REPRISE DE LA GRANDE-DUCHESSE
Si jamais reprise a été attendue avec curiosité, c'est bien celle-là.
Depuis huit ans les auteurs se disaient, toutes les
fois qu'on puisait une pièce ancienne dans leur riche répertoire :
— Quel dommage qu'il soit impossible de remonter la Grande-Duchesse !
Puis, tout à coup, ils ont jugé que la grande proscription avait été suffisamment longue et qu'il y avait prescription de la proscription.
Les recettes mirobolantes que l'Exposition laisse tomber dans les caisses directoriales étaient bien faites, d'ailleurs, pour raviver les regrets de MM. Meilhac, Halévy et Ofifenbach. La Grande- Duchesse, — on s'en souvient — avait été la Niniche des Variétés en 1867. Quel dommage de laisser finir le «grand tournoi pacifique » sans remonter cette opérette où la guerre et les guerriers sont si complètement ridiculisés! Ce que je ne comprends pas, c'est qu'on ait attendu jusqu'à ce soir, 5 octobre, pour arriver à cette reprise.
Les connaisseurs avaient à peine jeté un coupd'œil sur l'entrée des Bouffes qu'ils se sont écriés :
— Voilà la première première de la saison I
C'est la première fois, en effet, depuis la rentrée, que nous voyons la majorité des spectateurs en habit, les spectatrices en toilettes de fête, Isabelle distribuant des gardénias et pas la moindre tête.de provincial.
A cinq heures du soir, dans une agence, un riche étranger a offert mille francs d'une avant-scène. Il ne l'a pas eue.
La salle offre un coup d'œil charmant. J'y vois quelques-unes de nos plus aimables actrices : Pierson, Bianca,Théo, Legault, Ghaumont, Massin, Gauthier, Humberta, Marie Albert, Fanny Robert, Helmont et M"'' Montchanin de l'Opéra.
Beaucoup d'entrain. Des conversations bruyantes. On paraît content de se retrouver. Puis tout le monde souhaite un succès à M. Comte.
3o3 LES SOIRÉES PARISIENNES.
Une avant-sGène s'ouvre au inoment où le chef d^orchestre Thibault monte à son pupitre. Toutes les lorgnettes se tournent vers cette avant-scène. On pressent une entrée à sensation. D'abord apparaît M'^'^Alphonsine Demay, en toilette noire avec une énorme guirlande de fleurs grimpant le long du corsage. Mais ce n'est évidemment pas elle qui est cause de l'émotion manifeste du public. Non, sur le seuil de la porte qui donne accès dans la loge, on vient d'apercevoir la silhouette de la première grande-duchesse, la vraie, M''^ Hortense Schneider.
Schneider entre en cherchant à se dérober aux regards. Elle se cache à moitié derrière la draperie en velours qui encadre l'avant-scène. Salut à l'Altesse d'autrefois, qui nous a paru ce soir plus charmante, plus jeune que jamais !
Quelques minutes avant le lever du rideau, la maison Brandus, qui ne recule devant aucune dépense, fait distribuer aux critiques présents des partitions de poche de la Grande-Duchesse.
Cette attention délicate leur permet de suivre l'opérette d'Offenbach sur la partition, absolument comme si c'était la musique de Wagner.
On comprendra sans peine que Paola Marié ait été en proie à une très-vive émotion au moment de paraître dans une reprise ainsi attendue et surtout sous les traits de la grande-duchesse de Gérolstein. Avant d'entrer en scène, elle était littéralement affolée, ne voyant personne, ne sachant plus ce qu'elle faisait. . |
Mais, lorsqu'elle se trouva devant la salle, lorsqu'elle aperçut sa majestueuse devancière, dans l'avant-scène, elle resta tout d'abord interdite, les yeux obstinément fixés sur la terrible loge, et ce n'est que par un violent effort de volonté qu'elle parvint enfin à surmonter cette émotion. En la voyant ainsi médusée, comme un
conscrit devant son général, nous avons tous cru qu'elle allait faire le salut militaire.
— C'est curieux, disait un doux jeune homme placé devant moi, de voir ainsi deux duchesses en présence.
— Ne confondez pas, répliqua son voisin, l'une est pour le moins archiduchesse.
Disons-le, la grande Schneider n'a cessé d'applaudir tous les artistes et surtout sa vaillante héritière.
On n'est pas meilleure princesse.
Jolly, qui joue le prince Paul, a eu un grand effet d'entrée.
Son costume de marié est excellent.
Et il porte la fleur d'oranger avec une conviction exemplaire.
J'engage Oifenbach à surveiller la façon dont ses pièces sont annoncées sur les colonnes Morris.
Il y verra que les paroles de la Gr-ande-Duchesse sont de MM. Meilhac et Halévy, tandis que la musique est de Jacques Oflfenbach tout court.
Cette suppression du Monsieur est une politesse qu'on réserve généralement aux morts.
