‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884Chapitre 65 sur 112 · SALLES D'EXPOSITION : L'AMBIGU · texte numérisé non relu

SALLES D'EXPOSITION : L'AMBIGU

6 juillet.

La physionomie de la salle de l'Ambigu ne rappelle aucune autre. C'est le grand rendez-vous des paysans. Il en vient du Nord et du Midi, depuis le Picard jusqu'au Basque, en passant par l'Auvergnat et le Limousin. Venu à Paris par un train de plaisir, il est descendu chez des «pays, » et quand il a demandé ce qu'il

y avait de plus beau dans les théâtres, on lui a répondu qu'il fallait voir les Deux Orphelines.

Aussi, chaque soir, devant l'Ambigu, aperçoit-on de longues files de paysans et de bons villageois. Ils arrivent par bandes, serrés les uns contre les autres, ne se quittant pas d'une semelle, les hommes vêtus de redingotes luisantes et de pantalons qui leur viennent à la cheville; les femmes en bonnets à fleurs, rouges, essoufflées, serrées dans des corsets trop étroits.

Habitués à compter leurs petits écus, on les voit s'arrêter devant le second bureau, se consultant entre eux sur la dépense. Les uns trouvent que c'est trop cher et proposent tout uniment d'aller faire une promenade au Bois de Boulogne... à pied naturellement; d'autres, plus audacieux, vont jusqu'à marchander, et l'un d'eux, envoyé en parlementaire par ses camarades, disait ce soir au contrôleur en chef, dans un patois que je renonce à écrire :

— Nous sommes douze en tout. Cela fait trente francs. Est-ce que vous ne pourriez pas nous passer cela pour une pièce de vingt ?

Pendant le spectacle, on n'aperçoit aux galeries supérieures que des têtes effarées, stupéfaites, et .contemplant avec surprise les acteurs qui vont et viennent sur la scène. Excellent public, d'ailleurs, qui, d'instinct, épouse tout de suite la bonne cause, s'éprend d'amitié pour les personnages sympathiques et déteste cordialement les coquins et les traîtres.

Vers neuf heures, une forte odeur de saucissons à l'ail se répand tout à coup dans la salle.

Les paysans, qui ont l'habitude de déjeuner sur le coup de midi, et qui, pour ne rien perdre du drame n'ont pas pris le temps de dîner avant de venir, commencent à souper avec ce charmant sans-géne qui leur est particulier.

On relire des poches les provisions de bouche : pain,

uicisson, fromage, et bientôt, chacun, armé de son outeau, se met à manger avec appétit. Au bout d'un istant, au moment de l'entr'acte, les cavaliers vont à i découverte du liquide et reviennent munis de litres ue la société se fait passer tour à tour en buvant à la égalade.

Vers dix heures, à la fin du quatrième tableau, le )yer de l'Ambigu présente un agréable coup d'œil.

La digestion commençant à se faire, le public se met son aise. Les dames dégrafent volontiers quelques outonnières de leurs corsages, tandis que les mesieurs, toujours galants et empressés, s'étant mis euxlémes en bras de chemise, s'efforcent de les rafraîchir l'aide d'éventails improvisés.

Les causeries s'animent, les discussions commen- 2nt. On échange ses impressions. On se demande, on sans une certaine anxiété, si les deux jeunes filles ui ont toutes les sympathies finiront par se retrouver, .a Frochard est de plus en plus l'objet de la réprobaon universelle. Les malins disent en clignant de Toeil ue ce Pierre le Rémouleur, qui a l'air si doux et si •anquille, pourrait bien finir par se fâcher et par faire n coup de tête.

Mais la sonnette de l'entr'acte, qui retentit, vient lettre un terme aux commentaires, et chacun regagne âtivement sa place, désireqx de savoir ce qui va se asser.

A partir de ce moment, l'action se corsant, les speciteurs des galeries supérieures se livrent à une étrange antomime.

Emus, haletants, empoignés, ne s'inquiétant plus u tout du public qui les entoure^ ils se mettent à se ishabiller — afin de supporter plus facilement les ixiétés que leur cause le drame.

Après le quatrième tableau, ils avaient déjà enlevé mrs redingotes; à la fin du cinquième^ ils défont

leurs cravates; enfin, quand, à l'émouvant tableau di bouge, une rixe terrible s'engage entre les deux frères ils n'y tiennent plus et quittent leurs gilets.

Heureusement qu'au huitième tableau tout s'ar range, le comte pardonne à sa femme, le chevalie épouse Henriette et le docteur promet à Louise de lu rendre la vue. Mais sans cet heureux dénouement, qu calme et apaise tous les esprits, on se demande avec ui certain effroi jusqu'où l'émotion entraînerait les spec tateurs et quel vêtement indispensable ils quitteraien encore!

!^ luillet.

