LA REPRESENTATION DES ITALIENS
2 février.
Sur les bords du Danube bleu, dans les montagnes neigeuses des Balkans, d'Europe en Asie, de Kars à Andrinople, les malheureux que le sort des batailles a frappés, étendus sanglants sur un lit d'ambulance, cosaques et bachi-bouzouks, eussent été bien étonnés si on leur avait dit aujourd'hui :
« En ce moment, tout ce que Paris compte de jolies Parisiennes, de riches étrangères, d'actrices pimpantes, de vraies élégantes, d'artistes marquants, tout ce que la grande ville possède de célébrités en tous genres, va, vient, quête, dépense, s'agite, se presse et se prodigue pour vous f »
Telle était pourtant la vérité.
Paris nous offre, de temps en temps, le spectacle magnifique des fractions les plus disparates de sa brillante société, se réunissant pour la même œuvre charitable.
Tantôt c'est une grande artiste dont il s'agit de mettre la vieillesse à l'abri du besoin ; tantôt c'est à de pauvres inondés qu'il faut rendre leur maisonnette et
leur modeste mobilier ; aujourd'hui on est venu apporter son Offrande — bien faible en proportion des maux à soulager — aux blessés de la guerre d'Orient.
Disons tout de suite que cette représentation si annoncée, si impatiemment attendue, a été ce qu'elle promettait d'être : curieuse surtout au point de vue de la salle, une des plus brillamment composées qu'i' nous ait été donné de voir.
Foule au dehors et au dedans ; des centaines de badauds dans la rue pour « voir arriver le monde; » des entêtés essayant quand même d'avoir une place au bureau, bien qu'il n'en reste pas une seule et qu'on ait tout, absolument tout loué, jusqu'aux coins les plus obscurs de la dernière galerie, jusqu'aux couloirs où Ton a le droit de se promener moyennant dix francs; un défilé somptueux d'équipages prolongeant leurs files jusqu'aux grands boulevards et tout le long delà rue du Quatre-Septembre; de charmantes actrices dévalisant les passants; des hommes vidant leur portemonnaie dans les corbeilles qu'on leur tend de tous côtés; une animation extraordinaire; un empressement sans exemple; déjeunes commissaires galants et pleins de zèle; le foyer, les couloirs, le vestibule garnis de fleurs et d'arbustes, voilà — rapidement tracé — l'aspect de la fête.
De tous les côtés, la lorgnette rencontre des visages connus. Elle peut fouiller — cette lorgnette — jusqu'aux galeries supérieures, certaine d'y dénicher quelque célébrité artistique ou mondaine dont l'unique ambition est de pouvoir dire : « J'y étais ! »
J'ai noté des noms — au hasard — et je les transcris, sans ordre, tels qu2 je les trouve sur mon carnet.
Voici d'abord dans les avant-scènes : le baron et la baronne Adolphe de Rothschild, le duc et la duchesse de Castries, le baron et la baronne de Soubeyran, le marquis de Scepeaux, la duchesse de Baufîremont :
ians les loges : la comtesse de Camondo, la princesse Je Bourbon, la comtesse d'Amboise, M.etM™^ Ulman, M"'*' Paine, la vicomtesse de Trédern, M""^ BischofFscheim, la comtesse Aguado et M""® Jacobs avec M. Bourrée, ancien ambassadeur de France en Turquie, M°'^s Stern, Roussel, Ratisbonne, la générale Doubelt, le ministre des Etats-Unis, M. L'Hospital, la baronne Springer, le baron et la baronne Edmond de Rothschild, M. et M'"^ Vuhrer, le baron et la baronne E. de Hirsch, le prince de Sagan, le duc d'Audiffret-Pasquier et la famille Léon Say dans deux baignoires réunies en une seule, le comte et la comtesse de Moltke, M"" de Reszkéet Albani, qui avaient tenu à payer leur loge bien qu'elles eussent déjà payé de leur personne au concert, M'"^^ Edwards, Hillel, EUissen, le comte et la comtesse Potocki, M. et M""® Ephrussi, M. et M""^ de Mun, le baron et la baronne Goldschmidt, M"'^ Mackay, le prince Poniatowski, M™° Heine, puis un peu partout: Patrice de Mac-Mahon, de Janzé, Delamarre, le comte Walew^ski, le comte d'Osmond, Plummer, Levert, Guizot, le prince de Furstenberg, de la Pena, le baron de Kœnigswarter, le baron de Bussière, de Noirmont^ Marovisch et enfin une quan* tité d'actrices parmi lesquelles M"^s Krauss, Doche, Moisset, Schneider, Baretta, Paola Marié, Lasseny, Alphonsine Demay, Donvé, etc.
Les coulisses, le petit foyer des artistes ont été envahis par tous ceux qui n'ont pu se caser dans la salle. Bien des gens sont parvenus à s'y faufiler sous prétexte de chanter dans les chœurs; un inconnu s'est fait passer pour « le coiffeur » de la Comédie-Française.
