‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884Chapitre 74 sur 112 · SIMPLE HISTOIRE · texte numérisé non relu

SIMPLE HISTOIRE

18 septembre

Je me trouvais tantôt dans la loge de Judic. C'est un des rares endroits des théâtres de Paris où l'on vient encore causer un peu. Maintenant surtout que les soirées commencent à redevenir fraîches, le petit

cercle de journalistes, d'auteurs et d'amis qui s' réunit à certaines heures va se reformer de nouveau.

Mais, ce soir, nous n'y étions que deux, un de me confrères, moitié journaliste, moitié auteur drama tique, charmant garçon, spirituel et sympathique, n disant du mal de ses prochains que juste assez pou rendre sa conversation intéressante — et moi.

Niniche venait d'entrer en scène. Marquise, la petit chienne argentée de la diva, qui accompagne sa mai tresse au théâtre, jappait plaintivement. La pauvr bête a beau subir tous les soirs les épreuves d'une sépa ration momentanée, elle n'y est pas encore habituée C'est toutes les fois un chagrin nouveau.

Nous entendions, après les premiers couplets^ le applaudissements d'une salle bondée, puis de grand éclats de rire et cette sorte de houle spéciale au succè à laquelle les habitués de coulisses ne se trompent ja mais. Soudain, Isabelle souleva la portière de la log et vint déposer sur le canapé un immense bouquet d roses. Nous vîmes aussi passer l'épaisse silhouette d l'administrateur des Variétés qui, vers le milieu d chaque représentation, compte à Tartiste une pile d'o en échange de sa soirée.

— Savez-vous, dis-je à mon confrère, qu'une pièc comme Niniche représente quelque chose comme cen vingt mille francs pour Judic ?

— C'est à quoi je pensais, me répondit-il. Cette vi. de théâtre offre des contrastes si terribles. Vous m regardez... vous me demandez pourquoi j'éprouve 1 besoin de formuler cette vérité à la façon de celles d' M. de La Palisse... Eh bien, c'est parce que j'ai encor' présente à la mémoire une histoire dont j'ai été témoii il y a quinze jours...

— Où cela ?

— A ***". (Il me nomma un petit pays des environ de Paris.) Ici surtout... dans cette loge d'actrice fêtée

heureuse, riche... mon histoire me paraît, quand j'y songe, bien plus navrante encore.

— Voyons, racontez.

— Je veux bien, d'autant plus que cela n'est pas bien long.

« J'étais donc à ***, me raconta mon confrère, avec quelques amis. Je devais y passer une huitaine. Or, comme vous le savez sans doute, il y a un théâtre à ***, une sorte de baraque avec une scène grande comme la main, et une troupe qui se renouvelle sans cesse. On y joue de tout, l'opérette et la grande comédie, les pièces des Bouffes et des Français. Un soir qu'il pleuvait, nous y entrâmes, décidés à nous amuser comme s'amusent les Parisiens quand ils vont dans les petits théâtres de province.

« On annonçait la Princesse Georges, pour les débuts de M^'^ Thérèse.

« C'était du nanan, comme vous voyez.

« Le spectacle commença. Je ne vous dirai rien des acteurs qui représentaient les personnages du plus grand monde en habits râpés et en pantalons trop courts; ces choses-là ne se racontent pas. Toute notre attention était d^ailleurs concentrée sur la débutante, sur M'^^ Thérèse. Nous avions encore Desclée devant les yeux, élégante, élancée, nerveuse, grande dame jusqu'au bout des ongles. Il est évident que nous ne nous attendions pas à rencontrer une émule de la grande artiste dans cette baraque quasi-foraine, mais ',,e grotesque même a des limites que M"** Thérèse nous semblait dépasser singulièrement.

a Elle était petite, mon ami, et grosse; elle avait certainement atteint la quarantaine. Un visage ridé, ratatiné, très-pâle. Et quelle toilette ! Le Temple n'en voudrait pas. Elle avait la parole lente, difficile; de temps en temps, elle s'embrouillait et s'embarrassait, finissant la phrase au hasard. Puis, il nous semblait

que sa démarche était chancelante. A un certain mo ment, je la vis s'appuyer contre un meuble pour ni pas tomber.

