PREMIERE INAUGURATION DU THEATRE DES NOUVEAUTES
lo juin.
M. Brasseur a pensé qu'une seule inauguration ne suffisait pas pour un théâtre autour duquel, avant sa niissance, on a déjà fait tant de bruit. Il nous a invités à une inauguration en deux parties. Hier soir, on est venu voir la salle; demain on viendra voir la pièce.
Le directeur de la nouvelle salle des Nouveautés a pris, il me semble, un parti fort sage. On aurait eu de main, en admirant l'architecture, des distractions qu' n'auraient pas manqué de nuire à Coco ; tandis qui maintenant, la connaissance avec le cadre étant faite on se préoccupera uniquement de ce qu'il peut conte nir. Et je puis ajouter, sans crainte de contradiction que si l'un répond à l'autre, M. Brasseur peut, poui ses débuts, compter sur un joli succès.
Il n'y a pas, à Paris, un seul théâtre de genre qu puisse se vanter de posséder une aussi jolie salle.
On n'entendait, hier, que des exclamations de su prise et des compliments dont l'architecte profitait.
— Gomment ! On est arrivé à faire cela sur l'anciei emplacement des Fantaisies-Parisiennes !
— C'est merveilleux !
— Il paraît qu'on peut y jouer des féeries !
— Les artistes ne sont pas beaucoup moins bien lo gés qu'à l'Opéra 1
— Le foyer, à lui seul, paraît plus grand que tout l'ancien local !
La façon dont M. Brasseur est arrivé petit à petit à mettre les Nouveautés dans des meubles aussi somptueux ne laisse pas que d'être assez curieuse.
On sait que l'excellent et sympathique comédien avait l'habitude défaire tous les ans une tournée artistique en province. Le succès de cette tournée périodique lui donna l'idée, lorsqu'il quitta le Palais- Royal, de chercher à Paris une sorte de pied-à-terre dramatique pour y donner des représentations pendant une partie de l'année. On lui offrit alors la salle vacante des Fantaisies-OUer.
— Avec 25,000 francs , lui disait l'architecte, on vous arrangera quelque chose de très-coquet.
— Et ce sera une vraie salle de théâtre ?
— Dame ! il y aura bien une galerie, des loges, mais ce ne sera pas un théâtre dans toute l'acception du mot. Un véritable théâtre vous entraînerait à des frais bien plus grands!
— Et combien coûterait-il, votre véritable théâtre?
— Il vous faudrait bien compter 120,000 fr.
— Ce serait très-joli, alors?
— Ce serait bien, mais... vous comprenez... pour 120,000 fr. vous ne pouvez pas avoir la plus jolie salle de Paris.
— Ma foi, cela me conviendrait assez d'avoir la plus jolie... Voyons, vous qui avez fait la Renaissance, vous ne pourriez donc pas me construire quelque chose d'aussi bien?
— Oh! parfaitement. Seulement... la Renaissance... ce n'est pas peu de chose, et si 220,000 fr. ne vous font pas peur?
—- Hum!... enfin, puisque c'est nécessaire, marchez!
Et M. de Lalande marcha.
Et il arriva, ce qu'il arrive toujours en pareil cas : les devis furent de beaucoup dépassés.
Bref, — détail qui ne surprendra aucun de ceux qui ont fait construire; — cette salle que M. Brasseur avait prise avec l'intention d'y dépenser 25, 000 fr. n'en a pas coûté moins de 35o,ooo fr.
Il paraît même que M. le directeur doit s'estimer heureux d'en être quitte à si bon marché.
Les représentants des principaux journaux de Paris, des auteurs, des artistes, ont assisté à l'ouverture d'hier soir.
En fait de discours officiels, nous n'avons eu qu'un prologue rimé par Clairville, et spirituellement débité par M"*' Cécile Montaland. Après quoi la plupart des artistes présents se sont succédé sur la scène. On a ri, on a applaudi, on a même un peu dansé au foyer, puis les gens de l'inauguration ont regagné leurs foyers, les uns en carrosse, les autres à pied, en souhaitant heureuse chance à Monsieur le Directeur.
coco.
12 juin,
La jolie salle des Nouveautés était trop petite ce soir pour contenir tous ceux qui auraient voulu assister à la première de Coco. Plus d'un a payé fort cher le droit d'entrer... au foyer. On tenait à pouvoir dire : « J'y étais! » Une vraie solennité de derrière les fagots.
