‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884Chapitre 72 sur 112 · LE MARI D'IDA · texte numérisé non relu

LE MARI D'IDA

19 septembre.

La direction du Vaudeville comptait terminer s saison d'Exposition avec la comédie annoncée depui si longtemps : Cherche:^ la femme, de MM. Delacou et Hennequin. Les rôles étaient distribués, la pièce a lait entrer en répétition, lorsque, pour des raison qu'il serait trop long de raconter ici, la représentaiio fut ajournée d'un commun accord.

Le Vaudeville se trouva donc pris au dépourvu. Pa traité, la reprise de Montjoie ne devait avoir lieu qu cet hiver, et d'ailleurs ce n'est que vers le mois de no vembre que Dupuis, retour de Russie, doit reprendr le rôle créé par Lafont, dans la pièce de M. Octav Feuillet.

Les triumvirs de la Chaussée-d'Antin, sans perdn une minute, se mirent à opérer les fouilles les plu minutieuses dans leurs cartons bondés de manuscrits Ils exhumèrent de la fosse commune vaudevilles e comédies, drames et farces, dont quelques-uns avaiem probablement été enfouis un peu précipitamment puisque l'on ne désespérait pas de leur résurrection Tous les soirs, chacun de ces messieurs emportai! avec lui une pile de pièces qu'il lisait dans la nuit, e le lendemain , lorsqu'ils se retrouvaient au théâii tous trois s'interrogeaient avidement :

— Eh bien, avez- vous trouvé?

Hélas ! La réponse fut constamment négative.

Au bout de quelques semaines, horriblement fatigués, surexcités, le cerveau malade, ils allaient renoncer à ce travail que je considère pour ma part comme beaucoup plus fatigant que ceux auxquels se livra jadis le nommé Hercule.

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C'est alors que tout à coup M. Raymond Deslandes se souvint d'une comédie dont l'histoire était même assez curieuse.

Il l'avait trouvée sur son bureau pendant une des répétitions du Club. Il en avait commencé la lecture et avait été enchanté du premier acte,* tandis que le second lui avait paru plus faible. Aussitôt il avait écrit à l'auteur, M. Mancel, lui disant que son œuvre était bourrée de qualités et qu'elle n'avait qu'à être remaniée par une main habile pour présenter de grandes chances de succès.

Etonnement de M. Mancel. Jamais, au grand jamais il n'avait présenté de pièce au Vaudeville.

Le malentendu fut bientôt expliqué. M. Mancel avait remis son manuscrit à M. Cohen, l'un des auteurs du Club, avec prière de le faire lire par son collaborateur Gondinet, et c'était M. Cohen qui l'avait laissé par mégarde sur le bureau de M. Deslandes.

Ce dernier, fort à propos, se rappela l'anecdote et déclara à ses associés que, pour se tirer d'embarras, on n'avait qu'à mettre M. Mancel en rapport avec Tun des auteurs de la maison. La chose fut proposée à. M. Delacour, et voilà comment nous avons assisté, ce soir, à la première représentation du Mari d'Ida.

M. Mancel est, comme Cohen, un auteur amateur, homme du monde, bien connu des boulevardiers, le ! fils d'un médecin de Paris ei le neveu de ce* fameux L Hippolyte Royer-CoUard dont la réputation d'originalité sera évidemment transmise aux âges futurs.

Très-parisien, très-spirituel, M. Mancel fut — il y a dix ans — l'un des principaux rédacteurs de la Vie parisienne. Il publia, dans le journal de M. Marcelin, toute une série d'articles remarqués qu'il signa du pseudonyme de Loth. Le Mari d'Ida est même né d'un de ces articles, intitulé, je crois, Guérison radicale.

Ce n'est pas la première lois qu'il aboivle le théâtre. Il a fait plusieurs petits actes dans des théâtres secon- 'daires, et, à l'Athénée, un opéra-comique : la Dot mal placée, dont la musique fut de M. Lacome.

Sans être positivement brillante, la salle offre un coup d'œil assez agréable. Ce n'est pas encore le monde des premières au complet, mais c'est déjà le demimonde. Par exemple, on ne s'habille pas. On arrive au théâtre, le plus tard possible, en redingote, et pour ainsi dire à regret. Il est vrai que les soirées sont si belles et que l'aspect des rues de Paris, en ce moment, est si amusant!

Quelques étrangers sont parvenus, à prix d^or, à se procurer des fauteuils d'orchestre. On leur a tant parlé des premières parisiennes ! Il y en a deux, derrière moi, coiffés de feutres mous et cravatés de jaune, auxquels un guide complaisant est en train d'expliquer les journalistes. Ils ont l'air de bien s'amuser !

M"'' Réjane, qui me plaît énormément et que je revois toujours avec plaisir, me permettra-t-elle de lui faire observer que sa première toilette, très-claire et très v.oyante, n'est pas précisément celle d'une femme mariée qui va à un rendez-vous d'amour? L'aimable artiste me répondra peut-être qu'elle ne sait pas, qu'elle n'a pas l'habitude de ces sortes d'affaires. Mais alors pourquoi ne demande-t-elle pas conseil à des personnes plus expérimentées ?

J'ai signalé — il y a environ un an — les débuts d'une charmante petite fille dans une petite pièce nouvelle jouée, en présence de quelques rares spectateurs, sur une petite scène peu connue : la scène de l'AthenoEum. J'exprimais l'espoir de revoir bientôt cette jolie enfant dans un théâtre plus important. Cet espoir s'est réalisé. M"'' Jeanne Goby a débuté ce scwr au Vaudeville.

Son engagement s'est même fait assez drôlement.

Lors des derniers concours du Conservatoire, M"^ Goby avait été fort remarquée. On lui avait décerné un second accessit de comédie.

Il y a quelques jours, un élève du Conservatoire ayant obtenu une audition au Vaudeville pria sa jeune camarade, M"® Goby, de bien vouloir lui donner la réplique. Celle-ci accepta. L'audition eut lieu et les directeurs s'empressèrent d'engager... M"® Goby en priant l'élève dont elle avait été la partenaire de repasser plus tard.

La débutante est, me dit-on, la petite-fille de Deburau, le célèbre Pierrot.

Quelques mots ont amusé.

Un fabricant de savons raconte qu'il a exposé.

— Et, ajoute-t-il, j'attends le 21 avec une impatience!

Le même fabricant vient d'acheter, à l'Hôtel des ventes, un horrible paysage au prix de 19 fr. 5o c. — frais compris.

— Le commissaire priseur m'a assuré, dit-il, que pas plus tard qu'hier le même sujet... signé Berghem... s'est adjugé pour 6,000 fr. !

Les auteurs n'ont fait qu'esquisser tine scène qui méritait un plus grand développement.

Un valet de chambre, chargé de dresser une collation, raconte à son maître qu'il a pris les petits fours chez Joséphine, les fruits chez Fontet^ les fleurs chez Labrousse...

Pendant qu'il y était, il aurait pu nous nommer le tapissier qui avait meublé l'appartement, la maison qui avait fourni le linge de table et autres détails de la même nature.

Jamais Molière n'aurait songé à une scène pareille. Il est vrai que depuis Tartufe la publicité a fait de bien grands progrès.

En sortant, un « mari d'Ida » — je ne garantis pas le nom de la femme — m'aborde en disant :

— Voyons... franchement... croyez-vous qu'il y ait des maris aussi bêtes que cela?

Eh bien, non, monsieur, je ne le crois pas !

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