‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884Chapitre 73 sur 112 · LES DROITS DE D'ENNERY · texte numérisé non relu

LES DROITS DE D'ENNERY

12 septembre.

Ce soir, je rencontre un homme pâle, amaigri, courbaturé, se soutenant à peine; son visage ne me semble pas inconnu. Je m'approche de lui avec intérêt.

Ce n'est pas sans une certaine stupeur que je reconnais Peragallo.

Comme il est changé !

A quel labeur le malheureux agent de la Société des auteurs vient-il de se livrer ?

Quelles fatigues a-t-il affrontées ?

Qui a pu le mettre en un pareil état ?

Je le questionne, il me répond d'une voix faible :

— J'ai payé, hier, les droits de d'Ennery!

Quel travail!

Comment se fait-il qu'on n'ait pas encore invente, au milieu des merveilles de la mécanique mo.lcrne, une machine à payer les droits de d'Ennei^ ?

Comment un homme, même bien constitué, peut-il suffire à une aussi écrasante besogne?

Et remarquez que ledit travail, déjà si grnnd, si di ficile à accomplir tous les mois, se double en temp^ d'Exposition.

En effet, tous les journaux, sans distinction de nuances, ont raconté en même temps que d'Ennery

SEPTEMBRE. VJl

avait touché, pour ses seuls droits du mois dernier, une somme qui donne le vertige.

Le renseignement est exact.

C'est hier, lo septembre, que l'auteur s'est présenté chez son fidèle agent.

Disons tout d'abord que, depuis plusieitrs jours, d'Ennery s'était soumis à un régime préparatoire, à une sorte d'entraînement. Voulant donner de la vigueur à ses muscles, il s'était habitué^ dès le 5 du courant, à porter des fardeaux : chaque matin, il faisait deux heures d'haltères; puis faisant emplir d'or des sacs de diverses dimensions, il s'exerçait à porter successivement des sommes de 10,000, de 20,000, de 5o,ooo francs et au-dessus.

Outre ce travail gymnastique, il avait repassé son arithmétique : multipliant les multiplications, faisaiu des preuves par neuf et totalisant des additions interminables.

Le 10 arrive.

Il se lève de bonne heure, fait un déjeuner frugal, et' se rend, d'un pied agile, de l'avenue du Bois-de- Boulogne au numéro 3o de la rue Saint-Marc.

De son côté, Peragallo avait pris ses dispositions pour ce grand jour.

Les comptes étaient prêts.

Maréchal, Ador, Mercklin, Bonnieuil avaient compulsé les bulletins, feuilleté les registres, dépouillé la correspondance de la province et de l'étranger.

En outre, Peragallo, sachant que le dramaturge tient à être payé en or, s'était adressé directement à la Monnaie, où l'on avait frappé pendant trois jours et trois nuits des louis pour d'Ennery. Bref, toutes les mesures étaient prises On avait même demandé une escouade de municipaux pour le service d'ordre dans la rue Saint-Marc et les rues avoisinantes.

Onze heures sonnent.

D'Knnery est signalé.

Il débouche place de 1 Opcra-Comique,

L'animation du quartier est à son comble !

Les bureaux de l'agence sont évacués; quelques désordres regrettables se produisent.

D'Ennery entre dans la maison ; il gravit les escaliers.

Il pénètre dans le cabinet de Peragallo.

La porte se referme sur ces deux hommes et l'on n'entend plus que le bruit produit par le ruissellement de l'or.

Six heures après, la porte se rouvre.

Enfin !

Pliant sous le poids des sacs gorgés de louis, d'Ennery quitte l'agence.

Il reprend le chemin de sa demeure.

Tout le long du parcours, la population l'attend.

La circulation est interrompue.

Les omnibus s'arrêtent; les voyageurs d'impériale sont debout et frémissants.

Sur les portes, les concierges louent des chaises aux curieux.

Les fenêtres font prime.

Les arbres du boulevard sont remplis de gamins perchés sur les branches.

Bref, tout Paris a voulu voir passer les droits de d'Ennery.

Ah ! les droits de d'Ennery ! ces droits que de Jaliais a dû voir si souvent dans ses rêves !

Voulez-vous connaître quelques détails relevés par un de nos plus habiles statisticiens ?

Empilés en pièces de vingt francs, les droits de d'Ennery dépasseraient de quelques mètres la hauteur à laquelle peut s'élever le ballon captif lorsque son câble çst entièrement détendu; •

Les mêmes pièces d'or placées à la suite en cercle, reproduiraient exactement le tour du monde ;

Converties en un seul bloc, elles rempliraient la grande salle des fêtes du Trocadéro.

