‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884Chapitre 71 sur 112 · LES HANLON-LEES · texte numérisé non relu

LES HANLON-LEES

f) septembre.

Il n'y a pas à dire, c'est aux Folies-Bergère qu'il fai aller chercher l'un des plus grands succès de la saiso théâtrale de l'Exposition. Les Hanlon-Lees s'impose avec autant d'autorité que Judic, Dupuis, Granier l'escalier de l'Opéra ; leur vQgue est telle que le P:i sien ne s'intéresse pas moins maintenant à leur y sonnalité qu'à celle des étoiles à la mode.

Et cependant il a l'habitude de les désigner soi cette appellation collective des Hanlon ; il les confon tous dans le même applaudissement et il ne sait d'eu que ce qu'il en voit. Il m'a paru intéressant d'otîrir ja curiosité parisienne des détails plus précis sur ceti raison sociale et artistique, et dédire ce que sont ce artistes, éminents dans leur genre, et véritables créa teurs de toute une école nouvelle.

Ce qui suit est donc une notice biographique ou [uelque chose d'approchant. J'espère qu'elle sera lue ivec attention par tous ceux que les inventions boutones et les cocasseries abracadabrantes des Hanlon )nt tant amusés.

Les Hanlon sont d'origine irlandaise. Ils étaient, )araît-il, prédestinés à la profession périlleuse qui les i illustrés, car une irrésistible vocation se manifesta :hez eux dès la plus tendre enfance. Ils entrèrent dans a vie en cabriolant au nez de l'accoucheur, après avoir ait preuve, dans le sein de leur mère, d'une turbuence déplorable; puis, ils firent leurs premiers exploits le futurs gymnastes en escaladant de mille façons originales les robustes appas de leurs diverses nourrices. Plus tard, leurs dispositions se manifestèrent de plus )elle, àce point qu'un célèbre professeur, D. Jean Lees, .éduit par Jeur vigueur et leur agilité précoces^ n'hé- I îita pas à se charger de leur éducation et décida les pa- : :ents à les lui confier.

Sous la direction de cet éminent disloqué, ils par- I :oururent l'ancien et le nouveau monde à un âge où i es moutards ordinaires commencent à peine à savoir se j noucher. On les fêta partout. Enfants, ils eurent ^des ;uccès que bien des hommes ne connaîtront jamais. En Espagne, ces petits prodiges, dont l'aîné n'avait pas luit ans, furent, à un moment, les héros de la saison. 3n ne se contenta pas de les applaudir dans les cirques, on les accueillit dans les maisons les plus aristo- Tatiques. La reine Isabelle les combla de cadeaux. Un ourla comtesse de Théba — qui fut depuis l'impérarice Eugénie — les prit dans sa voiture et se montra ivec eux sur la promenade du Prado.

En Turquie, à Gonstantinople, ils donnèrent au séail une représentation à laquelle assistèrent, dissimuées; derrière des tapisseries et des persiennes, toutes es femmes du Sultan. Vu leur jeune âge, celui-ci les

autorisa même à pénétrer dans le liJie;ii... sans cond tions d'aucune sorte. Les odalisques leur firent ui réception splendide, les examinèrent avec curiosité ne les renvoyèrent qu'après les avoir comblés de c resses, de cadeaux et de douceurs.

Les Hanlon d'aujourd'hui évoquent encore — et toi jours avec émotion — ces souvenirs de leurs premièn années. On conçoit, d'ailleurs, qu'ils n'aient pas oubl le temps où les grandes dames les promenaient dar leurs voitures et où les sultanes daignaient leur passt la main dans les cheveux.

Ils commençaient à grandir lorsque Lees, leur prc fesseur et leur guide quasi-paternel, mourut à la Hf vane. Non content de leur laisser les saines traditio; de son art, ce sauteur de bien légua à ses élèves, qu reconnaissait comme ses véritables associés, la totalii de sa fortune s'élevant à plus de trois cent mille franc; Mais les légataires, sachant que le défunt laissait de parents pauvres, firent spontanément à ceux-ci l'abar don de la moitié de l'héritage.

Je n'oserais pas affirmer qu'il faut savoir mardi sur les mains et faire du trapèze pour avoir de bon sentiments, mais que de commerçants, de magistrat et d'entrepreneurs dans ce monde ne voudraient pas c faire autant!

Abandonnés à eux-mêmes, ils continuèrent leur pérégrinations autour de la machine à peu près ronde en ajoutant à leur nom de Hanlon celui de leur re gretté professeur, voulant associer ainsi la mémoire d ce dernier à leurs futurs succès.

Il serait fastidieux et difficile à la fois de raconte ici tous leurs triomphes cosmopolites. Qu'il me suffisi de rappeler que, malgré des concurrences terribles, il révolutionnèrent l'Amérique, et qu'il se fonda partout aux Etats-Unis, de nouvelles écoles de gymnastique

OÙ les jeunes clowns de l'avenir et même les vétérans du métier, s'exerçaient à s'assimiler leur genre.

