AOUT. 2DI
— Mais, c'est une plaisanterie, s'écria-t-il aussitôt, les ne sont pas si jolies que vous le dites... en voici
ne qui est même tout à fait laide... et les autres ne
3nt guère mieux.
— Bah! riposta notre Espagnol sans se déconcerter, i photographie... ça n'a aucun rapport!
BOUHY DANS HAMLET.
12 août.
M. Halanzier, en convoquant la presse pour les dé- )Uts de Bouhy, montre l'importance qu'il attache à ette seconde apparition du successeur de Faure. Il ui fait vraiment les honneurs superbes et... onéreux l'une hospitalité princière.
On n'ignore pas, en effet, qu'en ce moment l'Opéra ;st assiégé à ce point que les recettes se quadruple- •aient si les dimensions de la salle le permettaient. 3'est un empressement inouï, extraordinaire, qui défasse les prévisions les plus optimistes et justifie ce net d'un habitué du lundi :
— L'opéra!... c'est le plus grand succès de M. Krantz.
Eh bien! voilà deux fois que M. Halanzier en faisant le service de la presse diminue son maximum de plus de 5,000 francs pour nous faire entendre Bouhy dans la Favorite et dans Hamlet.
Coût : 10,000 francs !
Q.uelle réponse aux esprits chagrins qui affirment, du matin au soir, que ce directeur sacrifie les intérêts de l'art musical à ses propres intérêts !
C'est la première fois que je vais à TOpéra depuis la suppression de la claque.
Personnellement, j'ai lieu de me réjouir de ce ' exécution.
Le fauteuil que j'occupe ordinairement est situé i milieu du dernier rang de l'orchestre; j'étais donc près de la claque et de son tapage assourdissant q comme les artilleurs chargés de mettre le feu a pièces de canon, j'avais contracté, à la fin de chaq soirée, un commencement de surdité très-pénible.
J'assistais forcément à toutes les évolutions du cl de claque, M. David fils. Le gazouillement à l'ai duquel il avertissait ses lieutenants, ses appels réitén sa façon d'encourager les timides et de gourmanc les indifférents, aucun de tous ces mouvements m'échappait, et j'ajouterai qu'ils m'agaçaient terrib ment.
On comprend donc quelle joie sans mélange n^ causée ce soir la disparition de la claque. Je ne sa pas si c'est par prévenance pour moi que M. Hala zier a opéré cette révolution, mais qu'il me permet de l'accabler ici de mes bénédictions. Je lui voi pour cette bonne action une éternelle reconnaissanc
D'ailleurs, je dois le constater, les inierprèt d'Hainlet, Bouhy en tête, paraissaient partager me ravissement. En effet, quoi de plus stimulant, de pli encourageant pour un artiste que de s'entendre a} plaudir et de penser qu'au lieu de provenir d'obscu gagistes les bravos viennent du vrai public!
Pendant que j'étais en train de m'extasier sur cet mesure nouvelle qui supprime la claque, je me su informé du résultat d'une autre innovation : les v sites gratuites du dimanche.
Selon son habitude constante, M. Halanzier n' voulu laisser à personne le soin de les organiser.
Ainsi, c'est lui qui, la première fois, a présidé au distributions des cartes. Il eut même, ce jour-là, d vives émotions. Les deux mille cartes avaient été en
; evées d'assaut et l.'i foule des blackboulés s'était >resque révoltée; des groupes de gens furieux parti- '; ent en proférant de vagues menaces.
' M. Halanzier se demanda ce qui se passerait le di- ': nanche suivant, jour d'inauguration des ascensions '' lominicales de son escalier : une attaque de vive force ' emblait à craindre.
■ Véritable général, il prit des dispositions militaires, \ lugmenta l'effectif des agents et des municipaux de \ ervice et, le dimanche matin, après une harangue l ;nergique à tout son personnel, il se campa résolû- ' nent en avant-garde devant le pavillon des abonnés. Est-ce grâce à de salutaires réflexions ou à l'effet de es mesures stratégiques, mais les mutins ne se préentèrent pas, laissant la place aux seuls porteurs de :arte, gens du quartier pour la plupart.
Le seul incident fut un bain de pied pris par un âsiteur myope qui n'avait pas remarqué le bassin du )as de Pescaher.
Depuis, les dimanches se sont succédé, tous plus :almes les uns que les autres. Les promeneurs par- ;ourent silencieusement l'escalier et les foyers, tâtant a pierre, le bronze et le marbre pour voir si cest bien 'rai et n'essayant même pas de franchir les barrières jui leur défendent l'accès des couloirs et de la salle.
Belle salle... surtout au point de vue de l'affluence . ^omme composition, elle est aussi brillante que le )ermet la saison. Le tout Paris qui n'a pas déserté la :apitale se trouve là. L'élément étranger y représente, )ar une tenue toujours variée, les mod^s voyantes de 'ancien et du nouveau monde. Citons toute une loge )ondée de Japonais — en costume européen malheu- ■eusement.
