LES ADIEUX DE HRESSANT
27 février
— Mon Dieu ! s'écriait un jour une femme d'esprit, qu'est-ce que les jeunes premiers ont donc fait au :iel pour vieillir!
Bressant appartenait à cette race de comédiens qui devraient toujours rester jeunes. Jamais, paraît-il,
personne n'a mieux que lui réalisé le type de Love lace. Il avait pour lui la jeunesse, une voix agréabk une physionomie sympathique et une élégance d convention qui, aux yeux des bourgeois, paraisse' irrésistible. Aussi — comme le faisait observer ce soii aux Français, un de ses camarades — est-ce peut-ôtr le seul acteur de ce monde que l'on n'ait jamais cri tiqué.
Mais, hélas ! le temps a marché. On ne peut pa toujours jouer les Almaviva^ettoutle monde n'est pa apte à jouer les Bariholo. Bressant s'est donc retiré di théâtre, et la belle représentation qui vient d'avoi lieu aux Français, en son honneur et à son bénéfice clôt définitivement sa carrière artistique.
Il est tout à fait inutile de passer la salle en revue. Elle est la reproduction exacte de toutes celles qu'or admire à toutes les représentations extraordinaires, La grande majorité des abonnés de la maison se retrouvent à leurs places habituelles.
La recette atteint le joli chiffre de trente-deux mille francs.
C'est plutôt dans les coulisses qu'il faut aller chercher l'intérêt et le côté pittoresque de la soirée.
Tous les habitués du foyer viennent naturellement s'y réunir pendant les entr'actes; ajoutez, à ce contingent étranger, plusieurs journalistes et toute la troupe au grand complet, et vous aurez une idée de l'affluence qui se presse de l'autre côté du rideau.
Pendant l'intermède de chant — un intermède à sensation : Faure et M"'^ Carvalho — cette affluence a pris de telles proportions sur la scène que M. Perrin a dû prendre ensuite une mesure radicale et en inter» dire absolument l'accès. 1
M. Bardoux, le ministre de l'instruction publique, est venu, lui aussi, passer quelques instants au foyer:
il a tenu à dire un mot aimable à tous les sociétaires. Ceux-ci m'ont paru enchantés de la bonhomie et de la simplicité de manières de l'Excellence.
On ne voit pas souvent, même à la Comédie- Française, de représentation extraordinaire aussi brillante que celle-ci. ♦
Mais aussi que de soins, que de travail pour la préparer !
C'est la première fois, depuis bien longtemps qu'une représentation d'adieux s'organise ainsi sans le secours du bénéficiaire.
Les sociétaires et l'administrateur général ont donc tenu à faire de leur mieux.
Un détail donnera une idée de ce dévouement et de ce zèle amical : il n'y a pas moins de cinq semaines que tous les artistes répètent chaque jour le spectacle d'aujourd'hui.
Ce soir, M. Delaunay était radieux. Il était très attaché à Bressant, et c'est lui qui en qualité de semainier — le hasard a de ces inspirations — présidait à la solennité.
Pendant que cette fête, sans précédents, avait lieu à la Comédie-Française en son honneur, Bressant était presque seul, chez lui, terrassé par la maladie qui le tient depuis déjà longtemps éloigné de la scène.
Pourtant, il a pu prévoir, dès hier, l'effet produit par la partie la plus touchante de la représentation, et dont une sorte de répétition a eu lieu devant lui.
A la fin de M. de Pourceaugnac, en présence de tous les artistes rassemblés, on a intercalé, pour la circonstance, quelques vers de M. Aicard.
Ces vers forment une lettre qui est apportée, au dernier moment, comme venant de Bressant, pour remercier les artistes qui lui ont prêté leur concours.
Depuis quelques jours, les vers de M. Aicard, très-
touchants dans leur simplicité, produisaient une tell émotion lorsque Coquelin, chargé de lire la lettre, le répétait au théâtre, que la plupart des auditeurs pleuraient en les écoutant et en songeant au pauvre ab sent.
Hier, Coquelin se rendit chez Bressant pour lu faire entendre cette lettre si émouvante.
