LES FORFAITS DE MADEMOISELLE SARAH BERNHARDT
2 avril
Ce soir, les abonnés de la Comédie-Française ont eu le plaisir de voir M''^ Sarah Bernhardt dans le rôle d'Alcmène, d'Amphitryon , qu une maladie subite l'avait empêchée de jouer lors de l'intéressante reprise de la saison dernière. La charmante comédienne ne se ménage pas. C'est vendredi dernier, seulement, que M. Perrin l'avertit du projet qu'il méditait pour aujourd'hui et, depuis ce moment, repassant son rôle, allant le répéter au théâtre et jouant Hernani le soir, c'est à peine si elle à eu le temps de tordre le cou à quelques colombes.
Car, il est probable que vous le savez déjà, l'aïeule si tragique de ^omev^i^mcwe, la vaillante et superbe Dona '^o\ à' Hernani, \2i touchante et séduisante Alcmène d'Amphitryon est, comme l'appelle une de ses bonnes amies, une vraie Néron femelle.
M"^ Sarah Bernhardt a des goûts sanguinaires, des instincts féroces, et sachant qu'on ne peut impunément couper des hommes en morceaux, elle se rattrape sur les animaux.
On ne se doute pas des passe-temps horribles ima-
ginés par cette jeune et charmante femme, d'apparence si douce et si frêle.
J'avoue, quant à moi, que je ne les aurais jamais soupçonnés sans une lettre anonyme, dans laquelle les forfaits de M^'^ Sarah Bernhardt m'ont été révélés avec toutes sortes de détails épouvantables.
Rien n'est plus digne de foi qu'une lettre anonyme, et notez que celle à laquelle je fais allusion a été répandue à un grand nombre d'exemplaires et est parvenue à plusieurs de mes confrères; ce qui prouve suffisamment qu'elle n'avait pas été écrite dans le désir de nuire.
On y racontait, en termes indignés, que l'éminente sociétaire de la Comédie-Française se trouvant, l'autre jour, chez elle, dans son atelier, avec quelques amis, impatientée par les bonds d'un petit chat qui sautait sur les bahuts chargés de bibelots et se faisait les griffes sur les tapis de Smyrne, avait empoigné la pauvre petite bête par la peau du cou et l'avait jetée toute vivante dans un calorifère bourré de charbon ardent.
Je ne plaisante pas. La lettre contenant cette ridicule histoire a été envoyée partout. Aucun journal, bien entendu, ne l'a insérée; personne n'y a ajouté foi. Ceux-là mêmes qui ne connaissent pas M"*' Sarah Bernhardt se disaient qu'une femme, une artiste, était incapable d'une pareille cruauté.
Mais il se trouve toujours quelques âmes charitables qui ne demandent qu''à servir de fil conducteur à la calomnie.
On se chuchota donc la chose d'oreille en oreille, en disant :
a Vous savez, je n'y crois pas, mais enfin voilii ce que l'on raconte ! »
Puis on se mit à faire des variations sur le thème du petit chat rôti vivant.
M"« Sarah Bernhardt, racontait-on, avait cmpoi-
)nné de ses blanches mains deux singes qui avaient issé de lui plaire.
Elle avait coupé la tête à un chien pour essayer de îsoudre le problème de la vie après la décollation.
Quelques personnages, plus hardis, allaient jusqu'à isinuer que le fameux squelette Lqizare, que M"' Sarah lernhardt possède dans sa chambre à coucher, pouvait ien être, lui aussi, l'une des victimes de la terrible ctrice.
Le joli hôtel de l'avenue de Villiers devenait une "our de Nesle, le palais d'une Borgia, une demeure laudite où des trappes s'ouvraient sous les pas des nfants et où des hommes gisaient sanglants au fond es noires oubliettes.
La police? Elle le sait, dit-on comme dansla. Muette e Pothey, mais elle ne peut rien faire. Nous manuons de comédiennes; quand par bonheur on en 'ouve une, mieux vaut fermer les yeux sur les failesses de sa vie privée.
