LES MISERABLES
Les faiseurs de légendes raconteront ce qui suit : « Quand Victor Hugo vint au monde — ce siècle
vait deux ans — les fées entourèrent son berceau, a Toutes voulurent lui faire un de leurs dons les
'lus précieux.
— Tu auras du génie ! dit l'une.
— Tu auras la force, dit l'autre, la santé, l'éternelle sunesse !
— Tu auras l'éloquence! dit une troisième.
— Tu auras Fesprit, la bonté, la bienveillance ! ijoutèrent un tas de fées sans importance.
a Mais soudain un grand bruit se fit. Le ciel s'obs- :urcit. On vit entrer une méchante fée, vieille, laide, )0ssue, que par une fatalité impardonnable personne l'avait songé à inviter.
— Moi aussi, s'écria-t-elle en ricanant, je veux te aire mon cadeau.
« Tout le monde se regarda, consterné.
<x La fée leva sa baguette* sur le nouveau-né et dit l'une voix glapissante :
« — Tu auras... Paul Meurice !
«La nuit devint complète, on entendit — au loin — le roulement du tonnerre ; les fées s'enfuirent épouvantées, suivies delà méchante vieille qui ricanait toujours. »
Voilà ce qu'ils raconteront, les faiseurs de légendes.
Le maître, en effet, a eu Paul Meurice. Et, hélas ! il l'a toujours.
Paul Meurice est l'ombre de cette grande lumière, la tache de ce soleil.
Nous venons, cette fois encore, à propos des Mi 7'ables, d'en faire la triste expérience.
Pour ces pièces qui commencent avant huit heu; du soir et qui finissent après une heure du matin, est de tradition de laisser assister à la dernière répé tion générale — même quand celle-ci se passe à hu clos — les quelques journalistes qui en font la deman et qui peuvent, grâce à cela, préparer tout à l'a leur article du lendemain. C'est une faveur bien mir que l'on accorde à quelques-uns d'entre nous da tous les théâtres sans exception. Il est certain q Hugo, si le cas lui avait été soumis, se serait confori à cet usage. Mais Hugo ne s'est guère occupée Misérables, qui, après tout, ne sont pas son dram mais un drame tiré de son roman par son fils Charh Hugo n'est venu qu'à trois répétitions. Il a délégî ses pleins pouvoirs à Paul Meurice, et voici ce q ce dernier a imaginé.
Pour être admis à la répétition générale des Mis râbles, il fallait subir un interrogatoire en règle. J' transcris les demandes et les réponses.
D. Quelle est votre opinion politique ?
R. Je suis républicain.
D. Etes-vous républicain modéré^ opportuniste radical ?
R. Je suis républicain radical.
D. Quels sont les journaux que vous lisez?
R. Je n'en lis qu'un seul : le Rappel.
D. Avez-vous applaudi ou sifflé le nom de Marai rOdéon ?
R. Je l'ai applaudi.
D. Quel est le plus grand homme des siècles passe présents et à venir ?
R. C'est Victor Hugo.
D. Et quel est l'homme qui vient immédiatcnK après lui ?
MARS. I l î
R. C'est Paul Meurice.
— C'est bien, vous pouvez entrer. Dignus es inrare!
Tous ceux qui ont refusé de se prêter à cette petite ormalité ont été exclus.
Et voilà comment M. Paul Meurice s'est comporté, gissant pour ce drame, dont il eût été incapable l'écrire le premier mot, comme si l'œuvre avait été iienne, c'est-à-dire un de ses drames ridicules et mortlés qu'il offre de temps en temps aux Parisiens récal- ;itrants.
Ah ! s'il avait pu supprimer du même coup le service delà première à quelques-uns d'entre nous I
Mais il n'a pas pu, le pauvre homme I
Ce matin, dès onze heures et demie, il y avait déjà |ueue devant le théâtre de la Porte-Saint-Martin. Un :ertain nombre d'individus appartenant sans nul doute aux nouvelles couches sociales attendaient avec mpatience l'ouverture des bureaux.
Je me figurais naïvement que ces misérables étaient les admirateurs de Victor Hugo, perdant avec joie une ournée de travail afin de pouvoir applaudir le grand Doète, mais un boulevardier expert m'a tiré d'erreur.
— Vous voyez bien ces individus, m'a-t-il dit, en ïîe désignant les gens qui faisaient queue devant le ihéâtre, eh I bien, presque tous sont venus là dans le doux espoir de revendre ce soir vingt ou vingt-cinq
.francs à des amateurs de premières les places qu'ils Auront achetées cinq ou six francs au bureau du théâtre. Ce ne sont pas des spectateurs, mais des spéculateurs !
