LE CAPITAINE FRACASSE. - PETITE CORRESPONDANCE
le' juillet.
Dans certains quartiers de Paris, à certaines heures i la journée, les sergents de ville ont beau tenter d'inules efforts, il leur est impossible d'éviter les encoiiirements de voitures.
De même, les directeurs de théâtres, à certaines époles de l'année, en plein hiver par exemple, n'arrivent is toujours à empêcher que deux ou trois premières ent lieu le même soir.
Mais aujourd'hui*, en juillet, alors que les pièces mvelles sont plus rares qu'un cocher complaisant, i aurait pu, avec un tout petit peu de bonne volonté, irranger de façon à ne pas nous inviter dans deuxenoits à la fois.
On ne l'a pas voulu. Le Gymnase a refusé de céder pas au Lyrique, et le Lyrique a tenu à ne pas s^efîar devant le Gymnase. Si bien qu'il a fallu partager soirée entre le vaudeville de MM. Hennequin et de ajac et l'opéra-comique de MM. Catulle Mendès et essard.
:i20 LES SOIREES PARISIENNES.
Au Gymnase, on attendait avec une légitime im[ tience la pièce nouvelle des auteurs de Bébé. Ces m sieurs avaient promis un pendant à leur grand suce de l'année dernière, et, pour succéder à Bébé, ils p paraient Nounou. Mais Nounou est restée en route. Najac et Hennequin s^taient engagés à la livrer pc la fin du mois de mars. Les jours se passèrent. Noun ne venait pas. Le Gymnase s'épuisait à reprem toutes les comédies de son répertoire, les auteurs donnèrent même pas signe de vie. Un beau matin apprit — boulevard Bonne-Nouvelle — qu'ils étai< partis pour la campagne. La campagne!... En pl( hiver !... On ne savait même pas où ils étaient ail M. Montigny parlait de les faire afficher en promette une bonne récompense à celui qui les rapporterait Gymnase.
Enfin ils revinrent comme ils étaient partis : br quement, sans dire d'où ils venaient. Au lieu de N non, ils apportèrent au directeur les deux premi actes de Petite Correspondance. Personne ne son à s'étonner de cette substitution ; on tenait enfin \\ vrage nouveau des pères de Bébé, peu importait le n et le sujet 1
Il s'agit des correspondances en style plus ou mo télégraphiques que le Figaro a eu l'idée d'impo en France.
Aussi est-il constamment question de ce journal.
— Je viens du Figaro !
— Je vais au Figaro !
— Avez- vous lu le Figaro ?
— Lisez le Figaro!
Tout d'abord, c'est au Figaro même, dans la s des abonnements, que devait se passer le second a Mais les auteurs ont trouvé que cette salle manqua portes Cl vous savez que sur une scène sans portes H
equin est comme un navire sans boussole, comme un imbour-major sans canne, comme un éléphant sans •ompe, comme Sarcey sans lunettes, comme Grandille sans Magnier. On a donc remplacé l'intérieur de hôtel de la rue Drouot par un simple salon capitonné.
Le premier acte se passe au parc Monceau. Les au- 2urs vont faire à cette jolie promenade une réputation eut-étre imméritée. Si l'on était sûr d'y rencontrer, î soir, des veuves pour cause de verrou telles que i"* Legault et des veuves pour cause de décès telles u'Alice Regnault , des soubrettes bleues comme ■/I"* Giesz et des soubrettes roses comme M"^ Zélie leynold, ce parc deviendrait avant peu l'endroit le 3 plus fréquenté de Paris.
Parti après le second acte de Petite Correspon- 'ance, je suis arrivé au Théâtre-Lyrique tout juste à smps pour voir M"^ Gabrielle Moisset se déshabiller n scène.
Ce spectacle est, à lui seul, assez attrayant pour attier beaucoup de monde à la salle Ventadour, les soirs le représentations françaises, mais le Capitaine Fra- 'asse possède encore bien d'autres clous.
L'opéra-comique d'Emile Pessard a couru bien des -ventures depuis le jour où M. Catulle Mendès reçut le Théophile Gautier l'autorisation de transporter son idmirable roman au théâtre. Il serait trop long de les aconter toutes. Ce pauvre capitaine a été recueilli un 3eu partout : aux P^olies-Dramatiques du temps où A. Cantin rêvait de changer le genre de son théâtre, i rOpéra-Comique par M. de Leuven, au Lyrique par Vl. Vizentinij toujours sur le point d'être joué et voyant toujours de nouveaux obstacles lui barrer le :hemin.
Aussi que d'impatiences, que de déceptions, que de iécouragements éprouvés par les auteurs, et que le 3ublic serait injuste s'il ne leur en tenait pas compte !
M. Escudier, dont l'activité mériterait de trouver s; récompense, n'a reculé devant aucun sacrifice pou monter l'ouvrage aussi bien que possible.
Ainsi, à l'acte du Pont-Neuf, il nous a montré ui chariot traîné par un bœuf vivant, fait sans précéden sur la scène des Italiens où les accessoires — quand oi se donne la peine d'en avoir — sont généralement ei carton.