Du côté officiel, M. Bardoux. Notre zélé ministre ie l'instruction publique ne pouvait prendre la parole 30ur faire un de ces discours qu'il prodigue avec tant
de bonne grâce, cependant il a tenu à féliciter chau ment, sur la musique d'Hamlet, M. Ambroise T mas qui, après la carrière déjà parcourue par : opéra, ne s'attendait pas sans doute à cette effus rétrospective. *
Au foyer de la danse, le ministre regardait d'un très-intrigué la petite bonne bretonne — en costu national — qui accompagne toujours M'^^ Beaugrai Il paraissait se demander — sans pouvoir se répon — ce qu'elle pouvait bien faire dans Hamlet.
Il est fort heureux pour M. Halanzier que son ne veau baryton se soit séparé du cheval qu'il affectic nait tant lorsqu'il était pensionnaire de la Gaîté.
Cet animal, de bonne famille et d'excellente r gâtait toutes ses qualités natives par un amour imi déré de la campagne : c'était une bête rurale de toute l'acception du mot : nos rues, nos boulevar» nos hautes maisons lui déplaisaient au-dessus de to Malgré le caractère fantasque du quadrupède, maître, qui demeure à Auteuil, le faisait toujours teler au tilbury qu'il conduisait lui-même pour rendre au théâtre.
Au départ, l'animal se laissait mener avec docili Mais dès que la voiture arrivait dans Paris, il de\ nait méchant et se livrait à toutes sortes de fantai et d'excentricités, escaladant les trottoirs, accrocb les fiacres et les camions, soulevant des conflits a les omnibus, terrorisant les passants et prenant, à k instant, les allures d'un cheval emballé. Ce jeu a\ sans doute pour but de faire prendre la capitale grippe par son maître, mais celui-ci ne tenait i compte de ces manifestations et continuait de se .^ virdu cheval récalcitrant.
Cependant, il ne se dissimulait pas qu'un jour l'autre ces incidents dégénéreraient en accident et
rmineraient par un fait divers plus ou moins dfvable. Souvent, en arrivant dans sa loge, il s'écria : la conviction de Jenneval :
— Sauvé encore une fois!... merci, mon Dieu! Quant aux contraventions, il les collectionnait par
mtaines; niais un chanteur touchant de si gros ap- 3!ntements chez M. Vizentini pouvait bien n'y pas garder de très près.
^1 jour qu'il le conduisait à une répétition du .yo, le cheval qui, probablement, voulait en finir ne bonne fois, avisa, rue Réaumur, une charrette à ras et, prenant un élan formidable, l'escalada d'un
Lil bond. De là, tumulte, embarras de voitures, moologues de cochers, etc., etc.
Bouhy sortit sain et sauf de cette expérience de haute ;ole, mais à peine relevé, il eut maille à partir avec
conducteur de la petite voiture. Un peu bousculé,
bonhomme n'avait rien de cassé, mais sa marchaniSQ — un lot de camemberts — était en piteux état. es fromages avaient fusionné dans un mutuel écra- ;ment, et répandaient dans toute la rue leurs émanaons odoriférantes.
— Je suis ruiné!... gémissait l'homme à la charrie, qui me prendra mes fromages dans cet état?
— Moi, riposta le chanteur, en faisant briller des )uis.
Et le marché fut conclu séance tenante.
Devenu propriétaire de quatre cent cinquante calemberts, Bouhy se trouva tout d'abord très-embarissé. Il eut alors une inspiration subite :
— Voici cinq francs en plus, dit-il au marchand de omages, mais à une condition : vous allez me conlire tout cela à la Gaîté.
Et le soir même, l'artiste fit distribuer ses camem- -rts aux figurants, aux machinistes, aux choristes et
à tous les petits employés du théâtre, à titre de grat cation exceptionnelle.
On devine la joie de ces pauvres gens auxquels situation terrible que traversait le Théâtre-Lyrique permettait pas toujours d'acheter pour leur table fromages aussi chers que ceux-là.
SETTEm'B^E,
2 septembre.
En revenant d'une excursion rapide à Jersey, je me mve en présence d'un arriéré suffisamment considé- I Die, et dont je demande la permission d'opérer la liidation par petits à-compte.
Je suis resté à Paris pendant tout l'été, attendant 2C une certame impatience le renouvellement des ictacles. Attente vaine. En fait de nouveautés , on us offrait la reprise de la Fille de Madame Angot, m'en vais pour une semaine et tout aussitôt les imières se succèdent sans interruption ; des théâtres ivrent que l'on croyait à jamais fermés ; Hamburger nsformé en directeur essaie d'implanter le drame is une salle bâtie pour l'opérette, et des étoiles chanitesse révèlent à Beaumarchais, sur la scène qui eut onneur — il n'y a pas bien longtemps — d'être foupar M. Jenneval lui-même. Autant d'événements \ raordinaires qu'il me serait impossible de ne pas ■egistrer. Je commence ce soir par celui qui m'a 'u ,1e plus gros de tous : la conversion du théâtre aumarchais au genre léger que maudit Sarcey. Quelle révolution ! On ne se doute pas de l'influence e peut avoir la Croix de V Alcade sur les masses i ont tant versé de larmes à la « Croix de ma mère ! «
Et, d'abord, il est bien convenu qu'il n'y a rien monde d'aussi démoralisateur que l'opérette.
