‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884Chapitre 29 sur 112 · DURAND · texte numérisé non relu

DURAND

Vins en cercles et en bouteilles

Au moins celui-là ne venait pas au théâtre sans notifs !

2 \. février.

Aujourd'hui avait lieu, à la salle des conférences, e centième des feuilletons parlés de M. H. de Lapomneraye.

Depuis quelques jours, il n'était question que des préparatifs faits par notre confrère pour célébrer digne - I ment cette solennité. Le soir du 99® feuilleton, il y a ' huit jours, on s'entretenait déjà, dans la salle, des splendeurs par lesquelles le sympathique conférencier devait consacrer dignement le succès de ses représentations hebdomadaires de critique vocale.

Les magnificences attendues ont été encore dépassées. M. de Lapommerayea laissé bien loin derrière lui le luxe déployé, en pareil cas, par certains directeurs, dans la décoration de leur salle et de la façade de leur théâtre, et je crois que sa petite fête peut défier, dans le passé, le présent et l'avenir, toute espèce de comparaison.

Dès le matin, M. de Lapommeraye s'était pavoisé avec un goût parfait ; il s'est couvert de banderoles et de petits drapeaux multicolores qui voltigeaient au gré du vent et s'alliaient on ne peut mieux à sa phy-

sionomie et à son gracieux sourire. Lorsqu'il s'illt mina ensuite, à l'heure de l'ouverture des bureau? avec des lampions et des verres de couleur, le cou d'œil devint littéralement féerique.

Comme toujours en pareil cas, le spectacle se tei mina un peu plus tôt qu'à l'habitude. Les habitués il en est qui n'ont pas manqué un seul des cent feuil letons parlés — les habitués remarquèrent même qu l'orateur brûlait un peu... la tribune.

C'est que, de même que les directeurs ont l'habitud d'offrir à chaque centième un souper à leurs artistes M. de Lapommeraye s'offrait à lui-même un soupe de centième chez Brébant, où il est allé s'enfermer, cet effet, dans un cabinet particulier, à l'issue de 1 conférence.

Ce souper a été, paraît-il, très-gai et très-animé.

Au dessert, le convive s'est adressé la parole pour s féliciter.

Puis, il s'est répondu avec un à-propos, qu'il n'a pi s'empêcher d'applaudir à tout rompre.

Ensuite, il a porté plusieurs toasts qu'il a accueilli avec frénésie: il a bu à la 200^ en se promettant de ^ retrouver lui-même, au même endroit ce soir-là.

Après le souper, il a fait enlever son couvert et le danses sans lesquelles il n'y a pas de fête de centièm ont alors commencé.

M. de Lapommeraye a valsé et polké avec tou l'entrain de sa bouillante nature, regrettant seulemen de ne pouvoir organiser un cotillon ou un lancier lui seul.

A deux heures du matin, sa danse a pris un carac tèrc général.

LES BOURGEOIS DE PONT-ARCY, {Avant la première,)

2 5 février.

Le Vaudeville fait relâche ce soir. Jeudi prochain .ira lieu la première représention des Bourgeois de 'ont-Arcy , la comédie nouvelle de Victorien Sardou, un des événements les plus importants de la saison ramatique.

J'ai voulu, avant la première, recueillir quelques ctails concernant cette pièce, attendue avec tant de uriosité, et j'ai passé une partie de ma soirée dans les oulisses du Vaudeville, où l'on se livrait avec ardeur u travail énergique des raccords.

Les répétitions ont été fatigantes, paraît-il, mais les [bourgeois de Pont-Arcy inspirent tant de confiance à ! ous les artistes que c'est à peine si l'on se ressent des : atigues. Et d'ailleurs, il est bon de détruire une lé- ,^ende. Sardou est, il est vrai, l'auteur leplus méticuleux le France. Il règle sa mise en scène avec un soin prodigieux dont le public ne se doute même pas, mais dont — à coup sûr — il subit Tinfluence. Seulement, il faut 'endre cette justice à l'auteur de Dora, c'est que ses pièces ne se répètent pas plus longtemps que celles des autres. On croit assez volontiers que les directeurs ne montent qu'en tremblant les comédies de Sardou, effrayés du temps qu'il leur fait perdre, des relâches qu'il leur fait subir. Rien n'est moins exact.

— Pour faire une pièce en cinq actes, me disait

Sardou dernièrement, il me faut cinq mois, pendant

lesquelsje travaille cinqheures parjour,arrèsquoicinq

semaines de répétitions suffisent pour la faire jouer.

ht^ Bourgeois de Pont-Arcy sont, dans la pensée

de leur auteur, destinés à former un pendant à K bons villageois.

L'action se passe dans la petite ville moderne q n'est plus celle de Picard, ni même celle de Balzac, petite ville que les chemins de fer ont, pour ain dire, parisianisée, la petite ville dont les habitan connaissent Paris, y sont allés, y vont continuell ment.

Cette petite ville de Pont-Arcy n'existe bien entend que dans l'imagination de Fauteur.

Il est vrai qu'elle y a pris une importance telle qi Sardou en parle comme s'il y était né.

Quand il s'est mis à faire le scénario de son nouv ouvrage, Sardou a été frappé tout d'abord par cette n( cessité dans laquelle il se trouvait de bâtir une vilk une ville qui serait bien à lui par exemple, dont il cor naîtrait les moindres détours et où il pourrait faire a 1er et venir ses personnages sans jamais se tromper d chemin.

