‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884Chapitre 59 sur 112 · SALLES D'EXPOSITION : LA SALLE DU VAUDEVILLE · texte numérisé non relu

SALLES D'EXPOSITION : LA SALLE DU VAUDEVILLE

4 juin.

C'est aujourd'hui le moment ou jamais d'étudier l'aspect du public cosmopolite et départemental qui remplit les théâtres et prive tant de Parisiens de billets de faveur.

J'ai essayé, bien des fois, de dépeindre à mes lecteurs la physionomie spéciale d'une salle de spectacle, les soirs de première.

Je crois y être parvenu. Tout le monde sait aujourd'hui que le Président de la République assiste quelquefois aux premières de l'Opéra et jamais à celles du Troisième-Théâtre-Français, que Sarcey se ronge les ongles dès qu'une pièce a cessé de lui plaire, que Bisschofsheim est un excellent client pour les bouquetières, qu'il ne faut pas dire trop de bien de Koning devant xM. Comte, ni de Cantin devant M. Koning, que M. un tel — ne le nommons pas — se fait volontiers remplacer à sa place de critique par M"^ une telle — ne la nommons pas davantage — et que ce sont généralement les amis de l'auteur qui débinent la pièce nouvelle dans les couloirs.

Ce que j'ai fait pour les salles de premières, je voudrais le faire pour les salles d'Exposition. ■ Seulement, comme chaque salle a ses spectateurs spéciaux, j'ai pensé que la plupart d'entre elles présenteraient une physionomie spéciale, et j'ai commencé aujourd'hui, par le Vaudeville, une série que j'espère continuer à loisir.

Les directeurs sont généralement aux petits soins pour leurs étrangers, mais je doute qu'aucun d'eux ait poussé la prévenance aussi loin que le Triumvirat du Vaudeville.

MM. Roger, Deslandes ej Bertrand, désireux de faciliter au public international l'opéraiion intéressante qui consiste à vider une partie de son portemonnaie au profit de leur bureau de location, ont fait placarder à l'entrée du Vaudeville l'indication de toutes les places de la salle en russe, en italien, en espagnol, etc.

On s'imagine la stupéfaction des spectateurs parisiens à la vue des inscriptions de ce genre :

Chairs atthe orchestre and first gallery.

Plaças clamados banos.

Pia\:{e chiamate castelli.

Sans compter le russe, que la typographie se refuse à reproduire.

La direction ne s'en tiendra pas là. Déjà les Javanais dont le langage pittoresque n'est pas représenté, ont fait entendre des réclamations auxquelles il faudra bien faire droit. Les différents patois manquent encore à la collection, et le chinois ne brille que par son absence regrettable.

Les provinciaux sont en majorité au Vaudeville.

L'étranger — malgré le luxe de plaques dont je viens de parler — est plus rare.

Du reste, pour certains visiteurs de province, le théâtre a tant soit peu la saveur du fruit défendu.

Dans les petites villes, ce genre de plaisir est généralement mal porté et la société — comme dirait M. Sardou — reste claquemurée lorsqu'une troupe quelconque vient donner des représentations dans la salle de la place des Acacias ou de la rue de Paris.

Beaucoup de provinciaux ne vont donc au théâtre que lorsqu'ils font un voyage à Paris. Aussi n'est-il pas étonnant que leurs impressions nous paraissent étranges,à nous autres boulevardiers.

— Quelle est cette actrice? demande une dame en voyant M"^ Pierski,la nouvelle Clarisse Trabut.

— Céline Montaland, répond le mentor du groupe en consultant un Entracte, qui le renseigne sans doute depuis huit jours.

— Par exemple!... je ne l'aurais jamais reconnue I

— Comme elle a maigri depuis 1867 !

— Et puis, quelle manie de ce teindre en blonde, ça ne l'embellit guère.

— [Montrant XP^'^ Kalb.) Et celle-ci?

— [Cherchant son programme.) M"« Massin !...

— Ah! oui!... celle qu'on disait si élégante dans le courrier de V Indépendant. Le fait est qu'elle s'habille à ravir.

JUIN. igS

— Il y a de bonnes Couturières à Paris, maintenant.

— On ne ferait pas mieux chez nous. On dirait que :ette robe a été faite par les sœurs Barillet, de la rue Française.

D'autres comparent les types que Sardou a mis en icène aux notabilités politiques et autres de leur conlaissance.

On entend des dialogues de ce genre :

— Ce Brochât! Est-il assez nature? C'est tout le oortrait de l'oncle Barnabe !

— EtTrabut! Gomme c'est bien notre ancien maire sFoupinel !

— Et M™^ Cotteret ! c'est tout à fait la femme de 'avoué Brigard !

— Et M""^ de Saint-André! C'est la cousine Octavie ;n personne!

— Et le journaliste Séchard, c'est le rédacteur de lotre Echo!

— Comme Clavajol ressemble à notre sous-préfet ! Tous sont bien persuadés que c'est leur ville natale

[ue Sardou a voulu peindre lorsqu'il a écrit les Bourgeois de Pont-Arcy.

Pendant ce temps, derrière moi, un monsieur ne esse de parler avec animation, en anglais, à son comagnon attentif.

Après avoir patienté quelques instants, je ne puis a'empécher d'inviter du geste ce bavard à se taire empiétement.

— Pourquoi voulez-vous que je me taise? me dit-il ussiiôt dans un français dépourvu de toute espèce 'accent.

— Parce que vous êtes ici comme tout le monde : our écouter.

— Au contraire, je n'y suis que pour parler.

— C'est trop fort !... vous vous moquez de moi à présent !

— Pas du tout... je suis interprète : il faut bien que je traduise la pièce à ce gentleman, puisqu'il me paye pour ça !

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