‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884Chapitre 43 sur 112 · LE PREMIER ETRANGER · texte numérisé non relu

LE PREMIER ETRANGER

10 avril.

Je l'ai vu tout à l'heure, à Niniche, fauteuil d'or- :hestre n° 92. C'est un homme ordinaire, ni grand ni Detit, ni mince ni gros, ni jeune ni vieux ; un nez sans conséquence, la bouche moyenne, les cheveux d'une luance indécise. On lui a entendu dire, comme il montait l'escalier des Variétés, en assez bon français, mais avec un fort accent, qu'il venait à Paris pour l'Exposition. La nouvelle s'est aussitôt répandue, l'homme a été aussitôt signalé.

On en voit tous les jours, des étrangers, aux Variétés comme dans les autres théâtres de Paris, mais en fait d'étrangers venus pour l'Exposition, c'est le premier. Aussi a-t-il été accueilli avec joie, comme on accueille la première feuille verte après un hiver rigoureux, le premier rayon de soleil après un mois de pluie. Pensez donc que ce premier étranger est l'avant-coureur de tous ceux que l'on attend par centaines de mille. Il annonce la pluie d'or qui doit enrichir les Parisiens en général et les directeurs de théâtre en particulier— absolument comme la première hirondelle annonce le printemps.

On l'a donc, pendant toute la soirée et sans qu'il

s'en doutât, entouré de mille soins ; on a eu pour 1 mille attentions "délicates.

M. Chavannes lui-même l'a conduit à sa place; Les ouvreurs, après avoir pendu son pardessus dai un coin, de façon à pouvoir le lui rendre à sa pr mière réquisition, ont préalablement épousseté le lai teuil sur lequel il allait s'asseoir ;

Il est arrivé à ce fauteuil sans avoir eu à bouscul personne, tous les spectateurs s'effaçant sur son pa sage avec un empressement touchant;

Comme — avant le lever de rideau — sa lorgneti s'est égarée du côté d'une baignoire occupée par d( demoiselles, il a vu non sans surprise ces demoiselk lui envoyer des baisers;

Une fois le rideau levé, Judic n'a paru jouer qu pour lui; pour lui tousses sourires, ses clignemeni d'yeux les plus piovoquants, les càlineries les plu douces de sa voix;

De temps en temps, un employé du théâtre, dissi mule derrière son fauteuil, faisait mouvoir un peti ventilateur de poche, l'empêchant ainsi de souffrir d la chaleur ;

Pendant l'entr'acte, M. Bertrand, en habit noire cravate blanche, est venu à lui et, après les saluts d'u sage, l'a invité à passer dans les coulisses ;

Dans les coulisses, une collation était servie; colla lion bien simple : des sorbets, du Champagne frappé quelques gâteaux et d'excellents cigares;

M. Bertrand lui a tour à tourprésenté ses principau pensionnaires ;

Comme il manifestait le désir d'entendre le duo dt h Belle Hélène parDupuis et Judic, ces excellcins artistes se sont empressés de le lui chanter — dans le cabinet directorial, -— M. Marins Boullard tenant le piano L'étranger ayant lait comprendre qu'ilétaitné à Co penhagué, Aline Duval, à son exclamation du second

;te : « Les Polonais sont mes meilleurs clients ! » a outé : c( Après les Danois ! »

Comme on était parvenu à savoir également qu'il mait à se coucher à minuit moins vingt, on s'est armgé de façon à terminer le spectacle un quart d'heure lus tôt que d'habitude ;

A la sortie, des paravents habilement disposés le arantissaient contre les courants d'air;

Un coupé capitonné, que M. Bertrand avait fait veir à la hâte de chez un loueur voisin, l'attendait à la orte;

L'étranger y est monté, pendant que trois employés a théâtre lui tenaient des parapluies;

Quand il est arrivé au Grand-Hôtel, le cocher a rejsé d'accepter un pourboire ;

Ce qui fait que demain — si l'étranger prend des lûtes — il écrira sur son carnet :

« Rien de plus confortable, de plus charmant que les héâtres de Paris. On y fait aux étrangers un accueil aagnifique. Les contrôleurs sont pleins de courtoisie, es ouvreurs pleins de prévenance; pas de poussière sur es fauteuils; on ne souffre jamais de la chaleur. En evanche, rien à craindre des courants d'air et la certiude de trouver, les soirs de pluie, des voitures comnodes et rapides conduites par des cochers qui sont les gens du meilleur monde. »

Si telles sont les impressions du premier étranger

attends avec curiosité celles du dernier.

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