Pour extraire l'or nécessaire au paiement des droits de d'Ennery, il faudrait toute l'existence de quinze mille six cent quarant-e-neuf Californiens (plus une fraction) ;

Enfin — coïncidence bizarre — en additionnant les droits perçus par tous les autres auteurs dans ces dix dernières années et en multipliant ce total par le nombre des représentations du Tour du Monde, ou n'obtiendrait encore que les sept dou:{ièmes des intérêts de la somme perçue pendant le mois d'août pour le compte de d'Ennery seul.

Et la statistique n'a pas dit son dernier mot !

14 septembre.

En passant devant le Gymnase j'ai vu, non sans surprise^ je l'avoue, une queue fort longue, encombrante même, se dérouler sous la marquise du théâtre et déborder sur les boulevards comme aux plus beaux soirs des pièces de Dumas et de Sardou.

Une simple reprise a suffi pour redonner au péristyle cher à M. Derval l'aspect animé d'autrefois. Et voyez comment il est difficile de prévoir en matière de direction : depuis quelques mois, M. Montigny a fbiit un certain nombre de reprises qui, toutes autant que Froufrou, méritaient d'être fructueuses; la jolie comédie de Meilhac et Halévy, a même reparu plusieurs fois sur l'affiche depuis sa première carrière si brillante et si productive; pourquoi est-ce seulement aujourd'hui,

et avec cette pièce plutôt qu'avec d'autres, que la vogue semble revenir au théâtre du boulevard Bonne-Nouvelle ? C'est ce que personne ne saurait expliquer, maii ce dont la direction du Gymnase doit être fort aise de profiter — en attendant qu'elle comprenne.

On sait que M''^ Legault joue dans la présente reprise le rôle de parisienne moderne, capricieuse, nerveuse, mondaine, fantasque, qui, en un jour d'emportement, trompe son mari et meurt ensuite de l'avoii trompé. Desclée avait laissé sur ce rôle — qui est, pen dant les trois premiers actes du moins, un des pluî jolis du théâtre moderne — l'empreinte de son immense talent.

La vue de celle qui succède aujourd'hui à la grande artiste m'a rappelé certaine lable de La Fontaine.

Je Pai paraphrasée à son intention et je me permets de la lui dédier très-humblement.

LEGAULT QUi VEUT SL FAIRE AUSSI GRANDE QUE DESCLÉE

(Imitée de La Fontaine)

Legault voulut jouer h'roufrou.

Disant : le rôle est à ma taille !

Sachant qu'elle est gentille et mignonne surtout, De paraître plus grande elle essaie et travaille Pour égaler la Desclée en grandeur.

Disant : Voyez, mon directeur, Est-ce assez ? dites-moi; n'y suis-je point parfaite ?

— Nenni. — M'y voici donc i — Point du tout. — M'y voil;'

— Vous n'en approchez point. La mignonne hllettc

Au lieu de grandir éclata.

Le monde est plein de gens qui ne sont pas moins drôles Tout acteur veut avoir sa scène à diriger, Coquelin n'a qu'un but: de nous faire pleurer, Les entants veulent de grands r(')lcs.

Un débutant qui a été remarqué à cette reprise — non par la presse, car il n'a joué que trois ou quatre soirs après la convocation officielle de MM. les critiques — mais par le public, ce qui vaut tout autant sinon mieux — c'est M. Cosset, successeur de celui qu'on commençait à appeler l'inamovible M. Pujol.

M. Cosset, qui a de sérieuses qualités dramatiques, arrive en droite ligne du Théâtre-Historique, où il jouait je ne sais quoi dans Marceau.

S'il n'avait pris une brusque résolution, il risquait fort de ne pas arriver de sitôt au Gymnase. Son engagement chez M. Castellano devait finir avec Marceau. C'était bien vague et peut-être même bien lointain. Depuis deux mois, en effet, l'affiche du Théâtre-Historique promet irrévocablement les six dernières de la pièce militaire, et les caractères qui doivent annoncer les vraies dernières de ces six dernières ne sont pas encore fondus,

La transition a dû paraître bien brusque à M. Cosset, qui, de la scène où les tambours battent et où la fusillade crépite, passe subitement sur les planches bourgeoises et tranquilles de l'ancien Théâtre de Madame.

Comme l'odeur Je la poudre doit lui manquer I

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