Eh bien ! franchement, il est temps d'arrêter en si eau chemin les calomniateurs et les crédules, ceux ui ont inventé cette jolie fable et ceux qui lapropaent.jM"° Sarah Bernhardt a des ennemis et des jaloux, -la se conçoit; je la crois femme à s'en consoler. Mais engage vivement ces personnages, s'ils veulent que :urs lettres anonymes servent à quelque chose, s'ils e tiennent pas à faire une dépense inutile de timbrescste, à trouver des histoires plus vraisemblables.
Admettez-vous un seul instant, qu'une personne ui aime les animaux puisse s'amuser à brûler des liats, à décapiter des chiens et à empoisonner des inges?
Non.
Croyez-vous qu'une personne qui n'aime pas les nimaux recherche leur société?
Non.
Quand on possède ilans sa maison six chiens, i perroquet, trois ciiats et des oiseaux, aime-t-on 1 animaux?
Oui.
Tel est le cas de M"*^ Sarah Bernhardt.
J'ai fait l'inventaire de sa ménagerie; j'ai pris d renseignements sur ses bêtes ; et — pour confondr jamais les calomniateurs, — je vous présente :
DousCHKA. Lévrier russe, femelle. A figuré dans] Danicheff. Représentée sur le portrait de l'actrice, p Clairin. Caractère un peu aigri. Regrette peut-é ses succès dramatiques.
Prim. Lévrier russe, mâle noir. Fils de Douschka du chien que le général Prim donna à Henri 1 gnault. Vif, malin, malgré sa qualité de lévrier. A de dix-huit mois. Déjà grand, mais grandira encoi car il est Espagnol, quoique lévrier russe.
MiRZA. Caniche blanche, quatre ans. Ne qui jamais sa maîtresse. L'accompagne même au théâi Va jusqu'à apprendre ses rôles.
Lion. Dogue de Bordeaux, offert par M. Raph Bischolïsheim. Splendide chien de 'garde, tout à ! digne du nom qu'il porte. Pas commode la nuit, m bon garçon au soleil.
Othello. Petit terrier anglais, noir. Sa couleui sa nationalité lui ont valu le nom du héros de Shak' peare. Affecte des allures romantiques.
Lazarette. Levrette gris-fer, aussi maigre que squelette Lazare. C'est pourquoi on l'a appelée Laz rette.
Bizi-Bouzou. Perroquet, ara, rouge, bleu et ve ( Parle une langue que personne ne comprend, \ même lui.
KiCKETT. Chatte blanche. Sans histoire.
MicHETTE. Autre chatte blanche. Egalement sa histoire.
Sans nom. Chat de gouttière, gris fer. Est entré, un ur, à l'hôtel, s'y est installé et, s'y trouvant bien, y a a domicile, — ce qui lui permettra de voter, le jour .1 les chats auront leur suffrage universel. Une famille de poissons rouges. Dans le bassin de cour. Heureux... comme des poissons rouges dans :au.
Ce n'est pas tout. M^'^ Sarah Bernhardt a aussi des lites. Mais dame! celles-là, toutes les fois qu'elle en encontre sur les étoffes précieuses de son atelier, sur :s tentures en damas noir de sa chambre , elle les :rase impitoyablement. Ces exécutions sommaires euvent-elles lui être imputées à crime? Je soumets le as à la Société protectrice des animaux.
LE CABINET PIPERLIN.
4 avril,
M. Montrouge a .la bonne fortune de ne pas nous onvoquer trop souvent. Grâce à ses auteurs assernentés, il n'a joué depuis qu'il préside aux destinées lu sous- sol dramatique de la rueScribe, que des pièces \\ii ont fourni une honorable carrière. Son vaudeville le cet hiver, le Coucou, a gaillardement doublé le cap le la centième, ce qui ne semblait possible à l'Athénée jue pour les Revues de fin d'année.
