‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884Chapitre 61 sur 112 · LE SECRET DE MISS AURORE · texte numérisé non relu

LE SECRET DE MISS AURORE

i5 juin.

Après avoir joué Populus beaucoup plus longtemps qu'ils n'ont l'habitude de jouer les autres drames, les sociétaires du théâtre du Château-d'Eau, sur lesquels la manne de l'Exposition ne tombe guère, ont compris la nécessité de frapper un grand coup pour se faire, eux aussi, un public d'étrangers.

Ils se sont dit que le seul attrait d'une bonne pièce ne suffirait peut-être plus en ce moment. Le Toii?^ du Monde vient, en effet, de retrouver un regain de grand succès, grâce à ses lions, et la plupart des autres théâtres qui prospèrent font surtout de l'argent, soit par leurs étoiles, soit par un clou de mise en scène.

Ils ont donc cherché tout d'abord dans le répertoire mélodramatique une pièce aussi intéressante que possible, mais présentant avant tout un tableau à sensation, une attraction irrésistible, un effet mirobolant, quelque chose comme le fameux incendie de la ^'Vf^done des Roses, par exemple.

Dans cet examen laborieux, ils ont successivement passé en revue le plafond mobile de la Maison du Baigneur, le célèbre truc anglais de la noyade du Lac de Glcnaston, le décor descendant de Jean la Poste, la locomotive homicide de V Affaire Caverley, le rêve du fumeur d'opium dclaPr/ic' de Pékin, \c passage du

vlont-Saint-Bernard, de Marengo, et jusqu'à l'invi- ;ible Tremblement de terre de Mendoce.

Seulement, pour être fort précieuse, la bonne voonté ne laisse pas que d'être insuffisante en pareil :as. Il ne suffit pas de découvrir un clou, il faut avoir les moyens de l'enfoncer. Les artistes du Châteaud'Eau n'étant pas riches, devaient se contenter d'un :lou aussi bon marché que possible, d'un décor à senîation au plus juste prix.

Ils se sont rappelé à propos le Secret de Miss Aurore.

Cette pièce jouée pour la première fois, le 3 juilet i863, au théâtre du Châtelet, avait été arrangée 3ar Lambert Thiboust, d'après une traduction de M. Bernard Derosne. C'était la mise au théâtre du céèbre roman de miss Braddon, qui^ on le sait, est à George Sand ce que Dickens était à Balzac.

La pièce obtint alors un grand succès auquel con- :ribua, pour une large part, le truc des spectres impal- 3ables.

Aujourd'hui,, ce truc est fort connu. On a pu l'ap- Drécier et l'applaudir à peu près partout. Il çst d'une I ipplication simple et peu coûteuse. En voici la re- ; ;ette :

Vous placez dans le fond du théâtre une immense j.^lace sans tain; vous faites descendre dans les dessous I ane demi-douzaine de figurants revêtus de suaires; Vin lampiste, placé à une distance calculée, braque 'iur eux une lanterne — avoir soin de l'éclairer ; — les igurants gesticulent comme des spectres et vous obtelez, par ce moyen, un effet saisissant.

Cependant, même pour présenter le truc relativennent modeste des spectres impalpables, il faut une somme plus forte que pour remonter une pièce de Bouchardy ou d'Anicet Bourgeois. Or, comme je viens dé)à de le dire avec regret, les artistes du Château-

d'Eau ne sont pas millionnaires.. Aussi ont-ils dû pour monter le Secret de Miss Aurore, se livrer à tout une série de privations, et je ne sais rien de plus tou • chant que l'émulation et l'esprit de sacrifice dont i' ont fait preuve.

Ainsi, M. Bessac, l'administrateur, qui avait besoi d'un chapeau gibus, y a renoncé momentanément, t nous avons pu le voir au contrôle coiffé d'un simpl melon.

M. Gravier, qui^ depuis plusieurs mois, emplissa une tirelire pour s'acheter une pipe en écume de mei en a généreusement versé le contenu à la masse M. Péricaud, qui écrit de nombreuses saynètes pou les cafés-concerts, en a pondu ce mois-ci une demi douzaine de plus qu'à l'ordinaire; enfin, M"« Dai doird s'est privée de New-Moon-Hay, ce qui est u sacrifice au moins aussi dur que les autres.

Grâce à cette entente, que je n'ai pas Tintention d railler ici — bien au contraire — les artistes sont arri vés à produire ce soir, à Pacte-clou des apparitions un effet de terreur suffisamment respectable.

Par exemple, je les engage à surveiller leur pei sonnel s'ils veulent éviter les incidents du genre d celui-ci, qui se passa au Châtelet, en i863, pendan une représentation du Secret de Miss Aurore.

Une jeune et trop sensible figurante avait depui quelques jours accordé le plus clair de son estime à ui Don Juan machiniste. Les deux amoureux, obligé de fuir la surveillance d'un mari jaloux, ne pouvaien guère se rencontrer que dans les dessous du théâtre.

Ce soir-là, au moment même où l'entretien arrivai à son maximum d'intérêt et d'animation, alors que le tourtereaux oubliaient le monde entier et l'endroi même où ils se trouvaient, la trappe qui les recouvrai s'ouvrit brusquement pour l'effet des apparitions et 1

:ouple amoureux, se reflétant sur la glace, apparut subitement aux yeux du public stupéfait.

Les spectateurs de cette représentation eurent toutes es peines du monde à croire que les spectres étaient lussi impalpables que le promettait l'affiche.