On devine sans peine l'effet produit.
Bressant, touché, ne put retenir ses larmes et serr silencieusement les mains de Coquelin. Celui-ci tent. aussitôt de réagir contre cette émotion d'ailleurs biei douce. .
— Allons... allons, ne pleurez donc pas comm cela, lui dit-il avec effort.
Et tout en s'efforçant de lui faire entendre raison il avait lui-même les yeux remplis de larmes.
LES iBOURGEOIS DE PONT-ARCY.
2S février.
Il est devenu fastidieux de parler du bruit qui pre cède l'apparition d'une comédie nouvelle de Sardou Cette fois comme toujours, l'empressement a été con sidérable. Tout ce que Paris compte de notabilités d toute sorte assiste à cette solennité. On s'est monti tellement désireux d'y être quand même, que les place inférieures ont fait prime tout comme les loges et le fauteuils, et qu'on voit à la seconde galerie des pcr sonnagcs connus.
Naturellement, l'œuvre de Sardou constitue pou le Vaudeville l'affaire capitale de la saison.
C'est l'équivalent de la Revue annuelle pour cer- [ lins petits théâtres.
1 Lors de la distribution, chacun voulut être de la ! ièce, et presque tous les artistes furent pourvus d'un )le plus ou moins important, sans que les plus mal artagés songeassent à se plaindre.
On aura vu rarement une collection aussi complète e jolies femmes. Il y a bien une ou deux exceptions
constater, mais elles sont compensées par tant de ta- :nt!...
Quel est en effet le théâtre où l'on pourrait trouver n ensemble de grâce et de charme comparable à celui ue présentent M"^* Pierson, Bartet, Montaland et lassin ?
Il n'est pas jusqu'aux petites servantes, M"'^' Marot ; Delta, qui ne s'avisent de se montrer charmantes.
^me Alexis, elle-même, m'a paru en beauté.
Les acteurs semblaient s'être appliqués à se «faire des •tes caractéristiques pouvant représenter, sans alluons trop directes, des types politiques.
Delannoy, qui s'affirme sans cesse comme centreaucher, s'est fait, à peu de chose près, la tête de L Grévy. Il ne lui manque que la sonnette.
Parade, dont les opinions varient de scène en :ène, a recouvert son front d'une de ces mèches par- ;mentaires qui peuvent, à la rigueur, suffire pour :éer une réputation politique.
Joumard ressemble à François I", ainsi, du reste, ue l'exige son rôle.
Boisselot, le journaliste Léchard, s'est fait la tête ^un de ces bohèmes comme on en voit tant au café e Suède... ou à Pont-Arcy.
Un jeune artiste, M. Golombey, remplit le rôle pisodique d'un conseiller de Préfecture intermit- 2nt.
j6 LES SOIRÉES PARISIKNNES.
Avant de le voir débiter, au Vaudeville, la prose d Sardou, nous l'avons entendu chanter^ aux Bouffes la musique d'Offenbach.
Un rôle important, celui de la mère, a été très-dit ticile à distribuer. On renonça successivement M"^® Pasca et à M"^ Fargueil, qui, pour des raisons di verses et malgré leur grand talent, ne réalisaient n l'une ni l'autre le type de bourgeoisie provincial rêvé par l'auteur.
C'est au milieu de ces hésitations que l'on pensa M'^^ Delaporte, qui venait justement de créer d'un façon remarquable un rôle de mère, dans une comédi de M. Légouvé, La Séparation, jouée en matinée a Vaudeville.
Rien de plus simple que les deux toilettes i M''^ Pierson.
A la vérité, elle a fait, pendant les études des Bow geoîs de Pont-Arcy, de fréquentes visites à sa coutu rière. Il ne s'agissait pas de lui commander des toi lettes, mais de prendre quelques leçons pour rempl brillamment la partie pratique de son rôle de couti rière, dans la scène où elle improvise, à l'aide de gr; vures de modes, une toilette pour M'^^ Montaland.
