dernier amour de Mirabeau.
Il le parcourait depuis quelque instants et déjà il sentait le sommeil venir lorsqu'il fut frappé par ces quelques lignes :
36 LES SOIRÉES P..RISIENNES.
« Le duc de Bourbon ayant éié marié fort jeune, le sépara de sa femme. 11 parvint à enlever cette d nière du couvent où on l'avait enfermée. »
— Tiens, se dit-il, mais voilà un sujet d'opéra-( mique!
Et il se mita rêver, à chercher, à creuser. Il s'endormit en murmurant :
— Quel joli rôle pour Granier !
Le lendemain, à déjeuner, Halévy et lui proposère l'affaire à Koning. Le jour même, le traité fut sigr Le compositeur, choisi par le directeur et les auteu fut précisément l'auteur de la Petite Mariée : Char Lecocq.
Nous sommes le 25 janvier 1878.
Le tout Paris des grandes solennités théâtrales a siste à la première représentation du Petit Duc, l'heureux théâtre de la Renaissance.
Dans les couloirs, au lieu du Petit Duc, on dit : Le Petit Marié.
L'opérette nouvelle débute, en effet, par un maria^ Un mariage à la cour de Louis XIV, s'il vous plaî Il devient à peu près impossible de parler de la façr intelligemment prodigue dont M. Koning monte 1 ouvrages représentés à son théâtre, du goût exquis qi préside à la mise en scène, de l'importance des déco sur une des scènes les plus exiguës de Paris^ sans mt riter le reproche de banalité.
Et cependant, à chaque œuvre nouvelle on est bie forcé de faire au jeune directeur des compliments noi veaux.
11 est certain, par exemple, qu^on ne pouvait plu apporter à un imprésario une pièce se passant sous ! règne de Louis XIV ou de Louis XV sans l'entendi s^écrier : i
^—Mauvaise éppque! Costume usé, archi-usé! L 1 mise en scène nuira fatalementà l'œuvre. Le public n
assez de vos grands seigneurs en tonnelets et en liai its carrés, de vos sempiternels pages ! • M. Koning a prouvé ce soir — ce dont pour ma part ! i me doutais bien un peu — que tout peut se refaire, ; ourvu qu'on le refasse avec goût, et que le public ne î lasse jamais de ce qui est joli à i'œil. Or, il est impossible de rêver quelque chose de plus racieux, de plus complet— au point de vue spécial e la mise en scène —que ce premier acte du Petit Duc. Le décorateur nous a transporté dans l'antichambre .u grand appartement du roi, c'est-à-dire dans la pièce lite de l'Œil-de-Bœuf. C'est la reproduction exacte de eite fameuse salle du palais de Versailles, avec ses lunières se reflétant dans les glaces, ses dorures lesplenlissantes, ses couleurs d'une harmonie si douce. L'entrée des mariés a fait sensation.
Je n'ai jamais vu de costumes de pages plus réussis ; es demoiselles d'honneur ont des toilettes d'une élégance éblouissante; les seigneurs sont bien des seigneurs; quant aux mariés — Jeanne Granier et une débutante, M"^ Milly Meyer, — je vous défie de trousrerdans aucun autre théâtre du même genre un couple iussi gracieux, aussi vraiment jeune.
Bref on a pu, pendant quelques instants, se croire très-réellement à la cour du grand roi.
Que j'en connais, des théâtres d'opérettes, où le défilé des grands seigneurs, des pages et des demoiselles d'honneur nous aurait plutôt rappelé la Cour. ..tille! Le premier acte est celui qui je prêtait le mieux aux enchantements de la mise en scîne.
Au second acte, je ne vois pj isà signaler qu'un gracieux lever de rideau formé pa les demoiselles nobles, en uniformes lilas, avec des coiffes blanches, prenant leur leçon de musique.
Au troisième acteenfin,le camppour lequel je reprocherai à M. Cornil d'avoir abusé de tons beaucoup
38 LÏÏS SOIRÉES PARISIENNES.
trop crus. On ne se figure pas l'armée de Louis XI dressant ses tentes dans un vaste plat d'épinards.
Le public attendait avec une véritable et légitime in patience la rentrée de Jeanne Granier.
Les applaudissements unanimes qui ont salué ] charmante artiste à son entrée, au premier acte, ne pei mettent pas d'élever des doutes à cet égard.