Ce n'est pas tout. L'arbre dans lequel paraît Je capi taine Fracasse est un vrai arbre — un arbre du Boisd Boulogne — gracieusement prêté au directeur di théâtre Lyrique par M. Alphand.
J'ai parlé de M"« Moisset et de son gracieux désha billage. La jolie artiste nous a montré, ce soir, san : compter plusieurs toilettes charmantes , un gran< \ amour pour son art.
M"® Moisset, en effet, pourrait vivre bien tranquille
ment loin du théâtre, n'ayant à se soucier ni de la cri
tique, ni du public, ni' des répétitions, ni de rien, EU
pourrait, l'été, fuir le soleil de Paris, et passer ses jour
nées, paresseusement, au bord de la mer. Mais la ramp
l'attire, le travail du théâtre a pour elle des charme
toujours nouveaux. Quand elle ne chante pas à Pari^
elle passe la mer et s'en va en Amérique, à la Nouvelle
Orléans, je ne sais où. Tantôt on la trouve acclamée
la San-Fenice, de Venise, tantôt on la voit remplace
jyfme Garvalho, à l'Opéra. Et notez qu'elle n'aborde un
création nouvelle qu'au prix, non-seulement d'un tra
vail acharné, mais d'inquiétudes mortelles ; qu'elle i
peur de tout et de tous, et que pourtant rien ne l'en
nuierait autant que de ne pas connaître ces ennuis. C
cœur de femme, abîme insondable ! — comme on di
dans le monde de M. Catulle Mendès.
Le nom de Vallombreuse, l'un des héros du romai de Gautier, a été changé en celui de Rochembreuse. Ce changement s'est fait sur la demande du commis ■
aire du gouvernement M. Vaucorbeil, auquel plusieurs nembres du Jockey-Club s'étaient adressés à cet effet, vl. de Vallombreuse fait partie du cercle aristocratique t est parent par alliance du maréchal de Mac-Mahon.
A propos du roman de Gautier, on me raconte le ait suivant, connu seulement de ceux qui ont vécu ' ins l'intimité du grand poète.
\'oas savez, — tout le monde sait — quel est le délouement du Capitaine Fracasse.
Sigognac s'est battu avec Vallombreuse, père d'Isa- )elle, et il l'a grièvement blessé ; mais Vallombreuse ;uéritde sa blessure, Sigognac épouse Isabelle et rentre riomphalement dans son château restauré, qui a été le ^hâteau de la misère et qui est devenu le château du nmheur.
Tel est le dénoûment heureux, qui termine, à la saisfaction de tous, le roman de Gautier, et auquel se ont conformés naturellement les auteurs de l'opéra-conique que l'on vient de représenter.
Eh bien ! cette fin satisfaisante n'est point celle [u'avait primitivement conçue Théophile Gautier.
Dans la pensée première de l'illustre écrivain, Valombreuse ne guérissait pas , Sigognac ne pouvait ipouser la sœur de celui qu'il avait tué, et le triste capitaine Fracasse rentrait seul dans le château de la misère, où il retrouvait plus mornes, plus maigres le vieux :hien Mirant, le vieux chat Belzébuth, le vieux maître l'armes Pierre !
Sûr de son admirable palette, le poète-peintre reprelait la description déjà si désolée du château de la misère.
Il mettait plus de toiles d'araignée dans les angles, 3lus de poussière sur les meubles rompus, plus de tristesse d4ns les yeux des ancêtres peints.
Les jours se passaient horriblement moroses. Le chien mourait, le chat mourait ; un matin, le vieux
serviteur ne se relevait plus de son grabat dans la salh basse, et Sigognac pauvre, délaissé, oublié par Isabelli elle-même, se mourait d'inanition dans le Château di la misère, devenu le Château de la famine.
Pourquoi Gautier a-t-il changé son dénouement pri mitif ? A-t-il été vaincu par le préjugé des dénouement heureux? A-t-il cédé à quelques conseils? Je l'ignore.
Quant à dire s'il a eu raison ou tort, si la version pu bliée est préférable à la version rêvée, cela me paraî bien inutile. L'œuvre est lancée, l'ouvrier est mort.
LE CRITIQUE INOCCUPE.
2 juillet.
Il n*y a pas à dire, nous sommes au calme plat.
Depuis quelque temps, les théâtres chôment.
Pas de nouvelles dramatiques, aucune première importante à rhorizon; toujours les mêmes pièces, faisant les mêmes recettes, et par conséquent aucun es poir de les voir remplacer de sitôt sur l'affiche.
Le chroniqueur théâtral, comme votre serviteur s'en tire encore, en flânant çà et là dans les foyers dans les coulisses, pour recueillir au vol ce qu'il peut re> ter de racontars. Mais le critique, le lundiste, le pontife hebdomadaire que sa grandeur attache au rivage, et qui est forcé de faire, une fois par semaine, son métier de juge dramatique, de distribuer, aux uns et aux autres les bons et les mauvais points, de constater officielle ment le mouvement théâtral, celui-là, voyez-vous, se trouve bien embarrassé lorsqu'il s'agit d'élaborer son interminable feuilleton. De quoi voulez-vous qu'il parle? Sur quelle tête de Turc peut-il exercer sor poing redoutable ?