Dans la pensée du directeur, le vaudeville de MM. Delacour, Clairville et Grange a surtout pour but de montrer au public les artistes du nouveau théâtre, le personnel militant, l'orchestre, les décorateurs, les machinistes, je dirais même le maître de ballet, si je
pouvais croire que l'étourdissant pas espagnol dansé par Céline Montaland, Silly et Brasseur a été réglé par un professeur de chorégraphie quelconque.
Je vais donc, si vous le voulez bien, imiter la direction du nouveau théâtre et vous faire rapidement passer en revue les grandes et les petites individualités dont il se compose.
Mesdames et messieurs, j'ai l'honneur de vous présenter :
Brasseur. — Vous le connaissez. Qui sait, peut-être même, l'imitez-vous quelquefois? On peut dire que la moitié des jeunes gens de Paris consacre une heure ou deux par semaine à l'art d^imiter Brasseur. Depuis qu'il est directeur, l'artiste s'est étrangement modifié. Quand les auteurs de Coco lui ont apporté leur pièce, il n'a fait qu'une seule observation :
— Mon rôle n'est pas assez mauvais !
Les auteurs furent stupéfaits. Brasseur a toujours passé pour un acteur assez difficile à contenter.
— Mon rôle n'est pas assez mauvais, continua-t-il pourtant. Vous comprenez bien que je ne veux pas avoir l'air d'un directeur qui profite de la situation pour accaparer les bonnes créations. Je demande qu'on me sacrifie, je veux être sacrifié !
On conçoit que ces messieurs aient hésité avant de se rendre à la volonté de Brasseur. Quand on a un ' comique de cette valeur sous la main, on tient généralement à lui ménager des effets. Mais toutes les fois qu'on lui en ajoutait un. Brasseur — au rebours de ses anciennes habitudes — poussait un soupir en murmurant :
— Allons, décidément, il n'y a rien à faire! Je vais avoir un bon rôle !
Christian. — Vous le connaissez. Avant de l'enga-
ger, Brasseur lui a fait prêter sermeQt. Il a juré quMl respecterait scrupuleusement, et toujours, la prose des auteurs. Plus de calembours , pas même un petit. Christian poussera-t-il Tamour du jeu de mots jusqu'à se parjurer ? C'est ce que l'histoire impartiale nous dira un jour.
NuMA. — Vous le connaissez. C'est lui qui , dans Andréa, de Sardou, joua si drôlement une scène de gandin ivre. Il a quitté le Palais-Royal en même temps que Brasseur. Les deux comédiens s'en sont allés bras dessus bras dessous. A titre d'ancien camarade, Brasseur l'a mis troisième sur son affiche — en attendant la vedette.
Richard. — Vous le connaissez probablement. Ce n'est pourtant pas celui qui joue au Théâtre-Français, ni celui qui a joué à l'Odéon. On Ta vu un peu partout. Depuis Cluny où il a débuté, jusqu'à la Comédie- Française, où il a tenu l'emploi de Coquelin pendant la Commune. Il a passé au Gymnase, au Vaudeville, et abandonne momentanément la comédie pour le genre plus léger des Nouveautés.
Martin et Seiglet. — Si vous les connaissez, c'est bien sans vous en douter. Ces deux acteurs de province ont joué, pendant quinze ans, côte à côte^ aux Célestins, de Lyon; puis, l'un est entré au Gymnase, l'autre à l'Ambigu. Ils sont heureux de se retrouver ce soir.
Blanche. — Vous ne le connaissez pas... A moins que le hasard ne vous ait conduit cet hiver à une matinée de la Gaîté, où il donnait la réplique à Coquelin, dans le Matamore, de Cyrano de Bergerac. Cependant, l'apparition de ce débutant était assez escomptée dans le monde des artistes, où il a déjà une certaine notoriété.
Rkyar. —Vous ne le connaissez certes pas. Il excelle à imiter le cor de chasse avec son nez.
Mais si c'était un inconnu pour vous avant la soirée d'aujourd'hui, il était connu, bien connu, dans le quartier Latin oîi sous son véritable nom de Falinski, il se livra, pendant plusieurs années, à des mystifications qui lui ont fait une réputation légendaire entre la rue Saint-Jacques et le carrefour de l'Odéon. Il était alors étudiant honoraire en médecine.
Céline Montaland". — Vous la connaissez. Les nouveaux théâtres peuvent remplacer les anciens, les directions peuvent changer, les auteurs se rouiller, les genres se modifier, elle est, elle sera toujours jolie, toujours jeune, toujours charmante. L'opérette l'a possédée aussi bien que le drame, la féerie et la comédie. L'autre soir, à la fête d'inauguration des Nouveautés, elle nous a dit les vers de Glairville, comme bien des soubrettes, à la Comédie-Française, ne disent pas les vers de Molière. Elle a tenu à les redire ce soir.