Ce soir encore, ce n'est qu'après les trois mois passés ;ur l'affiche par les Boniments de Vannée que l'Athéaée change son spectacle, et, comme le directeur de ce :oquet théâtre tient à ses habitudes, surtout lorsqu'elles sont bonnes, il est présumable que le Cabinet Piperlin nous fera, lui aussi, quelques loisirs pendant la durée d'un nouveau bail de cent représentations.
120 LES SOIRÉKS PARISIENNES.
Je n'ai pas que des compliments à faire, et jecr i devoir signaler à M. Montrouge la désignation quelc peu prétentieuse de comédie boufFe qu'il donne à nouvelle pièce. Est-ce que, suivant le déplore exemple des compositeurs auxquels la qualiHcat d'opérette ne semble pas digne de leurs partitions, auteurs de pièces de genre commenceraient àdéda^^^ le titre de vaudeville dont se contentaient les nomi Scribe, Bayard, Désaugiers^ Dumersan, Duvert, L: sanne et tant d'autres ?
Même remarque, à plus forte raison, pour le le de rideau, les Filles du Doge, que l'affiche quai pompeusement d'opéra-comique.
Il est vrai que les interprètes de cet ouvrage c chanté faux consciencieusement, comme s'ils appai naient à un théâtre de musique subventionné, m cet ensemble de couacs même ne justifie pas l'étiqu. d'opéra-comique donnée à cette marchandise passab ment frelatée.
Comme le troisième tableau de la Cigale, celui second acte du Cabinet Piperlin représente un atel de peintre. Naturellement on y voit des toiles de to les genres.
Ce décor, habilement brossé, est de M.Menessi dont j'ai déjà eu l'occasion de parler à propos d'ii toile très-remarquéedans la Sixième partie diimon. pièce dramatico-scientitique donnée à Cluny, il \ quelques mois.
Mais tout dans ce tableau n'est pasdeM. Menessi Les accessoires, les toiles de chevalet sont l'œuvre . artistes de la troupe, ce qui confirme ce que j'ai raco. précédemment à propos des aptitudes extrêmement \ riées que doivent réunir les pensionnaires de l'Athéne
Le directeur, fidèle à son principe d'utiliser tous 1 talents, a misa contribution la palette lumineuse i M. Lacombe, qui possède comme paysagiste, ui
•taine patte. M. Montrouge, donnant le bon exem- ;, broyant les couleurs à ses moments perdus, a brossé le marine pour l'atelier du peintre Allart, qui a luiême esquissé l'empereur romain auquel il travaille . lever du rideau de l'acte.
Seul, M. Duhamel, complètement oblitéré en maère de beaux-arts, n'avait rien fait pource petit musée. n. a tiré un parti relatif de sa bonne volonté en lui isant donner une couche d'ocre jaune aux châssis Dur simuler approximativement l'or des cadres.
M. Montrouge eut moins de succès auprès des au- ;urs lorsqu^il leur demanda de prendre leur part de :tte besogne de rapin. MM. Hippolyte Raymond et urani refusèrent énergiquement de s'armer de la rossè et de la palette au détriment d'un inoffensif irré de toile.
A joindre à la nomenclature des effets dramatiques usaudieu Hasard.
Les auteurs du Cabinet Piperlin avaient besoin 'un signal destiné à faire venir un mari.
Un jour qu'ils cherchaient ensemble un moyen aussi dginal que possible, un roulement de tambour fornidable retentit dans l'appartement voisin.
— Le tambour ! s^écria Raymond stupéfait.
— C'est chez mon voisin, le peintre Aimé Perret, -répondit tranquillement Burani, — il m'avertit de :etie façon que Judic, dont il fait le portrait pour le >rochain salon, vient d'arriver chez lui. Ce roulernent
''eut dire : « Venez causer un peu théâtre pour disraire une jolie poseuse. »
Raymond n'en écoute pas davantage... Avec sa péulance habituelle, il court au bureau et griffonne [ueîques mots à la hâte sur son scénario.
Le signal était trouvé.