Le théâtre du Château-d'Eau, où le drame vien d'être soudainement remplacé par le vaudeville et o Iqs Femmes de Paul de Ko ck succèdent sans transitio au Secret de Miss Aurore, le théâtre du Château d'Eau, dis-je, vient de se signaler par une innovatio des plus originales et des plus imprévues. Voulai fêter à sa façon l'Exposition nationale, il publie, si son affiche, l'avis suivant :

Entrée libre Pour la Presse française et étrangère.

On comprendra avec quel empressement j'ai profil -en ce qui me concerne, de cette invitation collective.

Dès mon arrivée au contrôle, j'ai appris avec plais que de nombreux confrères remplissaient déjà ur partie de l'immense salle de la rue de Malte.

— Toute la presse est là, me dit le contrôleur e chef.

— Vraiment!... la presse étrangère aussi?

— Oh! monsieur, surtout la presse étrangère! Vous ilkK voir.

Au premier abord, je suis bien un peu étonné que

es airs nouveaux de M. Chautagne aient produit tant

d'empressement delà part de mes confrères. Mais, une

bis entré, il me suffit d'un simple coup d'œil pour

romprendre la nature de ce phénomène.

Je vois, en effet, des spectateurs qui représentent ii'une façon très-exacte et très-pittoresque des corporaiions telles que les portiers, les ressemeleurs, les tondeurs de chiens- professeurs de coupe d'oreilles, les œtameurs, les vitriers, les fontainiers, les charbonniers, les zingueurs et les racleurs de parquets, mais le journaiistes, pas l'ombre.

Je retourne au contrôle :

~- 0 ue me disiez-vous donc? où diable prenez-vous ^ Pï"'i;sse? où voyez- vous des journalistes dans cette ialle. }

'— Partout, en haut, en bas... il est vrai que vous ne js connaissez peut-être pas tous. Nous avons le National, de Monaco; le Moutardier^ de Dijon; le Sousi Indépendant de Montélimart ; la Cloche, de Corneville; la Pastille, de Mantes, que sais-je, moi?

— Vous m'en direz tant !

— Tenez, ces deux messieurs qui passent... la presse '-étrangère : l'un est correspondant du Canalisatore de "Veni^ia et VautvQ du Bouchon, de Liège.

Au même instant, les deux confrères étrangers passent auprès de moi et je saisis ces bribes de dialogue :

— Eh bien ! et ce ballet des gosses, est-ce assez bath !

— J't'écoute !...

Dussé-je arracher des illusions toutes neuves aux administrateurs du spectacle actuel du Château-d'Eau, je leur dirai que, jusqu'à présent, leur invitation n'a

dû servir qu'à procurer l'entrée gratuite à tout ce qu le boulevard Richard-Lenoir peut posséder d'amateui de théâtre, mais que la presse s^est évidemment abs tenue.

Du temps où certaines baraques foraines n'accoi daient l'entrée libre qu'à MM. les militaires, la fraud était impossible. Mais comment s'y prendra-t-on pou distinguer un journaliste d'un simple ferblantier?

Je crois que l'administration fera bien de prendi ses précautions et d'exiger des garanties. Pour avo droit d'entrer au théâtre du Château-d'Eau, à titre ci publiciste, il faudra, ou se faire présenter par des pa rains littéraires notoirement connus, tels queMM.Vi tor Hugo, Emile Augier, Jules Sandeau, Octa\ Feuillet, Dumas et Sardou, ou bien apporter la co lection complète des articles qu'on a publiés.

Les étrangers, ne pouvant déplacer les illus'tratioi littéraires de leur pays, devront tout simplement faire présenter au contrôle de la rue de Malte, par leu ambassadeurs respectifs. Ces derniers , pour la ci constance, devront, en outre, revéti.' leur costui.^ officiel.

Du reste, l'invitation adressée par la direction tem poraire du Château-d'Eau à la presse de l'univers r doit pas avoir seulement pour but de faire une gr. ■cieuseté. 11 y a bien là-dessous quelque arrière-penst d'exhibition. On se sera dit rue de Malte :

La Porte-Saint-Mariin a ses lions, nous, nous ai rons nos journalistes !

A ce point de vue la spéculation, pour être ingc nieuse, ne peut produire, en tout cas, un résultat a} préciable qu'autant que le public, alléché par l'affich pourra, une fois entré, nous contempler à son aise.

Pour cela, il ne suffit pas de constater au co.ntrô l'identité des journalistes, il faut grouper çeux-cl dai une tribune spéciale bien en vue. ^

Il y aurait lieu aussi d'inviter nos confrères étraners à se mettre en costume national. Un reporter :ossais, par exemple, devrait avoir la tenue des chostes de la Dame blanche et montrer ses mollets, sous eine d'être rigoureusement éconduit.

De plus, les journalistes parisiens devraient porter es insignes ou se pavoiser de petits drapeaux indiuant la nuance des feuilles qu'ils représenteraient, fin que le public des galeries surélevées sache bien à ui il a affaire et ne puisse prendre un rédacteur du lappel pour un rédacteur de la Galette de France.

11 ne faut pas qu'un seul trognon de pomme se rompe d'adresse.

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