‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884Chapitre 66 sur 112 · PEPITA · texte numérisé non relu

PEPITA

i8 juillet.

Un homme bien ému, ce soir, c'était M. Delahaye, 'aimable secrétaire général de TOpéra. D'abord, comme uteur du livret dont l'Opéra-Comique nous a donné a première représentation, il ressentait ces appréhenions bien légitimes auxquelles les vétérans du théâtre :ux-mémes n'échappent jamais les jours de première; :nsuite, comme pèredu musicien auteur de lapartition

I attendait avec une anxiété non moins explicable ^'arrét du public.

Il y a je ne sais quoi de touchant dans cette collaboation du père et du fils. Le fils veut associer le nom de ;on père à sa première œuvre sérieuse; le père ne veut )as que son fils livre sans lui sa première bataille im- )ortante. Tous les deux commandent la sympathie.

II suffit de jeter un coup d'œil sur la salle pour comprendre qu'on va accueillir le compositeur nouveau :omme un ami.

Car M. Delahaye fils est un nouveau, un jeune, ui des rares jeunes qui se piquent de ne pas appartenir . la jeune école; il apprécie et aime le wagnérisme.. chez les autres, mais il se garde bien de le pratique pour son propre compte.

Elève d'Ambro.ise Thomas, ayantobtenu le premie prix d'harmonie à la classe de Bazin, le premier pri: de piano à celle de Marmontel, M. Delahaye débutce soir à l'Opéra-Comique... par un opéra-comique.

La chose peut paraître étrange, risquée même dan un théâtre où M. du Locle ne se tenait pas d'aise quanc il était arrivé — comme il le disait — à faire douzt cents francs avec la Dame blanche; sur une scène oi\ M. Carvalho semble avoir pour les œuvres pure ment lyriques une prédilection marquée, mais l'audao est une qualité qui sied à la jeunesse. C'est donc -, M. Delahaye fils, aidé de MM. Nuitter et Delahay( père, que revient la gloire d'avoir, en l'an de grâc( 1878, fait revivre sur la scène de Favart, de Boieldiei et d'Adam, les alcades galants et les toreros amoureux et surtout d'avoir accusé ce retour aux saines tradition: en faisant chanter à l'heure du repas, par M"^ Ducasse le refrain suivant, repris en chœur par les convives :

Dans la libre Angleterre, Où chaque ménagère Garde son décorum, Ce qu'il faut savoir faire.

C'est le pudding au rhum !

Voici, du reste, dans quelles conditions spéciale Pépita est arrivée jusqu'au théâtre que dirige M. Car valho.

La difficulté de faire recevoir une œuvre dramatiqn quelconque est encore plus grande pour un opéra comique que pour un drame ou une comédie. L'exem pie de Berlioz a même prouvé que, pour les composi

eurs, le plus sûr moyen de se faire apprécier était de quitter ce monde pour celui qu'Hamlet lui-même a iéclaré ne pas connaître.

Mais M. Delahaye est de ceux chez lesquels le bonleur n'atten.i pas le nombredes années. Par suite d'un enchaînement providentiel de circonstances heureuses, ;a partition était reçue d'avance, en quelque sorte, par e directeur de l'Opéra-Gomique.

On se rappelle sans doute que M.Carvalho, avant de ;onger à reprendre un sceptre directo-musical, occupait, dans ces dernières années, à l'Académie nationale de musique, un poste artistique très-élevé.

A cette époque, le jeune Delahaye venait quotidienlement à POpéra pour faire entendre de nouveaux ragments de Pépita à l'auteur de ses jours et du livret le cette pièce. Pour cela, les deux collaborateurs se endaient dans le cabinet de M. Carvalho, où il y avait an piano.

M. Carvalho qui n'avait eu garde de manquer une seule audition et duquel le jeune compositeur avait déjà reçu des compliments très-flatteurs, s'écria un beau our :

— Vraiment, mes amis, je ne regrette qu'une chose: :'est de n^être plus directeur de théâtre, car je serais aeureux de monter cette pièce-là 1

Ce propos n'avait alors d^autre portée que la vive satisfaction qu'il causa à M. Delahaye, vu l'autorité de ':elui qui le tenait. M. Carvalho ne soupçonnait pas qu'il reprendrait encore une direction.

Cependant la bonne fée qui préside ostensiblement aux destinées de la famille Delahaye veillait sur Pépita. C'est elle sans doute qui valut à M. Carvalho sa direction de rOpéra-Comique. Quand il y fut installé, il voulut convoquer MM. Delahaye père et fils pour leur demander le fruit de leurs veilles collectives.

Mais il fut devancé par une visite du jeune musicien.

— Je vous apporte l'opéra-comique que vous ave: bien voulu me recevoir pour le théâtre que vous m dirigiez pas encore, lui dit ce dernier en entrant.

Et il se mit au piano — il y en a toujours un dan: le cabinet de M. Garvalho — pour faire entendre d( nouveau à celui-ci quelques-uns des airs qu'il avai remarqués lors des auditions fortuites à l'Opéra.

Tous ceux qui s'occupent de théâtre savent combiei il est difficile de placer son action dans un milieu original. On a usé et abusé de tout, des vallons de l'Hel vétie et des plaines fertiles de Longjumeau, de: lagunes vénitiennes et des landes provençales.

Eh bien! il me semble que MM. Nuitter et Delà haye ont imaginé un moyen bien simple pour trouve un cadre nouveau à leur ouvrage.

— Comment ! vous récriez-vous, est-ce que Pépita par hasard, se permettrait de se passer ailleurs qu'er Espagne ?

— Non.

— Alors?

— Attendez donc. Pépita se passe en Espagne, il es vrai, mais... à Gibraltar. Il en résulte un mélange d'Anglais et d'Espagnols tout à fait inédit. Remai quez, je vous prie, que la combinaison peut être d'un énorme utilité aujourd'hui que la Grande-Bretagne es en train de s'annexer platoniquement un tas d'îles plu ou moins pittoresques.

Ilest clair, par exemple, qu'on va pouvoir refaire h Reine de Chypre.

Et voyez comme la combinaison est bonne.

Naturellement, dans cette action quasi -espagnole on chante une sérénade. C'est bien usé, les sérénade espagnoles au théâtre. Eh bien! grâce à Gibraltar, le: yoilà renouvelées. La sérénade de Pépita s'exécute non

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seulement avec des guitares, des tambours de basque et des castagnettes, mais avec des fifres.

Un boléro qui rappelle le God save the Queen. Est-ce assez imprévu?

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