L'AMI D'UN TEL
21 féviier.
Fous les Parisiens qui connaissent leur théâtre ont < frappés depuis longtemps du très-grand nombre ( ndividualitéssansmandats, qui encombrent bruyam- :nt les salles de spectacle, les coulisses, les antiambres de direction, voire même les foyers et les los d'artistes.
Qu'on me permette d'abord un petit rapprochemt.
Il existe dans toutes les troupes de modestes artistes, noitié figurants, auxquels on confie de temps à autre 1 rôle de domestique, dont la mission se borne à ap- »rter une lettre, à faire circuler des plateaux ou à moncer les divers invités de la marquise. Ces panes gens ne tiennent pas grande place dans un théâtre ; 1 pourrait presque s'en passer, mais, comme, à la ^ueur, ils servent à quelque chose, on a désigné l'esce sous un titre consacré en argot.
Ce sont les utilités de la scène.
Les personnages dont je m^occupe font encore moins besogne; ils n'en font même pas du tout. Mais en revanche, que de bruit !
On les voit partout. Aux premières, ils obtiennent s meilleures places sans bourse délier ; ils connaissent ut le monde sans que personne soit à même de dire i pourquoi, ni comment ; ils ont leurs entrées dans un i plusieurs- théâtres où on les a laissé pénétrer sans iotil sérieux et où on les tolère par habitude ou sime indifférence.
Ce sont les inutilités de la salle.
Généralement, c'est à la faveur de relations plus ou loins banales avec un journaliste, un artiste, un au-
teur ou un directeur qu'ils pénètrent dans la place Chaque théâtre en possède un certain nombre.
Chose remarquable. Dès qu'un homme arrive à s faire une situation dans le monde dramatique, il s trouve subitement environné d'amitiés dont il ne soup connaît même pasTexistence. Aussi n'est-il pas un artist en renom, un auteur applaudi,, un journaliste intiuer qui ne soit flanqué de son entourage de gêneurs com promettants.
Parfois en voyant une nouvelle figure dans u théâtre, on s'informe auprès de quelqu'un de la mai son.
— Quel est ce monsieur — demande-t-on — u journaliste?
La réponse ne varie guère :
~ Nullement... mais il a une grande influence ic
— Je comprends : c'est l'auteur de la pièce nou velle ?
— Pas le moins du monde.
— Alors, que fait-il?... quels rapports a-t-il ave votre théâtre ?
— Aucuns, oh ! ce n'est pas le premier venu...
— Mais encore?...
— C'est l'ami d'« Un tel ! « L'ami d'à Un tel ! »
Ce titre suffit.
Il suffit qu'un quidam se cramponne à un artis ou à un directeur pour qu'il arrive petit à petit étendre ses ventouses de pieuvre à tout le personn d'un théâtre, à s'imposer quand même dans un mille i qui n'est pas le sien et à obtenir finalement plus d'ir ' fiuence que l'ami qui a servi de marchepied.
L'ami d' « Un tel » est facile à reconnaître au p| mier coup d'oeil à son langage et à ses manières.
C'est rarement un homme bien élevé.
On le trouve tantôt sous le vestibule du théâtre.
oudé familièrement au contrôle, tantôt dans les courses, bavardant comme une pie, gênant les artistes et ^ machinistes, tutoyant les petites femmes, exaltant elle pièce et débinant telle autre selon le lieu où il se ;rouve.
Sa situation, comme toutes les situations fausses, n'est pas exempte de petits désagréments. De temps à autres, il avale bien quelques couleuvres. Mais peu tier par tempérament, il les digère dans la perfection. Ainsi, lorsqu'il a maladroitement offusqué Tamourpropre d'un acteur, il n'est pas rare d'entendre celui-ci riposter brutalement :
— De quoi vous mélez-vous? Est-ce que vous êtes à votre place? Que faites-vous ici ?
Et autres aménités qui restent sans répliques de sa part.
Parfois même un régisseur grincheux le met carrément à la porte; mais, comme il n'a pas de rancune, il revient le lendemain par la fenêtre et se fait ainsi supporter à force de platitude.
Beaucoup de ces intrus cherchent cependant un prétexte pour expliquer leur présence constante. Ils ont toujours une « affaire « en train, une « combinaison théâtrale » en vue, un « projet d'association » en l'air.
Tout cela, bien entendu, est présenté par eux sous une forme vague qui ne signifie absolument rien et ne peut les compromettre. Si quelque naïf leur de-, mande :
— Qu'est-ce qui vous amène ici tout les soirs ?
Ils répondent aussitôt en clignant de l'œil d'un air mystérieux :
— Oh ! j'ai de grands intérêts dans la maison 1 Ou bien encore :
— Vous entendrez bientôt parler de quelque chose. Il y a quelque temps, un acteur d'une certaine repu-
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tation, qui se fait accompagner au théâtre d'un ami comme d'autres se font accompagner de leur chien voulut régulariser la situation de cet ami et demanda à son directeur de pourvoir celui-ci d'une situation of ficielle quelconque.
Le directeur était fort embarrassé : d'une part, i ' tenait à être agréable à son pensionnaire, et d'autn part, il ne se souciait pas de congédier un de ses em pioyés pour le remplacer par un individu d'ailleut incapable de tenir le plus petit emploi.
Après de longues recherches, il eut une heureuse inspiration et l'ami d' « Un tel » put mettre sur ses cartes la formule suivante :
Pédicure honoraire du théâtre des...
Par exception, on trouve, parmi ces personnages, des gens qui ont au moins le mérite d'être relativement convenables.
Ce soir justement, je me suis rencontré au fover d'un théâtre de genre, avec un monsieur d'une tenue assez élégante, s'exprimant d'une façon correcte, et qui fréquente assidûment cet endroit, depuis quelques mois, comme ami d'un petit journaliste qui y vient quelquefois.
Tout à l'heure, le hasard d'une conversation générale nous fait échanger quelques mots. Il me parle de tout les théâtres, traite incidemment la question du droit des pauvres et me donne les recettes de Ninichc et du Petit Duc. Et comme, ahuri par son bavardage je me dispose à battre en retraite, il s'interrompt et me tend sa carte en ajoutant avec le plus gracieux sourire :
— Permettez-moi, cher monsieur, de profiter de
occasion qui se présente et de souhaiter que nous issions bientôt plus ample connaissance.
Quelle n'est pas ma surprise lorsqu'en jetant les eux sur la carte qu'il venait de me donner, je lis :