‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884Chapitre 48 sur 112 · LES ABANDONNES · texte numérisé non relu

LES ABANDONNES

M. Larochelle a monté, en moins de vingt jours drame populaire de M. Louis Davyl dont la premi vient d'avoir lieu à l'Ambigu. Par exemple, il a fa i travailler ferme, car les ouvrages de ce genre avec 1( va-et-vient continuel, leur défilé de tableaux et de ty plus ou moins réalistes sont toujours difficiles à mei en scène.

Naturellement on n'a guère eu le temps de se rui: j en décors, et les rues de Paris qu'on nous a ser\ ressemblent à s'y méprendre à des quartiers de pe ville de province, mais à cela près les yeux ont enc trouvé leur compte au spectacle de ce soir.

Au théâtre, sur la scène, dans la chaire du contre tout le monde rayonne. Directeurs, artistes, emplo i n'ont jamais vu une si belle salle : des habits et i cravates blanches partout !

— Dorénavant, s'écrie le contrôleur en chef avec gueil, nos premières seront plus brillantes que ce des Italiens !

Je regrette d'arracher une douce illusion à ce fo tionnaire si dévoué, mais la vérité m'oblige à lui ; ^ prendre que les spectateurs en costume de soirée n'« 1 endossé le sifflet — ô Sarcey, pardonne-moi cet e i prunt ! — que pour se rendre, après la représentati» . à la fête que donne M. Gamin, en l'honneur de l'an versai re des Cloches de Corneville.

Le principal rôle de femme des Abandonnés é destiné à M"*= Rousseil.

Mais depuis qu'elle a écrit la Fille d'un prose cette artiste est devenue si exigeante, paraît-il, que directeurs raisonnables reculent devant son enga

lent. C'est aux conditions exagérées faites par l"^' Rousseil aux directeurs de l'Ambigu, que nous ^vons d'avoir revu M"** Périga, une actrice errante, ui reparaît de loin en loin — de trop loin en trop )in, selon moi — dans les théâtres de drames.

Le premier rôle d'homme est naturellement échu à [. Deshayes. A côtédelui, au second plan, un artiste, DU moins intermittent que M"*^ Périga, joue un rôle Anglais. Au point de vue de l'accent, il ne laisse rien désirer - on me dit d'ailleurs que M. Stuart a créé à ondres, en anglais, des rôles importants et qu'il y :ait même fort apprécié — mais au point de vue de la lise, c'est autre chose. Si M. Stuart se figure que les rands seigneurs anglais, renommés pour la correction 2 leur toilette, sortiraient avec un pardessus marron parements de velours comme celui qu'il porte penxm les six tableaux de la pièce, c'est qu'il ne s'est jalais donné la peine d'étudier les modes de Londres. ["' Laurence Gérard, au contraire, est habillée avec n goût parfait. Les cheveux rouges lui vont fort bien;

elle m'en croit, elle n'en mettra plus d'autres.

Pendant les entr'actes, on cause avec une animation ^traordinaire.

J'ai rarement vu les couloirs d'un théâtre aussi hou- :ux, même un soir de première. Des groupes se forlent partout : on y discute avec chaleur; les voix s'éiiauffent et sur plusieurs points des mots aigres, des pithètes malsonnantes sont échangés.

Ce n'est certes pas la pièce qui cause toutes ces alternions. Je n'ai pas besoin d'ailleurs d'écouter bien )ngtemps pour constater que la condamnation de )anval est sur le tapis, et que c'est le cas de l'ex-pharlacien de la rue Maubeuge qui motive toutes ces disutes.

Vers le milieu de la soirée, autre cause d'agitation. -.a nouvelle de la tentative d'assassinat coir.niiic au-

lyO LES SOIREES PARISIENNES.

jourd'hui à Berlin sur l'empereur Guillaume s'e répandue, et les conversations reprennent de plus bel sur ce nouveau sujet.

Les enfants semblent prendre chez MM. Ritt et L; rochelle une place aussi importante que jadis au pet théâtre Comte. Avec la petite Daubray, nous avons \ se produire à la Porte-Saint-Martin, dans le petit Ge vais des Misérables, lapetite Caroline Courbois. Noi retrouvons celle-ci dans les Abandonnés ; il lui faut, elle aussi, ses deux théâtres dans la même soirée.

Mais ce n'est pas tout. Nous voyons en outre ce se une multitude d'autres gamins ou gamines dans le t bleau où se trouve le fameux arbre de Noël.

On m'afhrme que toute cette jeune troupe a répé sous la direction de la petite Daubray, dont Pautorit en matière de scènes enfantines, est maintenant hc de discussion.

M. Davyl, se rappelant le passage d'un discou princier si chaleureux pour notre pays, a mis, à la ft de Noël, dans la bouche de son personnage angla les paroles mêmes du prince de Galles :

« Tout mon cœur est avec la France ! »

Cette phrase a été accueillie par des applaudis ments unanimes, et la manifestation sympathiquepublic s'est encore accentuée lorsqu'une voix un p enrouée, partie du cintre, a crié :

— A la bonne heui'e!

Gobin, qui n'attendait qu'un bon rôle pour avoir i succès, représente un ouvrier travaillé par la passi du théâtre , et remplaçant le langage usuel par i tirades empruntées au répertoire mélodramatique, même aux opérettes en vogue.

A la place de MM. Ritt et Larochelle, je mettrn dès demain, sur l'affiche de l'Ambigu, comme pour revues :

c( Tous les soirs, à dix heures, grande scène d'imitations, par M. Gobin. »

Rien qu'à cause de cela, les Abandonnés ne seraient pas abandonnés... parle public.

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