Voilà une catégorie de misérables dont il n'est .question ni dans le roman de Victor Hugo, ni dans le drame de Charles.
On sait que les Misérables ont été joués pour la
ir2 LES SOIREES PARISIENNES.
première fois à Bruxelles, au théâtre des Galerie: Saint-Hubert, le 3 janvier i863.
Mais on a remanié considérablement le drame de Charles Hugo, qui ne comportait pas moins de dixsept tableaux, dont un prologue en trois tableaux et ur épilogue. La pièce était divisée en deux parties, la première intitulée F^/z^f/z^, et la sQcondQ: Jean Valjean
On y remarquait des tableaux portant les titre bizarres que voici :
Le soir d'un jour de marche. Une mère qui ei rencontre une autre. Deux malheurs mêlés font di bonheur. Nuit derrière laquelle il y a le jour.
Il ne reste de tout cela, en fait de titres singuliers que la Tempête sous un crâne. Tous ceux qui ont li le roman savent que tel est le titre d'un de ses plu beaux chapitres, mais il y avait ce soir parmi le spectateurs pas mal de gens n'ayant jamais lu les Mi sérables et qui se figuraient, quand le rideau s'est lev sur ce tableau, qu^ils allaient voir un décor représen tant la mer en courroux.
On sait que par ordre de la Faculté, M^^Tallendiér a dû quitter le rôle de Fantine, circonstance qui a re culé d'une huitaine de jours la première des Mise râbles.
M"^ Jane Essler qui la remplace, n'avait depui longtemps paru sur aucune scène parisienne. Elle avai été elle-niême assez gravement indisposée et avai failli s'empoisonner il y a quelques mois à la suit d'une trop grande absorption de je sais quel produi pharmaceutique.
Elle était même encore souffrante lorsqu'on c. venu lui offrir le rôle, mais cette proposition a, paraî il, achevé sa guérison, et en moins de huit jours ell a été prèle à jouer Fantine, ce qui est — on le recon naîtra — un joli tour de force.
Par exemple, si après la fav;on étonnante dont clic
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fredonné la chanson de Fantine, M"*' Essler obtenait iamais un prix de chant... j'irai le dire à Halanzier.
Malgré l'incontestable variété de son grand talent^
M. Dumaine semble vouloir passer à l'état de spécia-
j liste. La spécialité qu'il aborde depuis quelque temps
appartient d'ailleurs à un genre sympathique : celui
des forçats plus ou moins innocents.
i Dans le Jean Renaud de la Cause célèbre, il nous
: a fait pleurer sur la longue captivité qu'on lui faisait
r injustement subir; on l'a vu parcourant la scène de
! l'Ambigu, puis celle de la Porte-Saint-Martin, recou-
= vert de la livrée du bagne et tout cela pour un crime
\ qu'il n'avait pas commis.
I . Cette fois, nous le revoyons sous les traits d'un autre forçat, Jean Valjean, une excellente nature au fond, quoique galérien libéré. ^ Comme artiste, M. Dumaine n'est pas moins * honnête homme que les faux scélérats qu'il représente, car il n'a pas volé, ce soir, les applaudissements de son public.
MM. Ritt et Larochelle ont fait de grands frais i pour le drame de Charles Hugo.
Ils ont eu recours aux meilleurs décorateurs et, ne pouvant rien pour l'éclat des costumes d'une pièce qui se passe en i823, il nous ont offert du moins une série de décors absolument jolis.
Parmi ceux-là, j'ai remarqué :
La campagne aux environs de Toulon, par Robecchi, un paysage très-chaud de ton et très-exact comme couleur; la salle des assises à Arras, par Poisson, et les deux décors de Chéret, surtout le second : le bois de Montfermeil, une merveille de poésie mystérieuse.
L'entrée de la petite Cosette, traînant son grand seau en bois dans lequel elle vient chercher de l'eau à la fontaine, l'apparition de la pauvre petite fille en haillons, au milieu de ce grand décor de forét^ plein
d'ombre, a fait courir un long frémissement dans toute la salle.
La petite Daubray qui joue le rôle de Cosette et qui a été l'objet d'une véritable ovation est la même qui, dans le prologue de la Cause célèbre, a fait verser tant de larmes.
Seulement, cette fois, au lieu de paraître au commencement de la pièce, elle ne paraît qu^à la fin.
La pauvre petite se^ couchera bien tard, pendant pas mal de mois.