REPRISE D'ORPHEE AUX ENFERS
4 août.
Une manie, bien compréhensible et bien excusable
:n ce temps d'Exposition, semble s'être emparée de
)us les directeurs parisiens : celle d'éblouir les provin-
aux et les étrangers à grands coups de chiffres et de ne
iîprendre que des pièces déjà jouées un nombre in-
ommensurable de fois.
A ce point de vue, le directeur de la Gaîté vient du
)up d'enfoncer tous ses confrères dans le troisième
issous. Les 666 représentations du Tour du Monde,
s 193 du Petit Duc, les 170 de Niniche, les 450 des
'loches de Corneville, et même les 41 2 des Canotiers
? la Seine, la pièce aquatique si amusante et si ra-
aîchissante que le Théâtre-Cluny vient de reprendre
/ec tant de bonheur et d'à-propos, pâlissent à
té des NEUF CENTS représentations d'Orphée aux
nfers.
Et notez, s'il vous plaît, que le chiffre, pour être ntastique, n'est pas du tout fantaisiste. Il ne s'agit is ici d'un chiffre en l'air, d'un chiffre sophistiqué )ur les besoins des colonnes Morris. • Il résulte, au contraire, d'un pointage dix fois refait,
vérifié et contrôlé par tout le personnel de l'ageno Peragallo, que nous venons d'assister bien réellemen à une neuf-centième représentation.
On a célébré solennellement, dans le temps, la mil lième de la Dame blanche. Mais Boïeldieu était mor depuis longtemps. Offenbach, lui, vient d'assister vivant et bien vivant, à l'apothéose d'une de ses meil leures œuvres.
Car, disons-le tout de suite, de tout ce qu'il a pro duit, c'est Orphée qu'Offenbach aime le mieux. C'es la pièce dans laquelle il a prodigué le plus d'inspira tions heureuses et où sa muse badine a le plus souver côtoyé le grand art. L'Europe entière — que dis-je l'univers entier — a quadrillé aux sons de cette mu sique endiablée, et il n'y a pas de chanteuse qui ne 5 soit attaquée, au moins une fois dans sa vie, au superb Evohé de la bacchante.
Offenbach a fait partager sa prédilection à M. Wein chenck. Celui-ci — ayant sous la main une partie ^ la troupe des Variétés — n'ayant pas grand'chose faire pour renouveler les costumes et les décors, s'e lancé plein de confiance et plein d'espoir dans cet affaire, qui paraît lui assurer, jusqu'à la fin de TExp sition, une série de splendides recettes.
L'un des clous, l'une des curiosités les plus attra< tives de cette reprise, c'est la présence du compositei Hervé sur la scène illustrée par Christian.
En reprenant le Tour du Monde, les directeurs i la Porte-Saint-Martin ont eu l'heureuse idée de r. jeunir cette pièce en y intercalant une demi-douzaii de lions flanqués d'un dompteur; Hervé sera à lui to seul le lion de la reprise à' Orphée.
Le fait paraîtra peut-être ordinaire aux étrangers; ne pourra avoir — aux yeux des bourgeois de Por Arcy et d'ailleurs — qu'un intérêt médiocre; pour) Parisiens, il est extraordinairement piquant.
Afin de l'apprécier à sa juste valeur, il faut remonter à une dizaine d'années. Hervé jouissait alors, comme faiseur d'opérettes, d'une grande vogue. Il est certain qu'il n'avait ni la distinction, ni l'originalité^ ni la spirituelle gaieté d'Offenbach. Mais, à tort ou à raison
— selon moi : à tort — on commençait à le comparer à l'auteur de la Belle Hélène. Offenbacii, jusqu'à ce moment, avait régné en maître dans l'empire de la musique bouffe. Il n'avait pas de rival. Puis, tout à coup, il en vit surgir un. Des gens taquins et jaloux
— agacés des trop nombreux triomphes de maître Jacques — étaient enchantés de lui jeter ce concurrent dans les jambes. Bref, on fit alors pour Hervé ce qu'on fait aujourd'hui pour Lecocq : au lieu de classer à sa valeur ce musicien de talent, on voulut absolument s'en servir pour renverser un roi qui se croyait trèssolide sur son trône.
Et c'est pourquoi il est si amusant de voir l'auteur du Petit Faust, ce rival d'autrefois, prêter aujourd'hui l'appui de sa fantaisie à l'auteur d'Orphée.
C'est, paraît-il, sur les instances du nouveau Jupin qu'Offenbach s'est décidé à conduire l'orchestre pendant le deuxième acte.
— Puisque je deviens votre interprète, lui demanda l'ex-compositeur toqué, faites-moi les honneurs de votre partition.
Ce qui fut aussi gracieusement accordé que courtoisement sollicité.
Offenbach, d'ailleurs, n'a pas eu à se plaindre de son apparition au pupitre du chef d'orchestre. Après l'ouverture-pot-pourri, transportée pour la circonstance avant le second acte, le public lui a fait une triple ovation. La salle était bondée, curieusement composée comme toutes les salles d'aujourd'hui. On y voyait les quelques Parisiens endurcis qui restent à Paris malgré tout, Christine Nilsson, de passage parmi
nous, quelques journalistes... de province, un chc arabe, trois ou quatre petites actrices de petits théâtres . et énormément d'étrangers. Tout ce monde a acclam le maestro avec une unanimité touchante.
A côté d'Hervé, on a revu avec plaisir Léonce dans le rôle de Pluton, une de ses meilleures créa tions.
