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LES BOHEMIENS DE MOSCOU

20 juin.

Je les avais entendus deux fois : avant-hier au Figaro, à l'occasion de la visite de S. M. le Schah de Perse; hier chez M. de Villemessant, qui s'était donné le luxe de les faire venir chez lui, dans son hôtel de l'avenue du Bois de Boulogne. Mais l'impression qu m'avaient laissé leurs chansons d'une saveur exquise leurs chœurs étranges, leurs danses bizarres, était si vive que j'ai voulu les entendre une troisième fois, ce

soir même, aux concerts de l'Orangerie, où ils sont engagés pour un mois.

Ils sont quarante. Vingt-cinq femmes et quinze hommes. Yeux vifs, brillants, perçants comme ceux de Toiseau de proie, nez crochus, chevelures épaisses, dents blanches et aiguës; ils ont gardé sur leur visage le hâle du soleil égyptien, bien qu'ils soient nés dans le pays des neiges. Ce sont les enfants 'de Bohême, de la grande famille errante, qu'on retrouve gitanes en Espagne, tziganes en Hongrie, zingari à Naples, gypsies en Afrique. Frères, oncles, neveux, tantes, mères, fils et filles, tous se ressemblent, et on retrouve dans la vieille, fardée, peinte, éteinte, comme un dernier reflet de la jeunesse, de la fraîcheur, de la pétulance qui vous charme dans la fille de seize ans que l'on voit à ses côtés.

Les voilà groupés ; les femmes assises, couvertes de soie aux couleurs brillantes, les tuniques frangées d'or et d'argent, des fleurs dans les cheveux, chargées de bijoux extravagants; les hommes debout, graves, l'œil fixé sur le chef qui se tient au milieu, une guitare à la main.

C'est Nicolas Chichkine, fils d'Ivan Chichkine, chef suprême de la bande, un des dix-neuf Chichkine que l'on compte dans le chœur. Un beau garçon, à l'air intelligent, amoureux de musique comme tous les siens. Il fait un geste imperceptible,, un signe de tête, et le chœur éclate, tour à tour vif, enlevant, sauvage comme un cri de révolte ou doux, langoureux, plaintif comme un murmure d'amour.

Aux voix graves des contraltos se mêlent les timbres suraigus des soprani, tandis que les basses profondes des hommes grondent en soutenant un point d'orgue sans fin. A des chansons comiques, populaires, qui vont courir Paris avant quinze jours, succèdent des romances pleines de tendresse; puis les ensembles de-

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viennent pressés, une jeune fille se détache, presque une enfant, qui danse en s'accompagnant de la voix, tandis que charmés, conquis, rêvant au passé, nous évoquons la gracieuse Esmeralda et que nous cherchons instinctivement la chèvre absente.

Cette troupe, appelée, croyons-nous, à un succès considérable, est une des meilleures des cinq ou six bandes chantantes que possède la Russie. Les i^055fgnols de Koursk — c'est ainsi qu'on les nomme — sont, là-bas, de toutes les grandes fêtes. La cour impériale les protège. On les mande souvent au palais de l'Empereur. Dans les restaurants de nuit de Saint- Pétersbourg, aux Iles, à l'Ermitage de Moscou, les boyards, après dîner ou après souper, se paient les bohémiens à raison de cent roubles l'heure. Trèschoyés, grassement rémunérés, ces artistes demeurent à Moscou dans un quartier spécial, appelé Jyvoderka, où ils sont propriétaires de leurs habitations. Ce sont, comme on voit, des musiciens rangés et suffisamment cossus. Bohémien n'est pas du tout synonyme de bohème.

La direction des Concerts de l'Orangerie avait chargé M. Kazynski, un violoniste russe de beaucoup de talent, commissaire aux auditions musicales de l'Exposition, d'engager ces chanteurs qui, généralement, se reposent pendant l'été, et à les emmener à Paris.

On ne peut rien rêver de plus comique que l'épopée de leur voyage.

C'était la première fois que les rossignols de Koursk quittaient leur pays. On avait eu grand'peine à les y décider. Entin ils partirent. Ceux qui ont parcouru la Russie en chemin de fer savent que le tunnel y est

étalement inconnu. Aussi les bohémiens supporrent-ils fort gaillardement le trajet de Moscou à la entière allemande. Mais au premier tunnel, une ène inattendue se produisit. Les frères, les sœurs, s mères, les tantes, les fils et les filles se jetèrent à 2noux en poussant des cris de terreur.

Vainement, le pauvre M. Kazynski essaya-t-il de les Imer. Ils refusèrent de l'entendre et l'accablèrent injures. La nuit soudaine qui les enveloppa, le brait 1 sifflet prolongé par les échos du souterrain, la mée rouge de la machine qui pénétrait dans les agons en les suffoquant à moitié; tout cela les rendit :téralement fous.