19 juin.

Tous les soirs, de neuf heures à minuit moins deux,

les passants peuvent voir errer tristement et la tête

I baissée, sous les arcades du Théâtre-Français, un cer-

( tain nombre de personnages assez décemment mis et

j qui semblent accablés par une grande douleur.

Ce sont les anciens Romains de la maison de Molière.

Subissant, à l'heure du spectacle, une impulsion dont ils ne sont pas maîtres, ces infortunés viennent ît reviennent tourner autour du théâtre dont ils se :royaient les accessoires les plus indispensables, et d'où pourtant on vient de les bannir.

Les opinions sont tellement partagées sur cette grave question de la claque, que je m'abstiendrai soigneusenent de laisser pressentir la mienne pour ne pas compliquer le débat.

On ne sait même pas au juste ce qui a motivé la décision du comité de la Comédie.

Il y a bien un prétexte apparent :

— Cette institution est immorale, humiliante pour les artistes, aurait dit un fougueux tragédien au nom de ses camarades.

Si on voulait s'arrêter à cet argument et prendre la peine de le discuter, il suffirait, je crois, de poser la question suivante :

— Si la claque est une immoralité, pourquoi fonc tionne-t-elle depuis si longtemps... sans qu'on en a: fait justice ?

Je crois qu'il faut chercher la véritable raison de 1 disparition des claqueurs dans un ordre d'idées pure ment administratif.

Dans notre année d'Exposition, il devenait urgen par suite de la cherté des denrées nécessaires à l'alimer tation des classes laborieuses, d'améliorer un peu 1 situation des malheureux sociétaires, qui n'ont chacu que trente ou quarante mille francs de bénéfices annue) pour vivre.

C'est dans ce but charitable qu'on aura songé a . supplément de recette assez considérable que l'o trouve en remplaçant par des spectateurs ordinaire les préposés aux applaudissements qui meublaient 1 parterre.

Et pour quelques-uns ou quelques-unes des artiste: ce n'est pas, voyez-vous, un petit sacrifice que la suf pression de la claque.

Le concours de cette institution immorale n'éta pas toujours inutile à la naissance ou au maintie d'une réputation. Avec la claque, on pouvait se con ; soler de l'humeur inégale du public; on avait, toi' comme les camarades plus en vue, son petit succès bravos, murmures, rappels, entrées, sorties ne mar quaient jamais à qui savait se concilier les bonn grâces de ces messieurs.

Il se trouve, il est vrai, des enragés de scepticisnqui osent affirmer que, le plus souvent, ces témo gnages flatteurs n'étaient pas désintéressés, et que ce tains comédiens, pour avoir des petits cr/5 spontanc étaient obligés de les solder en faisant la command On considère même cette dépense comme l'une d plus lourdes charges du petit budget personnel i quelques actrices, à raiiicle intitulé «dragées, i.

Tous ces propos me paraissent le résultat d'une malveillance éhontée, et, pour mon compte, je ne puis y croire.

Admettre que des comédiens, ennemis des institutions humiliantes et immorales, aient salarié des claqueurs !...

Allons donc !

C'est trop invraisemblable, n'est-ce pas ?

Mais quelle perturbation dans l'existence des abonnés romains qui avaient contracté la douce et régulière habitude de venir chauffer le spectacle tous les soirs.

A part deux ou trois commis salariés, les claqueurs payaient une petite redevance dont la modicité leur permettait de revenir souvent. Les plus fidèles obtenaient même la gratuité absolue au bout d'un certain temps.

Ces braves gens étaient de tenue modeste, mais plus convenable toutefois que celle des claqueurs d'autre part. On en citait deux ou trois qui, depuis un quart de siècle, n'avaient manqué aucune représentation. Beaucoup d'entre eux ne pouvaient parler de Rachel qu'avec des larmes dans la voix.

Les jours de première, les anciens formaient, au centre du groupe, un petit cénacle de critiques, et il leur arrivait de faire mentalement plus d'une remarque sévère pour l'auteur... tout en applaudissant à tour de bras par devoir professionnel.

C'est aux résultats qu'on juge toutes les réformes humaines.

Jusqu'à présent, en ce qui concerne celle-ci, on ne peut même pas les préjuger.

Le public ordinaire, habitué à se laisser guider, a encore tout un apprentissage à faire : souvent, ses manifestations se produisent d'une façon tellement inattendue, que les artistes en sont décontenancés.

Le plus piquant, c'est la recrudescence de jalousie que le caprice du public provoque entre les comédiennes. Celles-ci se soupçonnent mutuellement, me dit-on, d'avoir, à défaut de feu la claque officielle, leur petite claque officieuse.

Ce qu'il y a de plus clair, c'est que la plupart des intéressés ne savent encore s'ils doivent se réjouir de la nouvelle mesure.

Par exemple, une chose les préoccupe déjà pour la prochaine saison d'hiver.

Avant que la claque fût licenciée, les mardis se terminaient. On n'a donc pas pu juger de l'effet produit ce jour-là par le nouvel état de choses.

Aussi les artistes, sachant à quel point les abonnés sont peu expansifs, se demandent-ils avec une certaine inquiétude ce que deviendront pour eux les représentations hebdomadaires, lorsque les seuls applaudissements qu'on y entendait leur feront défaut.

A combien de degrés au-dessous de zéro ces représentations glaciales vont-elles encore dégringoler ?

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