Tout le monde raffole delà « petite Granier. » SeuL elle suffit au succès d'une pièce. C'est, sans contredi aujourd'hui^ la plus choyée, la plus populaire de chanteuses d'opérette. Les auteurs du Petit Duc oni e l'excellente idée de nous la montrer, cette fois, en tra vesti, mais dans un travesti qui se travestit au secon acte, où son costume de paysanne excentrique a ot tenu un succès de fou rire.
Rien de plus amusant que le costume de ce peti colonel de dix- neuf ans déguisé en campagnarde de environs de Lunéville, avec une jupe rayée d'une am pleur invraisemblable, — 'une jupe de mère Gigognedes manches de la même étoffe, si larges et si bout fautes qu^on se demande avec curiosité si elles nou cachent quelque truc comme dans les féeries, un im mense tablier en soie d'un rouge vif, et un corsage.. Oh! ce corsage, trop étroit, avec un lacet croisé sur 1 devant, mais un lacet mou, mal attaché, zigzaguan sur une chemisette épaisse et informe, ce corsage es une véritable trouvaille d'une drôlerie irrésistible.
M''*" Granier, qui abordait les travestis pour la prc mièrefois, s'est facilement initiée, paraît-il, à l'art dmarcher comme un homme. Bien mieux, soussajupi de paysanne, elle continue à marquer le pas militain d'une façon si divertissante qu'on a bien réellemen l'illusion d'un garçon embarrassé par les vêtements (é minins.
En revanche, elle n'est pas habituée encore a la cul-
isse qu'elle porte pendant la première partie de l'acte u camp, une vraie cuirasse, lourde et gênante. — Les culottes, cela va encore, dit-elle, mais décidélent la femme n'est pas faite pour porter la cuirasse! Ce qui contribue, dans une non moins large mesure ue la mise en scène, aux nombreux succès de la Reaissance, c'est la variété que M. Koning sait introuire dans l'interprétation de ses ouvrages. Il avait Vauthier, fort choyé par son public. Cela ne a pas empêché d'engager Ismaël pour la Tsigane. Lussi aujourd'hui a-t-on revu Vauthier avec un exrême plaisir, et le spectateur, de cette façon, ne s'ha- (itue jamais aux qualités d'un artiste au point d'en tre blasé.
L^engagement de M'^^ Desclauzas rentre dans cet in- ;énieux système. Comme Suzanne Lagier dans la ause célèbre^ Desclauzas joue le rôle d'une grande lame, directrice d'une maison d'éducation. Si elle n'est )as chanoinesse, c'est tout comme. Le théâtre vit de :ontrastes, n'est-ce pas?
Quant à la débutante. M"'' Milly Meyer, elle est ;rès-mignonne, très-gentille. Elle a dix-sept ans, a :hanté le répertoire de Théo à l'Eldorado et a été déni- :hée par M. Koning aux Bouffes-du-Nord. Il paraît [qu'elle est brune à la ville, sa perruque blonde ajoute à l'ingénuité de son visage. Cette très-jeune personne m'a paru digne des fleurs d'oranger dont elle est couverte au premier acte. Le théâtre vit d'illusions, n'estce pas?
Un bon point pour le costume du magister Berthelier : houppelande en velours noir fané à grandes palmes vertes, manches en lustrine verte, calotte noire, tricorne noir, mantelet noir sur les épaules. Sous le bras, un parapluie d'un vert très-clair. C'est Pétillon — sous Louis XIV!
Autres bons points aussi — pendant que j'y suis à M""" d'Asco et Piccolo.
Pages ou cantinières, ces deux intéressantes par sionnaires du théâtre de la Renaissance ont égalemei plu aux connafsseurs.
A l'acte du camp, M"'' Piccolo porte très-crânemei le grand chapeau à plumes et la cuirasse de la cant ni ère.
— Une femme cuirassée, disait-on d'elle, la voi imprenable!
— Eh bien, cela la changerai
A la répétition générale d'hier soir, M. Lecoc^ après le premier acte, était positivement désolé.
— Cela marche trop bien, disait-il, et une répétitio générale sans accrocs est le présage d'une mauvai; première.
Heureusement dans le finale du second acte, pU sieurs choristes détonnèrent.
— Eh bien, dit-on au compositeur, vous devez êii content à présent, l'accroc demandé s'est produit ?
— Comment, s'écria-t-il, on m'amassacré mon finalt et vous voulez que je sois content?
Ce qui prouve qu'il est bien difficile de rassurer u auteur à la veille de sa première.
Et maintenant, il ne nous reste qu'à souhaiter MM. Meilhac, Halévy et Lecocq, pour leur Petit Dm. un succès aussi durable et aussi fructueux que celi de la Grande Duchesse !