— Misérable! crièrent-ils au malheureux violoniste- 4o, tu nous conduis en enfer! Damné! Satan! Nous )ulons retourner à Moscou !

Et après avoir donné libre cours à leur colère, ils se irent tous, à l'unisson, à murmurer une prière. -— Laissez-moi vous expliquer, leur dit Kazynski, îssez-moi vous faire comprendre ce que c'est qu'un nnel. Le souterrain que nous traversons est creusé ns une montagne...

— Aïe! Hou! hou! firent les femmes en pleurant, )us sommes perdues! Nous avons une montagne sur

tête.

Et les injures durèrent tant que dura le tunnel.

Enfin le jour revint. On arriva à la douane alleande.

Un employé ouvrit la portière de l'immense w^agon troisième classe qu'occupaient les musiciens et leur lide.

— Tout le monde descend pour la visite des bages, dit l'employé en allemand.

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— Jamais nous ne descendrons, s'écrièrent les B( hémiens avec cet ensemble que Ton apprécie tai dans leurs chants.

Et il fallut avoir recours à des moyens quasi vi< lents pour les y contraindre.

Ils finirent cependant, au bout d'une douzaii d'heures de trajet, par se familiariser avec les tunnc et les changements de w^agon, quand une autre que tion vint jeter le trouble parmi eux : la question t change des monnaies.

En Allemagne, ils venaient, à chaque buffet, plaindre à leur imprésario, sous prétexte qu'on le avait fait payer un bock trente marcs — c'est-à-di trente-sept francs cinquante! — confondant avec ] pfennings. Ils commençaient à comprendre la vale de la monnaie allemande quand il leur fallut, en Be gique, faire connaissance avec le système décimal. ] nickel leur parut joli. Les Bohémiens aiment tout qui brille. Ils étaient heureux de recevoir, en échan de leurs pfennings de cuivre, une quantité égale pièces qui leur semblaient d^un métal précieux, s'en emplirent les poches et, à peine entrés en Fran. ils furent tout étonnés de voir que le nickel y est solument proscrit. C'est naturellement M. Kazyn; qui leur parut responsable des dures épreuves ai quelles ils se trouvèrent exposés depuis leur départ Moscou. Ah ! que ce pauvre violoniste-solo a donc de choses à se faire pardonner !

Vainement essaye-t-il, en ce moment, de leur ta accepter un engagement à Londres où on leur tait ^ propositions magnifiques.

— Notre religion nous défend d'aller en mer! répondent-ils.

Tout le nickel des deux mondes ne les ferait pas venir sur leur décision.

Très-religieux, d'ailleurs, et de mœurs fort sévères, :s Bohémiens.

Les femmes, avec leurs sourires provoquants, leurs ;ux pleins de promesses, leurs allures pleines d'aban- )n, qui vous lancent des regards si drôles entre deux )uffées de cigarette, restent — malgré les apparences - fidèles à leur tribu. On en cite une seule qui a déserté » pour devenir princesse. Mais ce funeste

emple n'a jamais été suivi par d'autres.

Il est bon d'ajouter que la Bohémienne en question 'ait été achetée trente mille roubles au chef de sa oupe par le prince G... Au bout de fort peu de mps, le prince, de plus en plus épris, se décida à •ouser son emplette. Les cancans de la Perspective ev^ski prétendent que le prince n'est pas précisément 1 heureux époux et que sa femme — gâtée par une

plorable éducation de famille — lui témoigne sa connaissance en lui administrant de temps en temps

qu'en langage de boulevard on appelle « une vo-

On voit par tout ce qui précède que, pour être des anteurs agréables, des artistes de race, les Bohéiens de Moscou, malgré le milieu raffiné dans lelel ils ont l'habitude de vivre en Russie, ne sont pas :essibies à tous les bienfaits du progrès et de la civiation modernes.

•A Paris, ils sont installés dans un hôtel plus que odeste des BatignoUes. En attendant le soir, ils pasitleur temps à dormir, à fumer et à prendre du thé. ; thé joue dans leur existence un rôle considérable, les vins les plus exquis leur semblent fades auprès leur breuvage favori .

Mais si sauvages qu'ils soient, certains échos de s mœurs parisiennes sont cependant arrivés jusqu'à

eux, et, l'autre soir, au Figaro, quand on leur montré OlTenbach, quelques-unes des Bohémienat — les plus jolies — se sont mises à fredonner, trè gentiment, la lettre de la PétHchole.

Il est vrai que la musique d'Offenbach est répandi dans l'univers entier, et que les anthropophages eu mêmes, au dessert, chantent peut-être le « to tourne » de la Vie Parisienne ou l'air à boire des B varâs.

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