AIDA
( Traduction française.)
3i juillet.
Le Théâtre-Lyrique — ne pas confondre avec les Italiens — vient de nous offrir une traduction française d'Aïda.
On ne découvre peut-être pas tout de suite ce qu'il y a d'original dans cette idée, mais — après quelque réflexion — on se demande pourquoi M. Escudier — ayant donné pendant deux hivers, Aïda, en italien, devant un public essentiellement parisien — s'est décidé tout à coup à servir cette Aida, en français, à des spectateurs venus à Paris pour l'Exposition et dont la majeure partie se compose naturellement d'étrangers?
Vous répondrez à cela qu'il n'y a rien d'ennuyeux comme la logique et vous aurez raison. Aïda a été le grand cheval de bataille du directeur du Théâtre- Italien; il est bien juste que le directeur du Théâtre- Lyrique l'enfourche à son tour. Et comme, sur cette scène subventionnée, la musique italienne n'est tolérée qu'à la condition d'être abîmée par des paroles françaises, il a bien fallu se résignera traduire le livret qui a inspiré à Verdi une de ses plus admirables partitions.
Il est vrai qu'il s'agit cette fois d'une restitution ou de quelque chose d'approchant. Le premier poëme
(ïAïda a été écrit en français par M. du Locle. Il fallu le traduire en italien pour le donner au compositeur C'est de cette traduction que M. Nuitter est venu, i •■ son tour, faire la traduction qu'on nous a offerte aujourd'hui.
Chose étrange! Toutes les fois que j'ai entendt chanter l'opéra de Verdi dans la langue de « l'Italis irredenta » je l'ai parfaitement compris. Et pourtant je ne sais pas un mot d'italien. Ce soir, au contraire, j'a dû avoir recours à la brochure imprimée.
Assez amusantes — disons-le en passant — les brochures de la maison Calmann Lévy. Elles se compliquent d'un système d'annonces que des personnes mal renseignées confondent volontiers avec le texte.
Ainsi, à la première page de la brochure d'Aïda, on lit en gros caractères :
La Belle Jardinière.
Bien des gens sont partis, convaincus que c'est là le titre français de l'ouvrage. Et ils se demandent encore pourquoi?
Deux mots sur la salle.
Il serait, d'ailleurs, difficile d'en dire trois. Le fameux presque tout Paris des premières de Ventadour n'y a été représenté par aucune notabilité. Les Parisiennes élégantes ont cédé la place aux grandes dames du high life provincial, et j'ai remarqué quelques types variés de percepteurs ou de maîtres d'école ruraux. Pas mal d'étrangers reconnaissables, comme toujours, à leurs chapeaux de feutre, à leur linge multicolore et à leurs costumes bariolés. Bref, une assistance à remettre la lorgnette dans son étui au bout d'un quart d'heure d'examen.
Au second acte^ un monsieur tout de gris habillé, placé devant moi, s'écrie en voyant le ballet des petits Nubiens :
— Comme on se moque du public à Paris! j'ai déjà u ça hier à la Porte Saint-Martin !
Ce spectateur avait cru reconnaître Mariquita.
On a recruté un peu partout, dans les théâtres des épartements et de l'étranger, les nouveaux interprètes 'Aida.
Il en est deux cependant que le public parisien con- :aît déjà : M. Nouvelli et M"^ Emilie Ambre, tous eux anciens pensionnaires de la salle Ventadour.
M"^ Ambre, que j'ai eu occasion de présenter à mes acteurs lors de ses débuts dans la Traviata, a bien la hysionomie un peu sauvage exigée par le rôle de esclave éthiopienne. Son costume qu'elle a certaine lent ordonné elle-même, dénote une femme de haut oût. On m'affirme qu'elle venait aux répétitions, couerte de diamants — vous n'ignorez pas qu'elle en l 'Osséde beaucoup. Mais le personnage d'Aïda ne comorte pas tant de luxe : la cantatrice s'est contentée, ce oir, d'une simple bague en brillants. Par exemple, lie s'est rattrapée sur les cheveux : des flots de cheveux oirs qui lui font une sorte de traîne. Quel luxe! j)n voitque M"^ Ambre ne recule devant aucune dépense.
Maintenant expliquez-moi, si vous pouvez, pouruoi l'Africaine que représente l'aimable chanteuse a îs bras et les mains d'un noir consciencieux, tandis ue la figure est quasiment blanche? Je ne me harge pas, quanta moi, d'approfondir ces mystères.
C'est comme le cas de M''^ Bernardi chargée du rôle 'Amnéris.
Il paraît que cette grosse chanteuse s'appelle réellelent Bernard.
Elle a italianisé son nom pour venir chanter Aïda en rançais.
Cela ne manque pas d'une certaine fantaisie.
Et maintenant, sans réserve aucune^ faisons l'éloge
des costumes, flambant neufs et très-brillants : un ei semble d'un coloris chaud, chatoyant au possible. Ce nous rappelle que nous sommes au Lyrique, car on n jamais assisté à ces fêtes des yeux aux Italiens.
Et cependant le souvenir de ce malheureux théât doit être quand même évoqué.
La machinerie fonctionne lamentablement.
Rien ne va, aucun changement ne peut se faire sai un accident quelconque. Dès qu'un portant se dépla on entend de la salle le vacarme d'un effondrement ( le cliquetis des verres brisés. Même lorsque tout est i place, les bruits de coulisses continuent à donner réplique aux chanteurs inquiets.
S'il est vrai que les machinistes de Ventadour se nombreux et grassement rétribués, on se demande qu'ils étaient devenus ce soir. Certes, étant donnés le nombre et leurs habitudes locales de lazzaroni, ils o dû compter les uns sur les autres. Il y a tant de faço d'occuper son temps par une belle soirée d'été.
Etaient-ils allés lire les dernières nouvelles i journaux à la lumière électrique de l'avenue l'Opéra ?
Faisaient-ils un tour au Bois?
Etaient-ils en exta.se devant les photographies d* trices du passage Ghoiseul?
S'offraient-ils ce rafraîchissement du prolétaire q consiste à flâner sur le boulevard en contemplant J < dirigeants qui prennent des glaces au Napolitain chez Tortoni. ?
Ou bien — plus positifs dans leurs plaisirs — i donnaient-ils gaiement le « Tout tourne » de la P parisienne, en faisant des litres aux tourniquets ci marchands de vin d'alentour?
qAOUT.