Car on dit d'un gymnasiarque : « C'est un Hanlon- Lees, » comme on dit d'une artiste : « C'est une Déjazet. 7>

Enfin, se trouvant encore très-jeunes à la tête d'une jolie fortune, ils eurent l'idée de se reposer. Dans ce but, ils achetèrent, sur les bords de l'Hudson, une immense propriété, dans laquelle ils accueillirent tous leurs parents. Ils étaient alors bien décidés à couler des jours paisibles dans ce milieu patriarcal.

Mais au bout d'un an de cette vie dissolvante, ils eurent la nostalgie du trapèze et de la corde raide. Et puis, habitués à se mouvoir dans les airs, ils ne pouvaient s'habituer à marcher comme tout le monde. Ils étaient, à terre, lourds et maladroits, et faisaient des chutes sans nombre; pour sûr, il leur serait arrivé un accident.

Ils renoncèrent donc aux délices du far niente et recommencèrent à sillonner les deux mondes, stupéfiant les spectateurs de toutes 'nuances, entretenant toujours d'excellentes relations avec les puissances du glOibe et se laissant décerner, par le général Sherman, avec a^ne médaille d'or exceptionnelle , le titre de champions des Etats-Unis d'Amérique ; bref, acclaiTiés partout et traités à la fois comme de grands ar- Msies et de parfaits gentlemen.

C'est à Marseille que M. Sari traita une première fois avec eux pour les Folies-Bergère, où ils retrouvèrent la grande faveur qui les avait toujours accueillis à Paris-

Ici se place la particularité la plus intéressante de leur existence artistique.

Un soir, sans y attacher plus d^importance qu.'à une sorte û'e passe-temps accidentel, ils eurent l'idée de fCorser leur programme d'exercices gymnastiques en

paraissant dans une courte pantomime presque improvisée.

Cette tentative sans prétention obtint — et poui ainsi dire contre leur attente — le succès que l'on sait : phénomène inouï, ils y furent bissés. Ce succès, prenant des proportions plus considérables de jour en jour, leur inspira une idée nouvelle :

— Pourquoi continuer à risquer notre existence dans les tours que nous faisons clepui.s si longtemps, se dirent-ils à l'unanimité, quand le hasard nous trace une nouvelle voie triomphale?

Et de gymnastes, ï\s^ devinrent pantomimistes, creusant leur nouvel art et lui ouvrant des horizons inconnus, grâce à leur originalité, à la bizarrerie de leurs inventions et aux qualités foudroyantes d'exécution dont ils ont le monopole.

Aujourd'hui, les cinq frères forment une troupe complètement organisée à tous les points de vue, chacun d'eux étant investi d'une mission spéciale en dehors de sa part dans l'interprétation générale du répertoire :

Georges, l'aîné, est directeur administratif; c'est lui qui signe les engagements et discute les intérêts de la communauté; il règle toutes les dépenses et recrute le personnel d'employés ;

William est Tauteur, il passe sa vie à chercher des situations fertiles en culbutes. Ses scénarios dénoteni" un tempérament dramatique qui en fait le Sardou dn genre. Il sait sacrifiera propos une gifle ou un cou de pied faisant longueur ou ne rentrant pas dans 1. cadre de Faction ;

Edward est chef des accessoires ; il fut longtemps l'unique machiniste, mais aujourd'hui les trucs sont construits — sous sa direction — par un machiniste spécial, attaché à la troupe et l'accompagnant partout:

Alfred est non-seulement le maestro de l'association largé de la partie musicale, mais aussi le facteur de îs instruments étranges de Do, mi, sol, do, que n'a as encore adoptés l'orchestre de M. Halanzier ;

Quant au jeune Frédéric, il passe pour être le col- I iborateur de William, ce qui ne lui laisse peut-être as grand'chose à faire; grâce à son oisiveté relative, n pourrait l'appeler le plus heureux des cinq.

Depuis quelque temps, les Hanlon se sont adjoint

jongleur Agoust, qu'ils considèrent comme l'homme ; ; plus adroit de l'Europe, le seul, en tout cas, qui soit ; arvenu à se mettre au niveau de leur fantaisie. i Arrivés à leur apogée, las de gagner des sommes )lles, rassasiés de gloire, possédant un peu partout, en .mérique, des propriétés considérables, leur joie est de : ; retrouver dans leur maison de Blumingsdael-Road,

New- York, au milieu de leur riche collection de canaux de toute sorte^ c^ui constitue pour eux un véri- .ble musée des souverains.

Là sont déposés les cachemires du rajah de Mysore, s costumes brodés d'or du rajah de Singapoor, le jeu échecs de la reine d'Espagne, le nécessaire en écaille 2 la reine de Portugal, et entin — cadeau magnifique lais peut-être insuffisant pour cinq — une pipe d'une deur de 5oo dollars, offerte par don Pedro, empe- :ur du Brésil!

Pour le moment, ils ne songent pas à retourner en

mérique, et d'ailleurs le public parisien ne semble is disposé à les y laisser partir de si tôt.

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