‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884Chapitre 37 sur 112 · MARS. I I · texte numérisé non relu

MARS. I I

Seulement, il a une façon toute spéciale de juger les

uvres dramatiques.

Pour lui, l'évêque Myriel des Misérables, est un iais ; le commandant de Montaiglinde Monsieur Alhonse est un idiot. Il ne comprend pas que des homles raisonnables puissent se laisser prendre aux boures énormes que débitent ces sublimes gâteux.

— Est-ce qu'il y a des gens de cette force-là dans la ie ordinaire ! s'écrie-t-il.

La vie ordinaire.

Voilà son grand argument!

— Comment, vous dit-il à la Porte-Saint-Martin, n homme viendra chez vous ; sachant que c'est un )rçat qui sort du bagne, vous lui donnerez asile ; il oQs volera vos couverts et, pour le récompenser de ette belle action, vous aurez la candeur de lui offrir ar-dessus le marché les uniques flambeaux d'argent ui ornent votre cheminée ?

^ — J'avoue, répondez-vous, qu^un tel héroïsme sciait au-dessus de mes forces et que très-probablement 2 livrerais mon forçat à la gendarmerie, mais c'est •récisément pour cela que la générosité sublime de evêque Myriel me va droit au cœur. J'admire son acion parce qu'elle est surhumaine !

— Allons donc, votre Myriel est un nigaud !

— C'est un saint !

— Un saint ! je veux bien, mais en rencontrez-vous ' ouvent, des saints, dans la vie ordinaire ?

Au Gymnase, il vous dit :

— C'est du joli. Vous apprenez que votre femme a :ommis une faute, avant son mariage, et non-seule- Tient vous lui pardonnez, mais encore vous adoptez .'enfant né de cette faute ? Dites, le feriez- vous ?

— Je ne crois pas^ je ne sais pas ce que je ferais. xMais le pardon de Montaiglin est plein de grandeur!

Il6 LES SOIRÉES PARISIENNES.

— De grandeur... de grandeur... votre Montaiglir n'a pas de sang dans les veines !

— Cependant...

— Est-ce que... dans la vie ordinaire... Montaiglir pardonnerait à sa femme... comme cela... brusquement... sans même lui adresser un mot de reproche!

La vie ordinaire... Tou\ours la vie ordinaire... 1 ne sort pas de là.

S'il fallait l'écouter, il faudrait bannir du théàtn l'héroïsme, la pitié, l'amour, l'honneur, la clémence le patriotisme, enfin tous les sentiments divins qui dans tous les temps et à toutes les époques, ont ins pire les auteurs de génie, depuis Euripide et Sophoclt jusqu'à Corneille et Victor Hugo.

On ne pourrait plus mettre en scène que des être banals et plats, et toute la poétique du théâtre contem porain se résumerait dans le mariage d'Adolphe e d'Ernestine ou dans les conversations de Jocrisse e de M. Prud'homme.

Les grandes figures, impossibles! Est-ce que, dan la vie ordinaire, on voit de grandes figures? Les dévouements, les abnégations, les sacrifices, tout ce qu a le don d'émouvoir les foules, de remuer dans Tâmt humaine ce qu'elle peut avoir de grand et de gêné reux, tout cela, impossible encore I La vie ordinaire rien que la vie ordinaire...

Un seul décor : la Bourse.

Pour personnages uniques, des coulissiers.

Pas d'autres émotions que la hausse et la baisse.

Voilà où nous mènerait l'idéal du spectateur que jt vous signale.

Et notez que par une contradiction inexplicable, C( même spectateur est celui qui, au théâtre, se révolte ii plus devant les actions repoussantes ou les person nages infâmes.

Ainsi ceux qui, à la Porte-Saint-Martin et au Gym-

lase, trouvent Myriel stupide et de Montaiglin ri.ii- :ule, s'écrient en voyant, à l'Odéon, M. de Taverney rendre sa fille au duc de Richelieu :

— C'est révoltant! Un père qui vend sa fille! A-ton jamais vu cela... dans la vie ordinaire?

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