M"^ Massin est, selon son habitude, habillée à ravi Elle a toutes les peines du monde à montrer dai sa tenue la petite nuance « province » indiquée par dialogue.
Il y a, au troisième acte, de par l'action même, ui lutte d'élégance entre M^'^'' Bariet et Montaland.
M"'' Bartet a ouvert les hostilités avec une toilet fort brillante.
Mais le costume bizarre de M"^ Montaland a su tout fait sensation.
Ce costume a été composé et exécuté d'après les ii dicaiions précises et détaillées de Sardou.
C'est, comme le dit elle-même la charmante actrice ans la pièce, une toilette athénienne révolutionnaire, ne toilette qui doit affirmer les nouvelles idées avanies de son mari,. M. Trabut, une toilette enfin qui à lie seule est une véritable profession de foi.
Elle se compose : d'un péplum à la grecque attaché ux épaules par des serpents; d'une jupe en crêpe de ^hine, brodée d'or, avec des couronnes civiques, et 'une ceinture rouge. Coiffure Tallien, bandelettes ouges et couronne de chêne d'or. Brodequins à la recque.
Seule, au milieu de ces élégances parisiennes, »l"'e Alexis et ses deux filles représentent les modes ^ont - Arçoises dans toute leur originalité boufonne.
Poignée de mots recueillis au passsage.
On discute une candidature. Delannoy veut empêher son neveu Berton d'affronter les calomnies et les nédisances de la lutte électorale :
— Crois-moi, lui dit-il, on ne fait un honorable [u'après avoir tout fait pour le déshonorer !
On place à l'avance les convives d'un grand dîner )fficiel auquel doivent assister toutes les notabilités de Pont-Arcy.
— Vous mettrez l'abbé un tel à côté de vous? dcnande-t-on à Céline Montaland.
— Non, s'écrie-t-elle, si je suis trop décolletée, ça le ^éne!
— Où nous rencontrer ici sans éveiller l'attenion ?
— Décidément, pour les rendez-vous de province, il n'y a que Paris.
Parade apprend à sa femme que le préfet vient de lui retirer l'appui du gouvernement. Il n'est plus candidat officiel.
— Pourquoi ne le suis-je pas? ai-je demandé au préfet.
— Pourquoi le seriez-vous? m'a-t-il répondu. Ingénieuse description du Tribunal de commerce
actuel.
Un avoué de province, parlant du Prado de 1849. qu'à cette époque il fréquentait comme étudiant :
— Le Prado! il était en face du Palais-de-Justice On l'a remplacé par un monument de travers, surmonté d'un ballon!
— En revenant de Paris, dit Delannoy, je me suiî trouvé en chemin de fer avec notre nouveau souspréfet.
— Il est ici ?
— Non. On l'a révoqué en route!
Au troisième acte, Berton remet à M^'*" Pierson uik liasse de trente-quatre billets de mille francs.
On m^affirme que Sardou, toujours soigneux, tou jours épris de la couleur locale, ne voulut pas en tendre parler des billets fictifs dont les théâtres S( servent en pareille circonstance.
— Il faut absolument, aurait-il dit à Berton, qu( vous remettiez à mademoiselle, de véritables billets d mille.
Le Vaudeville compte, paraît-il, de nombreux capi talistes, car le lendemain, chacun serait arrivée à 1 répétition avec 34,000 francs en billets de banque au thentiques.
Il y eut même, ajoutait le conteur de cette petit histoire, un assaut de générosité. Auteur, directeur artistes, tous voulaient fournir cet accessoire et of fraient leur argent.
Enfin, Sardou aurait donné lui-même les billets d banque, c'est-à-dire un capital pouvant rapporter ui revenu annuel de 1,700 fr. et qui resterait impro
luctif pendant toute la durée des représentations des Bourgeois de Pont-Arcy.
A vrai dire, je n'ai pas eu l'occasion de vérifier l'exacitude de cette petite anecdote.
Quoi qu'il en soit, il est certain que Sardou, s'il a éellement fait ce sacrifice, trouvera une certaine compensation en touchant ses droits d'auteur.
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