L'excellent pensionnaire des Variétés avait gardé d ce rôle des souvenirs ineffaçables.
— C'était le bon temps ! disait-il toutes les fois qu'i y pensait.
Il y donnait la réplique à Désiré d'une façon si im prévue, les deux compères avaient des moyens s drôles de renouveler le dialogue tous les soirs ! Bref, i dater de cette époque, toutes les fois que Léonce remportait un succès, il se disait avec amertume :
— C'est égal, cela ne vaut pas celui de Pluton !
Il avait bien entendu parler du nouvel Orphée de la Gaîté et de sa fortune prodigieuse, mais il n^y étaii jamais allé voir : il voulait s'épargner le crève-cœur de voir jouer Pluton par un autre.
Jugez de sa joie quand M. Bertrand lui parla de lui rendre ce rôle.
Il arriva à la Gaîté, tout bouillant, plein d'enthousiasme.
Hélas ! Que vit-il? Des décors étonnants, une mise en scène grandiose, des défilés sans lin, des trucs, des ballets, des feux électriques !
Ce n'était plus VOrphée qu'il avait connu, Y Orphée intime, VOrphée de la bonbonnière du passage Choiseul. Il a eu bien du mal à se faire au nouveau. Sans compter que le pauvre Léonce a horreur des trappes et qu'Orphée en est plein. Bref, ce soir encore, malgré les bravos qui l'ont accueilli à plusieurs reprises, il secouait la tête en murmurant :
— Eh bien, non, ce n'est pas mon Orphée... à noi î
Par exemple, M"^ Angèle a été bien moins contente, ille, de reprendre son rôle de Vénus, un rôle dont le :ostume lui va si adorablement bien qu'on peut dire m toute sécurité que c'est celui-là qui Ta révélée aux Parisiens.
A^ngèle, en ce moment, vit à la campagne. Elle s'est retirée à Nogent-sur-Marne, où elle s'est littéralement éprise du viaduc. Elle passait des heures entières à :ontempler cette admirable construction. A tous ceux qui venaient lui rendre visite, elle posait invariable- ■ment cette question :
— Comment trouvez-vous mon viaduc ? Un véritable fanatisme.
Les répétitions d'Orphée l'ont privée de son viaduc
pendant plusieurs semaines, et voilà que les représentations vont l'empêcher de voir, le soleil se coucher à travers les arceaux de sa construction tant aimée.
S'en consolera-t-elle en pensant aux bravos qui ont, ce soir, salué son entrée. Peut-être.
Elle chante :
Je suis Vénus et mon amour A fait l'école buissonnière ; Je reviens au lever du jour D'un petit voyage à Cythère !
Derrière moi, un provincial :
— Comment, de Cythère? Elle revient de Cythère ?
Un Parisien :
— Eh bien, oui. Elle en revient tous les jours. Elle a pris un abonnement au mois !
Orphée aux enfers a déjà fait une énorme consommation de Cupidons.
Une douzaine de jeunes et même de vieilles personnes, depuis M^i^ Cora Pearl, qui joua le rôle ai passage Choiseul, jusqu'à M"^ Piccolo, qui l'interpré tait à la dernière reprise, ont successivement paru sou les traits du fils de Vénus.
Aujourd'hui encore, on nous offre un nouveai Cupidon.
M''^ Saget, une toute mignonne débutante, était, i y a quelque temps encore, simple danseuse du corp de ballet de la Gaîté, ne songeant uniquement qu faire des jetés-battus et des ronds de jambe, lorsqu'elle fut remarquée par Offenbach, qui lui fit quitter U danse pour le chant. Le nouveau Cupidon paraissais ce soir fort ému. Elle s'est retrouvée dans son élémen ' au dernier acte, au moment du galop infernal, où ell( a esquissé avec l'amusant Germain ce que Sarcey nt manquerait pas d'appeler un chahut pommé.
Grivot et Meyronnet ont gardé leurs rôles; quant i Peschard — la meilleure des Eurydices passées, présentes et à venir — on lui a lancé une couronne d'une taille si gigantesque qu'il a fallu s'y atteler à plusieur: pour l'emporter.
Ce que le public ne saura jamais, c'est le nombn de compétitions féminines qui se produisent à chaqui reprise d'Orphée.
Les rôlets sont fort nombreux, et il n'est pas um petite figurante assez bien tournée qui ne chercht à monter en grade en se faisant distribuer le personnage plus ou moins déshabillé d'une déesse dt 3® classe.
Le directeur, plus que circonvenu par. tout ce peti monde, n'a pas trop de tout son sang-froid pour tain bonne contenance et contenter les solliciteuses.
Il est vrai que plus d'une privilégiée ne se ren^ pas toujours compte de la haute mission qu'on lu confie.
Ainsi, il y a huit jours, l'une de ces ambitieuses atisfaiies arrive d'un air triomphant dans la chambre es figurantes :
— Mesdames, Weinschenk m'a donné un rôle, écrie-t-elle en entrant.
— Et lequel ? demande une petite amie.
— Celui de Grain d'Orge !
La malheureuse voulait dire Pandore !
Une situation enviée entre toutes, c'est celle de la imeuse pendule.
On sait que cette pendule se compose d'une susension immobile solidement fixée à une tige du aut de laquelle elle semble faire mouvoir un baincier.
La créatrice, une superbe blonde agréablement odue, a eu toutes les peines du monde à conserver on rôle.
— J'y tiens absolument, répétait-elle sans cesse, il 17 a que moi qui connaisse bien les traditions !