Alors, tout en cherchant sa pièce, tout en agençar ses scènes, tout en cisehmt dans sa pensée les caractère de ses héros, tout en combinant son intrigue, tout-e arrêtant les principales lignes de son oeuvre, Sardo s'est livré à un travail assez curieux.

Il a dessiné, petit à petit, et au fur et à mesure qu l'idée de sa comédie se développait dans son esprit, 1 plan de sa petite ville imaginaire.

Je me trouvais chez lui, à Marly, le jour précisémen où il venait de terminer ses cinq actes. Le plan, qu était sur sa table de travail attira mon attention.

— Qu'est ceci ? demandai-je curieusement.

— Cest le plan de Pont-Arcy ! répondit-il.

Et, oubliant pendant quelques rnstants que Pont Arcy n'avait jamais existé :

— Pont-Arcy, a)outa-t-il, sur la rivière de l'Orge

fï:vrier. 69

Jne jolie petite ville qui ressemble à toutes les es de province. Tenez, regardez!

It, m'expliquant le plan qu'il avait sous les IX :

— Voici la ville haute, dit-il encore. Le château it là, autrefois, sur une hauteur, commandant la ite. Aujourd'hui il est en partie ruiné. Ce qu'il en te a été transformé en caserne de gendarmerie. ;st comme le vieux couvent des Gordeliers qui se uve aux environs du château et qui est devenu muet bibliothèque : c'est comme l'ancien rempart qui t aujourd'hui de promenade publique, le mail: des inconces ! La ville haute forme un véritable dédale ruelles, de petites places, de marchés abannnés. On y trouve une vieille fontaine gothique, ;ez belle, et, à l'extrémité, du côté de la campagne, ancien cloître devenu l'église Saint-Médéric, ;jand le chemin de fer a passé par Pont-Arcy, on a 'turellement construit, autour de la gare, de belles et mdes maisons modernes : c'est la ville neuve avec 1 théâtre, son marché couvert, son grand hôtel et a grand café. Enfin, de Pautre côté de la rue cen- .le, la ville basse a gardé son aspect d'autrefois. C'est le long de la rivière qui alimente les moulins à eau, e sont situées les tanneries, les maroquineries, les peteries qui font la fortune du pays. C'est là que deure l'une des principales familles de ma comédie, ns la Maison rose, la maison du maire, un riche archand de papiers peints, représentant la bour- '.oisie moderne, comme les personnages de la Maison lint- André, que vous voyez là, à gauche, en face du uare, représentent les idées anciennes de la pronce !

En parlant ainsi, Sardou se figurait positivement i'ilavait parcouru les ruelles delà ville haute dePontrcy, qu'il avait admiré la fontaine gothique, visité le

cloître, logé au Grand-Hôtel, et, qui sait, peut-êi vu jouer l'une de ses brillantes comédies au théâtre . l'endroit par une troupe de passage.

Une fois sa ville créée, Sardou a, selon son hal tude, formé le dossier de ses personnages. On ne se gure pas ce que l'infatigable travailleur a amassé notes, noirci de papier avant de se mettre définitiv ment à l'œuvre. Il est vrai qu'il lui reste aujourd'hi dans les notes dont il ne s'est pas servi, en fait de pe sonnages qui ont disparu, en fait de scènes ébauché et qu'il a fallu écarter, de quoi faire plusieurs autr comédies.

En commençant, Sardou s'était dit : Je ferai tou une ville ;

Ensuite il voulut se contenter de tout un qua tier j

Finalement il ne s'est attaché à peindre que tou une famille.

Et c'est encore beaucoup.

La pièce n'est pas politique, mais cependant comn l'action se passe entre le i6 mai et les élections d'oct bre, on comprend qu'il a été impossible à l'auteur. ne pas effleurer les questions les plus brûlantes du m ment.

Cependant, Sardou a tenu à ne froisser aucune op nion et sa politique est si peu agressive, que M. Ba doux, auquel les Bourgeois de Pont-Arcy avaie été soumis par la censure, a rendu lui-même la c médie à l'auteur en lui disant :

— Je tiens à ce que votre pièce soit jouée telle qi vous l'avez faite !

C'est la première fois qu'une comédie est remise Sardou sans qu'on lui demande de changements.

Comme la plupart de ses œuvres, celle-ci débute p deux actes de comédie pure, deux actes satiriques comiques. Les trois autres sont dramatiques.

- On m'a souvent reproché cette façon de cons- '' re mes pièces, m'a dit Sardou, mais je la crois le et je n'y changerai rien. Pendant mes deux ùers actes, je cherche à tirer de mes caractères tout l'ils peuvent donner d'amusant, puis une fois enans l'action, dans le drame, je ne m'en écarte plus. je à ce procédé, le public qui a commencé par rire, L 11 disposé, ne demande qu'à pleurer un peu pour f ir la soirée. Si je le faisais pleurer d'un bout la pièce à l'autre, il est probable qu'il finirait par

— Oh ! oh ! c'est bien sombre. Nous ne sommes ] urtant pas à l'Ambigu !

Et si je le faisais rire de huit heures à minuit, il : 11 irait en disant :

— Oh ! oh ! c'est bien léger. Il n'y a pas de pièce du ut!

Ce qui prouve d'ailleurs mieux que tout le reste que udou a raison, c'est la longue et magnifique série de iccès qui va du théâtre Déjazet au théâtre du Vaudeilc et à laquelle viendra s'ajouter demain un succès Duveau :

Celui des Bourgeois de Pont-Arcy !

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