Parmi ceux qui se trouvent chaque semaine aux irises avec ce genre de difficulté, il en est quelquesjns — les plus consciencieux — qui parlent de la açon dont Got interprète aujourd'hui le personnage l'André dans Les Fourchambault, essayant de noter es sous-détails et demi-nuances introduits par l'émilent et consciencieux artiste, dans son rôle, depuis le jour de la première. D'autres — les fantaisistes — remontent au déluge, sans raison apparente, et prenant l'art dramatique à son point de départ présumé, dans l'arche de Noé, terminent avec gravité par un fort éreintement des théâtres sous Louis XI. Enfin, quelques-uns — les poètes — ne se mettent même pas en quête d'un sujet défini, et, laissant courir la plume au 'hasard fantasque de leur inspiration^ brodent, à tort et à travers, sur n'importe quoi : sur les prés, les champs, les bois, les torrents et les vertes collines, sur la pluie et le. beau temps, sur les papillons, sur les vers luisants et sur la fragilité des choses d'ici-bas.
Mais, il en est un, terrible entre tous — c'est du moins la réputation qu'il s'est laissé faire — qui, pour remplir son mandat sans modifier sa manière habituelle, a trouvé un moyen des plus commodes.
Voici comment il procède :
Il écrit les noms de tous les directeurs de Paris sur des petits papiers;
Il plie ces petits papiers et les jette pêle-mêle dans un chapeau généralement crasseux;
Il saisit le couvre-chef et le secoue fortement pour donner ce qu'il appelle « le coup de sac. «
Puis il tire un petit papier au hasard et, par une de ces coïncidences qu'il serait puéril d'analyser, amène toujours le même nom : celui du directeur de l'Odéon.
Ce directeur de l'Odéon est l'objet constant des saintes colères officielles du critique Croquemitaine.
Au fond, il ne lui en veut peut-être pas. Il pense que
c'est un aimable homme et, à l'occasion, il ne se fai pas trop prier pour le dire. Mais, que voulez-vous? I faut bien parler de quelqu'un à ses lecteurs. Le sort i ■ décidé, et le farouche lundiste part en guerre, le cœui léger et la main lourde.
D'habitude, les arguments par lesquels il combat U direction de M. Duquesnel ne varient guère.
Très-proche parent — par les femmes — du fameuj critique Anatole Le Grincheux, que j'ai eu l'honneui de vous présenter à toutes les premières de la rive gauche, il trouve toujours mauvais ce qui se îait à rOdéon.
Mais cette semaine, modifiant ses formules, il a voulu frapper un grand coup, et, ce soir encore, dans les théâtres, on se montrait l'article où il met le ministre des beaux-arts en demeure de remplacer M. Duquesnel.
A propos du choix d'un successeur à ce dernier, notre foudre de critique théâtrale pose en principe que, pour être directeur de l'Odéon, il faut réunir les deux conditions suivantes :
1° Jouir d'une grande fortune;
2** Avoir envie d'être décoré !
En lisant cette théorie sur le choix d'un directeur pour le Second-Théâtre -Français, une foule de noms se présentent d'abord à l'esprit. MM. de Rothschild, Pereire, André, le chocolatier Menier lui-même remplissent parfaitement la première partie du programme. Malheureusement ils sont tous décorés. On ne peut donc pas penser à eux.
Quant aux gens riches désirant le ruban rouge, ils sont en très-grand nombre, et M. Bardoux, s'il veut suivre les avis du critique inoccupé, n'aura que l'embarras du choix.
Mais ledit critique ne me paraît pas avoir prévu ce qui arriverait si son programme était adopté.
Admettons qu'un homme riche, pouvant justifier de ;on désir d'être décoré, vienne remplacer M. Dujuesnel.
Il arrive, il s'installe, il dirige, il demande des pièces aux inconnus, il les monte, il les joue...
Au bout de quelques années, on le décore.
Seulement, à force d'avoir dirigé l'Odéon, il a mangé beaucoup d'argent.
Alors le ministre des Beaux-Arts se voit obligé de sévir à nouveau, puisque son directeur de l'Odéon :
1° Cesse de jouir d'une grande fortune;
2" Etant décoré, cesse d'avoir envie de l'être.
On tournera donc éternellement dans le même cercle, et ce que le critique inoccupé appelle « la question de l'Odéon » n'est pas près d'être résolu. Cela, d'ailleurs, fait parfaitement son affaire. Le jour où M. Duquesnel se retirerait, le lundiste en question se trouverait aussi malheureux qu'un chat auquel on aurait retiré sa souris.
Il demande tout haut le remplacement du directeur de l'Odéon, mais, à part lui, il fait des vœux pour qu'on ne le remplace jamais.