Pendant le concert et la représentation des intermèdes, tous ces curieux restent collés aux portants, essayant de voir et d'entendre, profitant d'une porte qui s'ouvre pendant une seconde pour jeter un coup d'œil dans la salle: au moment de la Fille de madame
Angot ils perdent toute réserve et on les voit, perchés les uns sur les autres, se presser contre la fenêtre du salon de M"" Lange.
Le concert a été ce que sont tous les concerts de ce genre, fort brillant, mais peut-être un peu long.
Presque toutes les artistes sont — par une coïncidence singulière — habillées en rose.
L'Albani a une toilette de faille rose relevée par des dentelles blanches; Céline Chaumont — qui est venue réciter un charmant rondeau inédit de Meilhac — a une robe rose relevée par des garnitures roses ; la gentille M^'® Samary a une toilette non moins rose, mais une toilette de pensionnaire, avec des petits volants plissés sur le bas de la jupe et une ceinture — rose, naturellement.
M"' de Reszké seule porte une robe complètement noire, toute garnie de jais noir.
On applaudit, on rappelle avec un entrain qui ne se ralentit pas un instant — sur la demande expresse des artistes on a supprimé toute espèce de claque — et, enhn, vers quatre heures et demie, commence l'entr'acte qui n'a pas été l'un des moindres attraits de la matinée.
A ce moment, on cesse d'être au théâtre.
On se trouve transporté tout à coup dans une immense salle de fête. Le couloir et le fover sont tellement pleins de monde qu'il est à peu près devenu impossible d'y circuler. Pendant que Waldteufel et son orchestre exécutent les plus jolies valses de Strauss, les artistes du Vaudeville, installés derrière d'élégants comptoirs surmontés de la croix de Genève, vendent le joli éventail dessiné par Clairin et du Champagne généreusement et gratuitement offert par la maison G. H. Mumm. Judic, Léonide Leblanc, Céline Montaland, Alice Regnault débitent des fleurs et des programmes. Judic ne reçoit que de l'or; pas une pièce
inche. On donne à M"^ Legaultdeux cent cinquante mes pour une rose; c'est pour rien, M"^ Pierski nd un louis les programmes sur lesquels elle a mis signature — plus cher que VEntracte.
Dans ce steeple-chase intéressant — vrai prix delà 3urse — voici les noms des trois premières : Anna Judic, arrivée première d'une icolure (3, 800 fr.)
Léonide Leblanc, deuxième (3, 600 — )
Alice Regnault, troisième (2,700 — )
Céline Montaland et M"^ Marot, du Vaudeville, 3nt arrivées — dead-heat — bonnes quatrièmes, avec .700 francs chacune.
Les jeunes commissaires, les organisateurs de la ^présentation se multiplient, pendant cet entr'acte, ,1. Arthur Meyer, qui a fait preuve en tout ceci d'une criiable intelligence de grand imprésario, est entouré, ollicité de tous côtés, tiré de droite à gauche, pouruivi, harcelé, complimenté. Le pauvre garçon est à noitié mort de fatigue ; il a le chapeau de travers et a cravate en désordre. C'est à peine s'il parvient à épondre à tous ceux qui lui adressent la parole.
La sonnerie électrique rappelle tout le monde dans a salle. C'est le moment solennel. On va passer à la eprésentation du deuxième acte de la Fille de maiame Atîgot, avec la distribution que vous savez.
Les fantaisies de ce genre n'ont généralement qu'un seul mérite : celle d'assurer la recette. Malgré le zèle des artistes, malgré l'exécution, parfaite dans ses détails, on n'arrive pas, après huit ou dix jours de répétitions hâtives, à constituer un bon ensemble. Le public a pourtant souligné Tentrée de Capoul et celle de Gailhard, absolument méconnaissable sous son costume d'agent de police. Pierson, — dans son rôle de soubrette, qui comporte quelques lignes à peine, — excite des murmures flatteurs. Quant à Daubrav,
on l'a applaudi à tout rompre. Le costume de ce Poi ponnet étonnant mérite les plus grands éloges, et il ^ impossible de se figurer une tête plus comique a dessus d'une cravate plus abracadabrante.
On s'était demandé avec inquiétude si Christi respecterait le texte dans le personnage de Lariva dière.
Pendant une bonne moitié de l'acte, on a pu croi qu'oui.
Aussi Christian paraissait-il triste et embarrassé.
A la fin, n'y tenant plus, il a souligné la sortie la basse-chantante de l'Opéra en s'écriant :
— Enfin, voilà un fameux gaillard !
Christian a été récompensé aussitôt par une doub salve d'applaudissements.
Mais ce qui est certain, ce qui a trappe une fois plus tous ceux qui s'occupent sérieusement de théâtr c'est que l'on ne sort jamais impunément les granc succès de leur cadre.
On s'est dit assez généralement, après la représeï tation d'aujourd'hui, — ce dont pour ma part je n doutais bien un peu — que la Fille de madame Ango si bien à sa place sur la scène populaire des Folie n'eût probablement fourni partout ailleurs — au Variétés, par exemple — qu'une moyenne de cer ou cent cinquante bonnes représentations.
Conclusion ?
La recette a été d'environ 44,000 francs.
La vente des programmes, des éventails, des fleui et du Champagne a produit de treize à quatorze mil francs.
Total : 57,000 francs.