LE PREMIER PAS
Ceci pourrait même s'iniituler le preaiier... faux pas.
C'est le simple récit d'un petit roman très-parisien, qui s'est déroulé dans les sphères élevées du monde dramatique.
Ma réserve habituelle ne me permet pas d'en désigner la jeune héroïne et j'espère que, de son côté, le lecteur sera assez discret pour ne pas deviner le nom que je lui cache.
Ce que je puis dire, c'est que par sa grâce, sa jeunesse et son beau talent. Elle est intéressante et sympathique entre toutes. Il y a dix ans que nous la connaissons. Elevée dans un milieu prédestiné, au sein d'une famille où la réputation artistique se transmet de mères en filles et de tantes en nièces, elle prit, le soir même de ses débuts, sa place au premier rang. Depuis, ses triomphes se sont accumulés; elle a parcouru la carrière la plus brillante, on ne sait plus le nombre de ses créations, et, pourtant; elle n'est encore que dans sa vingt-sixième année!
Entrée d'une façon aussi éclatante dans une troupe d'artistes d'élite, elle n'excita cependant autour d'elle aucune jalousie, aucun sentiment de vanité blessée. On la cons>idéra comme l'enfant de la maison, et ce titre, on le lui donne encore aujourd'hui.
Rien de ce qui Ui concerne ne peut être indifférent au public qui l'a tant acclamée. Telle révélation, qui semblerait puérile sur une autre personnalité, devient intéressante par le seul fait qu'il s'agit d'elle.
Gomme je viens de le dire, c'était une enfant le jour de ses débuts^^ elle n'avait pas seize ans — mais,
dès ce moment, on commença à parler de son futu établissement.
— Elle se mariera bientôt, disait-on.
Malgré la malveillance et le scepticisme des Pari siens à l'égard des actrices en général, il ne serai venu à l'idée de personne de lui prédire d'autre; débuts.
Et certes on avait raison alors de préjuger la pureit des intentions de cette gracieuse fillette, dont Tingénuité était empreinte d'un charme et d'un naturel s touchants.
Dévouée avant tout à son art, elle résista sans peine aux séductions qui l'entouraient. Sous ce rapport son attitude ne se démentit pas pendant de longue; années.
Son idée fixe était de se marier, et, disons-le, le; prétendants, voire même les prétendus officiels, m lui manquèrent pas. Successivement, plusieurs de ses jeunes camarades se mirent sur les rangs, et les journaux prirent l'habitude d'annoncer périodiquemen' son mariage, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre.
Aucun de ces projets ne se réalisa; quelques année: se passèrent sans qu'elle eût l'occasion de prononcer k oui sacramentel. Y eut-il de sa faute ou de celle de tous ses futurs ? Je ne saurais le dire, ni même le supposer, car je pense que le caractère de M"^ X... esi aussi charmant que sa personne. Toujours est-il que. la fatalité intervenant sans doute dans ses tentatives matrimoniales, elle les manqua toutes av€C une régularité désespérante.
En dernier lieu, pourtant, on put croire pendant quelque temps qu'elle allait enfin se laisser conduire i' l'autel.
Elle était fiancée depuis fort longtemps.
Le choix qu'elle avait fait était des plus sérieux. L. futur était un artiste jeune, applaudi et doué d'un
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grand talent. Chacun voyait avec faveur une union qui réunissait deux époux d'une telle valeur, et rien, cette fois, ne pouvait taire prévoir une rupture.
Malheureusement, ce futur-là était un baryton aussi volage que le plus volage des ténors! Certes, il aimait sincèrement sa fiancée, mais l'intimité platonique, les menues privautés autorisées par sa situation, ne pouvaient, paraît-il, lui suffire. Tout en faisant sa cour, il cherchait d'autre part des distractions qu'il trouvait sans peine, et ses incartades furent soigneusement rapportées par de bonnes gens à celle qu'il allait épouser.
Une rupture se produisit.
Cette déception suprême causa un violent chagrin à la jeune actrice. Un jour, cependant, elle voulut faire preuve de courage en assistant à la première représentation d^un opéra, dans lequel son ex-fiancé remplissait un rôle important.
Mais elle avait trop présumé de ses forces, et, quand à un moment donné le chanteur se trouva acclamé par la salle entière, M"^ X... s'évanouit. On dut l'emporter.
A partir de ce jour, elle renonça absolument à ses intentions matrimoniales.
M''^ X... avait sa destinée.
Un jour, il y a quelques mois, elle se trouvait au foyer avec un grand nombre de ses camarades.
Elle prit la parole, et, d'une voix émue :
— Mes bons amis, dit-elle, vous savez tout ce que j'ai fait d'efforts pour me marier, j'ai dû y renoncer... Je vousai toujours tout dit, je serai franche jusqu'au bout avec mes vieux camarades... je vais changer mon existence, et pour que vous n'en éprouviez aucune surprise, aucune gêne à mon égard, je me promets, d'ici peu de jours, de vous présenter officiellement le meilleur de mes amis.
Connaissez-vous rien de plus touchant, de plus
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loyal que cette déclaration faite par M"'' X... à sa famille artistique ?
Quel allait être le meilleur ami de l'ingénue?
Deux adorateurs étaient sur les rangs pour obteni sa main... gauche.
Tous deux, jeunes, élégants, appartenant au meilleur monde.
Il fallut faire un choix.
Elle en fit un.
L'adorable jeune fille avait fait place à une charmante femme.
Ici, je tiens à me montrer de plus en plus discret.
Je suis d'autant moins disposé à violer la loi Guilloutet et à franchir le mur de M"^ X..., que ce mur s'est considérablement exhaussé, depuis que l'ingénue d'hier a fait l'acquisition d'un petit hôtel sur la lisière du Bois de Boulogne. Ne pouvant plus vivre dans la maison de verre du sage, elle devait quitter sa chambre de jeune fille.
Je ne veux même pas faire allusion à tout ce qu'on raconte. L'artiste est momentanément éloignée de la scène qui l'a vue débuter. On la dit un peu souffrante. Mais j'espère bien que, dans deux ou trois mois au plus tard, nous pourrons fêter sa convalescence au bruit de nos applaudissements.