‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884Chapitre 58 sur 112 · REPRISE DU TOUR DU MONDE · texte numérisé non relu

REPRISE DU TOUR DU MONDE

i" juin.

Etant donnée l'énorme réputation dont le Tour du vionde en 80 jours jouit à l'étranger, les directeurs de 1 Porte-Saint-Martin ont pensé qu'une reprise de cet uvrage, pendant la période exceptionnelle, devait Drcémentêtre fructueuse. Ils ont fait graisser les roues u fameux train du Pacifique, ils ont renouvelé les nneaux de leurs serpents, redoré leurs indiens et signé :n nouvel engagement avec l'éléphant qui, lors du déîuner donné à l'occasion de la trois-centième repréentation, eut l'extrême bonne grâce de venir partager lOtre repas au Grand-Hôtel et que, depuis ce jour, ious avons toujours un peu considéré comme un confère.

' Cependant, MM. Ritt et Larochelle ont voulu ajoulï aux attraits déjà bien suffisants du drame à specicle quelques clous nouveaux. Non-seulement ils ont grandi leur ballet, mais ils ont engagé un dompteur e la famille des Delmonico, pour exhiber cinq lions lagnifiques et d'un caractère peu commode, s'il faut 'en rapporter à leur réputation.

M. d'Ennery a raconté, lui-même, la façon étrange

et romanesque dont les fauves ont été capturés. Il ni me reste donc que peu de détails à donner à leu sujet.

Voici comment le tableau de la forêt deSamarang si trouve arrangé.

Une énorme cage prend presque toute la scène de 1; Porte-Saint-Martin. Ses barreaux sont dissimulés tan bien que mal par les branches des arbres, le feuillage e les lianes.

Dumaine, Lacressonnière, Alexandre, M"^' Patr et Marie Laure se trouvent en scène, escortés par L nègre Macamo.

Un rugissement formidable se fait entendre. Le voyageurs s'enfuient épouvantés. Seul, Macamo rest et attend. A ce moment, dans les coulisses, on appro che une petite cage de la grande et, par un double jei de portes, on donne aux fauves un semblant de liberté

Ils entrent en gambadant comme des écoliers ; l'heure delà récréation, mais aussitôt le regard et auss la cravache du dompteur gâtent tout leur plaisir et le rappellent à leur triste position.

L'effet produit par le roi du désert et sa famille présentés dans une cage vingt fois plus grande qu toutes celles qu'on avait vues jusqu'à ce jour, a et assez grand.

Les amateurs d'émotions fortes ont regretté seule ment que Dumaine et Lacressonnière aient « lâché ce bon Macamo au moment du danger. L'idée de voi Dumaine terrasser un vrai lion a mis l'eau à la bouch de bien des gens.

Ce qui a été difficile à régler, par exemple, c'est 1 rugissement qui don donner l'éveil aux héros de 1 pièce.

Le lion joue au besoin à saute-mouton; il fait 1 beau comme un simple caniche, il va même, — quan< on le lui demande — jusqu'à traverser des ronds ei

3apier, comme une écuyère du Cirque. Mais on n^est 3oint encore parvenu à lui inculquer les principes les 3lus élémentaires de l'art dramatique.

On a eu beau prendre le fauve le plus intelligent de la îociété Macamo, on n'a jamais pu lui faire comprendre :e que c'est que la réplique, et le rugissement demandé oartait, tantôt trop tôt, tantôt trop tard, parfois même, il ne partait pas du tout.

Alors on a eu recours aux moyens extrêmes.

Quand le lion doit pousser son cri, on lui enfonce ie ne sais quoi dans les flancs et, la douleur aidant, il oue son rôle avec un naturel que les plus grands artistes eux-mêmes n'ont pas toujours rencontré.

Je me demandais ce soir en voyant l'influence que cinq lions peuvent avoir sur une reprise, pourquoi on ne jouerait pas éternellement le Tour du Monde ?

Les directeurs de la Porte-Saint-Martin, leurs successeurs et les successeurs de leurs successeurs pourraient lui assurer la perpétuité de la vogue et en faire le plus inépuisable de tous les succès inépuisables du passé, du présent et de l'avenir en renouvelant les tableaux sans en modifier sensiblement l'action.

Le sujet se prête merveilleusement à toutes les combinaisons géographiques que l'esprit humain peut engendrer.

La pièce faisant dérouler devant nos yeux des tableaux représentant diverses étapes du voyage de Philéas Fogg, on comprend aisément qu'il sera facile de reproduire successivement, dans les reprises futures, des régions non encore parcourues par les voyageurs de la Porte-Saint-Martin.

Ainsi, il est certain que la Chine et le Japon — dont il est question dans le célèbre roman de Jules Verne — fourniront des tableaux et des ballets merveilleux.

Lorsque la fête indienne du deuxième acte aura terminé sa longue et brillante carrière, il suffira de trans-

igO LES SOIREES PARISIENNES.

porter l'action à Siam pour faire avec le public un nouveau bail de cent représentations. On pourra mêmt conserver l'éléphant à la seule condition de le badigeonner en blanc, alin de lui refaire à lui aussi, une virginité de popularité.

De même l'acte du chemin de fer pourrait faire place à une scène de caravane dans le désert, la fête en Malaisie passer la main à une autre fête donnée par leï chercheurs d'or de Californie et les dompteurs de tigre5 succéder aux dompteurs de lions.

D'ailleurs, notre globe possède, en fait de mise en scène, un répertoire qu'on n'aura jamais le temps d'épuiser d'ici le jour, sans doute encore éloigné, de la tir du monde et du Jugement dernier.

L'itinéraire seul deviendrait peut-être quelque pei^ fantaisiste, mais à la rigueur et pour motiver, pai exemple, une petite excursion au milieu des glacier? du pôle Nord ou tout autre prétexte à décoration, on en serait quitte pour intituler la pièce de MM. d'Ennery et Verne :

Le Tour du Monde en 1 60 jours!

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