SiLLY. — Vous la connaissez, mais vous l'avez certainement vue plus souvent dans la salle que sur la scène. On ne la retrouve qu'à de longs intervalles. Toutes les fois qu^elle paraît elle réussit, et pourtant son succès n'a jamais été suivi d'un engagement durable. Espérons que M. Brasseur aura l'intelligence de rompre avec cette tradition.
Juliette Darcourt. — Vous la connaissez. Elle a chanté partout où l'on chante. C'est elle qui a fermé les Fantaisies-Oller, c'est elle qui ouvre le théâtre des Nouveautés. Elle est jolie. Mais où diantre achètet-elle ses chapeaux ?
Blanche Méry. — Vous la connaissez. Jusqu'ici — au théâtre du moins — elle n'a fait que des créations peu importantes. Mais elle veut arriver. Et ce que femme veut...
AuBRYS. — Vous la connaissez peu. Une des actrices les plus opulentes de Pa^ris — au point de vue du cor-
sage — a passé par une foule de the'âtricules, depuis les Folies-Marigny jusqu'aux Bouffes du Nord. Une des rares artistes qui consentent à jouer les duègnes sans avoir atteint la quarantaine.
Dareine. — Vous ne la connaissez guère, bien qu'elle ait porté le maillot à la Gaîté et à la Renaissance. Ne demande qu'à se faire connaître.
Il n'est pas bien utile de vous présenter les autres pensionnaires féminins de la troupe Brasseur. Il yen a de gentilles, d'autres qui le sont moins, d'autres qui ne le sont pas du tout.
Quand il recruta ce bataillon enjuponné, M. Brasseur reçut, entre autres visites, celle d'une «jeune» personne qui s'est exhibée sur des scènes d'ordre tout à fait inférieur. Lui ayant demandé ce qu'elle savait faire, il reçut cette réponse :
— J^ai 3oo,ooo francs de diamants !
Cela parut original au directeur, qui lui accorda une audition.
Elle se fit entendre dans plusieurs morceaux de son répertoire.
Quand Taudiiion fut terminée :
— Tout cela est fort bien, répondit Brasseur, mais oti sont les diamants ?
— Ah ! monsieur, répliqua la « jeune » personne, ma mère vient d'être très-malade... les diamants sont au clou. Mais vous comprenez que si vous m'engagez... au bout de quinze représentations, je serai à même de les dégager... j'en fais mon affaire!
Brasseur n'alla pas plus loin. Il refusa formellement de se prêter, même indirectement, à cette petite industrie.
Cette anecdote suffira pour prouver, je l'espère, qu'au Théâtre des Nouveautés on ne tient pas seulement au physique, mais encore au moral.
JUIN. 20 î
Quelques présentations rapides du personnel administratif suffiront pour compléter le tableau.
Un grand nombre des employés viennent du Palais- Royal.
M. Gastel, le régisseur, a longtemps rempli les mêmes fonctions au théâtre de la rue Montpensier.
Il en est ainsi du chef-machiniste, M. Colombier, des six musiciens de l'orchestre et du concierge du théâtre.
Quand je vous aurai dit que le chef d'orchestre est M. Lindheim, qui était, l'an dernier encore, chef d'orchestre aux Variétés, et qui a conduit la plupart des grandes opérettes d'Offenbach ; que le secrétaire est M. Achille Desouche, et le contrôleur en chef M. Boieldieu, ancien secrétaire du Vaudeville de la place de la Bourse, vous connaîtrez les Nouveautés aussi bien que Brasseur lui-même.
Il me reste pourtant à vous parler du décorateur. Ce n'est — excusez du peu — que Robecchi.
Ce nom seul me dispense, etc.
de vous en dire plus long sur les charmants décors de Coco.
Je tiens cependant à signaler spécialement le bateau à vapeur qui a eu les honneurs de la soirée. Ne vous récriez pas!... C'est un véritable bateau à vapeur, exécuté avec une perfection et un réalisme extraordinaires.
On assiste même à toutes les péripéties du voyage de ce paquebot étonnant, grâce à un panorama qui se déroule sur le fond de la scène : d'abord le départ, avec la foule sur la jetée du Havre; puis, la côte de Sainte-Adresse, les phares, et enfin ce que M. Prud'homme appelle l'immensité des flots.
L'illusion est complète, et si les spectateurs n'en ont pas eu le mal de mer, c'est une attention délicate dont il faut savoir gré à M. Robecchi.