Depuis que MM. Vast-Ricouard, Favin et le jeu compositeur Henri Perry ont entrepris de pervertir populations austères et démocratiques du quartier la Bastille, les chaudronniers de la rue de Lappe, tourneurs de bâtons de chaises de la rue Sedaine, sculpteurs sur bois de l'avenue de la Roquette s( tous en proie à une sorte de vertige.
A peine les aimables Fantaisies-Parisiennes oi elles , depuis quelques jours, remplacé le farouc Beaumarchais qu'on voit les purs du faubourg A toine et les démocs de la rue de Lyon houlevarder, soir, aux alentours du théâtre en s'entretenant :• animation du dernier scandale parisien du boulev Richard-Lenoir.
Les sous-chefs de rayon des environs ont prisleh du pavé. Grâce à leur funeste exemple, la corrupt va faire des progrès effroyablement rapides. Déjà 1 peut admirer ces gommeux locaux, dans les loges Fantaisies, en compagnie des plus célèbres impures brasseries, donnant aux électeurs de M. Floquet le gnaldes applaudissements.
Le contrôleur de Tendroit m'a assuré, en outre, plusieurs membres influents de la chambre syndit des fabricants de sièges auraient l'intention de louer fauteuils à l'année.
Enfin — et ce dernier détail montrera l'étendu la contagion — les limonadiers du quartier par d'augmenter leurs bocks de cinq centimes et de di nucr la portion de sucre de leurs mazagrans.
La voilà bien Vinfluencc néfaste de Vopérei (Lire à haute voix le texte souligné en imitant la v de Dupuis.)
Naturellement la salle est aux trois quarts plei Elle le serait tout à fait si les places n'étaient ivi
lères. Le directeur, M. Debruyère, me semble avoir Dp compté sur l'Exposition et sur sa manne bienfainte. D'étrangers, il n'en aura guère. Peut-être, de mps en temps, s'en trouvera-t-il quelques-uns qui irrêteront chez lui en revenant d'une visite au Pèreachaise, mais ceux-là n'apporteront qu'un faible ap- )int à la recette.
Il faut reconnaître d'ailleurs que les fauteuils — s'ils nt cotés cent sous — sont aussi confortables que )ssible. Le nouveau théâtre est élégant, vaste et lairé avec une prodigalité incroyable : trois lustres, us une quantité de girandoles, de candélabres et de anches dont l'éclat est malheureusement synonyme ; chaleur.
C'est probablement ce luxe de lumières qui va à tout mais effaroucher le titi, cet oiseau de paradis qui nilait encore à Beaumarchais, son dernier refuge. J'en ai vainement cherché ce soir. Les galeries supé- 2ures en étaient complètement dépourvues. Quand • au premier acte de l'opérette — quelques vagisseents de nourrisson se sont fait entendre, au lieu du issique « asseyez-vous dessus » une voix d'en haut a ié : ce Mais sortez-le donc, s'il vous plaît l » O dédence !
On a déjà dit que les costumes de la Croix de l'Aiide sont de Grévin et que la troupe^ hâtivement reutée, des Fantaisies-Parisiennes, a de l'entrain et de msemble.
Ce n'est pas tout. Afin de semer plus sûrement le Duble dans le cœur du pauvre ouvrier laqueur, si fale à pervertir, le nouveau théâtre — pour se faire à utes les traditions de l'opérette — a son étoile : "• Maria Thève.
M"*' Thève est jeune, sinon jolie ; elle manie avec
)ût une voix suffisamment fraîche. On l'acclame, on
bisse, on la fête bruyamment. Il paraît que, le pre-
mier soir^ on lui a trissé des couplets. Pour moi, qui m'a surtout semblé extraordinaire dans cette peti et maigrelette personne, c'est le nez. Quelles dime sions, juste ciel! M"" Thève est la M"® Hyacinthe d chanteuses d'opérettes.
La Croix de V Alcade est un succès. M. Debruye rentrera facilement dans ses frais, et il ne se repenti pas, je pense, d'avoir rompu avec le drame, quitte à c gloutiravec lui la vertu des faubourgs.
On m'objecte que le théâtrp des Fantaisies se trou un peu loin.
Cela dépend de la manière de voir. Pour ceux qi arrivent de Lyon ou de Marseille, par exemple, il e beaucoup plus près que les Variétés.