« — On dirait qu'elle est grise, murmura un de no amis.

ce — Parbleu, c'est honteux! riposta un autre.

« Et comme le désaccord entre sa personne et 1( plancher semblait s'accentuer davantage, l'un de nou s'écria à haute voix :

« — Mais calez-la donc 1

c( C'était fini. La glace était rompue. A partir de c moment, M"^ Thérèse ne put faire un pas, ni ouvri la bouche, ni esquisser un geste, sans essuyer no plaisanteries. Elle parla de ses millions, et nous nou tordions. A l'acte de la soirée, en la voyant reparaîtr» dans la même toilette, à laquelle on avait ajouti quelques couronnes vertes de distributions de prix notre hilarité ne connut plus de bornes. Elle nous paru plus chancelante que jamais. Notre attitude hostile gagna nos voisins.

a — La malheureuse est complètement ivre ! s dit-on.

« Et peu à peu, las de rire, on se fâcha. Ce furen d'abord des murmures,, puis des exclamations, puis de sifflets. On dut baisser le rideau au milieu de l'acte, e tout le monde s'en alla furieux.

« Moi, je voulus voir jusqu'au bout. Jç pénétra dans ce qu'on appelle les coulisses. On y était for ému. M"^ Thérèse était une nouvelle venue. Eli notait là que depuis le matin. On la connaissait peine* On savait seulement qu'elle avait eu... jadis, des succès en province et même à Paris, disait-on Soudain, une forte rumeur nous attira vers l'endro' qui servait de loge à la princesse. Ah! mon ami, qu spectacle ! Figurez-vous un cabinet où il y avait peine place pour deux personnes. Sur une planchetu

une lampe à pétrole, du rouge, du blanc, une patte de lièvre etmn petit morceau de glace; au milieu, affaissée sur une chaise, les yeux fermés, horriblement pâle, avec de grosses taches de fard sur les joues, Thérèse, dans son ignoble détroque enguirlandée. Elle s'était évanouie. On lui jeta de l'eau au visage, on la dégrafa, tout en l'accablant d'injures et en la rendant responsable du scandale de la soirée.

« Elle finit par ouvrir les yeux.

« — On t'en donnera... des cachets de dix francs ! lui cria celui qui faisait l'office de directeur. Quand on se met dans des états pareils, on ne joue pas la comédie !

« Thérèse ne semblait pas comprendre.

ce — Je te conseille de faire la bête, continua le directeur, tu ne pouvais pas te tenir en scène... Tu es soûle comme une...

a C'est pour le coup que M"^ Thérèse ouvrait de grands yeux, et je n'oublierai jamais l'accent avec lequel elle répondit :

« — Non, monsieur, vous vous trompez... Seulement... voyez-vous... j'ai faim!...

« Elle avait faim, comprenez-vous ? Elle n'avait pas mangé depuis deux jours. Elle avait eu honte d'avouer la chose plus tôt. Elle attendait ses dix francs pour s'acheter du pain — et elle avait cru qu'elle aurait la force d'aller jusque-là. La malheureuse ! ah ! je vous jure qu'elle avait cessé d'être grotesque à mes^ yeux et que je me suis bien promis de ne plus jamais me laisser entraîner à siffler les débutantes dans les petits théâtres de banlieue... »

A ce moment, Judic revint dans sa loge, souriante, brillante, suivie d'Isabelle qui portait de nouveaux bouquets, joyeusement accueillie par Marquise qui

lui faisait fête, tandis que Ghavannes apparaissait au fond du couloir, son reçu d'une main et ses louis de l'autre.

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