Ainsi, sur Tafliche de l'Opéra par exemple, on annonce le Faust ào. M. Gounod et les Huguenots de Meyerbeer.
Vrai, à la place d'Offenbach, je surveillerais le secrétaire de la rédaction des affiches.
Je jette un rapide coup d'œil en scène, juste ce qu'il faut pour apercevoir Ludovic Halévy conduisant, avec conviction, mais avec une mesure aussi fantaisiste que celle des Hanlon-Lees, les chœurs de coulisse du troisième acte.
Voilà des aptitudes musicales qu'on ne soupçonnait guère chez le collaborateur de Meilhac et Offenbach. Le premier décor du troisième acte m'a paru man-
quer un peu trop de gaieté. Lorsque Paola Mari entre, rêveuse, en scène, ce décor semble tellemen grave, tellement triste même qu'on se croirait dans lej fameux souterrains d'Aix-la-Chapelle, devant le tombeau de Charlemagne.
L'illusion aidant, le public a pu croire que Paola. se tournant vers l'avant-scène de Schneider, allait s'écrier à l'instar de Charles-Quint :
Être Grande-Duchesse... Ne pas l'être. O rage !
Aucun des artistes de la création ne joue actuellement dans la Grajide-Duchesse.
On cite cependant une ancienne figurante des Variétés, aujourd'hui aux Bouffes, qui a joué jadis le rôle muet de l'une des demoiselles d^honneur.
Elle disait même ce soir, avec un certain orgueil :
— Il n'y a que moi qui suis de la création.
On affirmait dans les couloirs que mon confrère Albert Millaud aurait l'intention d'exiger la reprise de Madame VAt^chiduc aussitôt que la Grande-Duchesse fera le maximum.
POL YEUCTE.
8 octobre.
Une œuvre capitale comme celle de ce soir se passe facilement des réclames à coups de grosse caisse et des annonces bruyantes dont les directeurs aiment à faire précéder leurs premières à sensation — sortes de parades modernes dans lesquelles des courriéristes trop complaisants jouent trop souvent le rôle de pitres.
Le directeur de l'Opéra est d'ailleurs l'ennemi de toute publicité préventive.
Il la trouve plutôt nuisible qu'utile à son exploitation.
Il est de ceux qui comptent, pour vaincre au théâtre, sur la surprise du public.
Aussi s'est-il trouvé complètement d'accord avec les auteurs, quand ces messieurs ont décidé que leur répétition générale aurait lieu à huis-clos.
M, Halanzier poussait même la réserve jusqu'à répondre à ceux qui lui demandaient ce qu'il pensait de Polyeucte :
— Eh ! eh ! il faudra voir !
— On dit que l'acte du baptême est magnifique?
— Peut-être... je crois... je ne sais pas.,.
— Que le ballet est ravissant ?
— Pas mal... c'est possible...
— Que les décors et les costumes sont superbes ?
— Il faudra voir !
Et voilà tout ce qu'on en pouvait tirer.
M. Halanzier, dont la grande expérience en matière théâtrale est incontestable, s'est toujours trouvé bien de cet excès de prudence.
Il me racontait dernièrement comment un jour, à Strasbourg, il s'y prit pour faire accepter un ténor, doué d'une voix superbe, mais tout petit, fort gros, avec des jambes trop courtes et un ventre trop proéminent : un vrai poussah enfin.
Quand la saison d'opéra reprit, à Strasbourg, les abonnés furent naturellement curieux de savoir ce que M. Halanzier leur préparait de nouveau. L'habile directeur s'empressa d'en mettre quelques-uns dans la confidence.
— J'ai engagé, leur disait-il, un ténor excellent, mais par exemple il faudra que vous vous retourniez pour Tentendre.
— Ah ! bah ?
3l2 LES SOIRÉES PARISIENNES.
— C'est un vrai monstre ! On n'a jamais rien vu plus horrible !
La nouvelle se répandit bien vite, dans Strasbour que M. Halanzier allait faire débuter^dansles i/w^M nots^ un ténor excellent qui était en même temps t phénomène de monstruosité.
Le soir de la première, au moment où Raoul alla faire son entrée, un frémissement parcourut toute salle. Quelques dames fermèrent instinctivement 1 yeux.
Le ténor entra. On le regarda et on se regarda av étonnement.
Comment ! c'était là ce monstre qui devait faire pei aux jeunes filles.
Quelle exagération !
Mais ce garçon-là n'était vraiment pas mal du tou Sa belle voix acheva de lui conquérir tous les su frages. Après le premier acte, les abonnés entourèrei Halanzier :
— Que nous aviez-vous donc dit, que c'était u monstre ?
— Dame... il m'avait semblé...
— Certainement, il est un peu petit, un peu gro un peu rond, mais... il a une tête charmante !
Revenons à Polyeucte et commençons par constat que, malgré l'heure (huit heures moins le quart) laquelle a commencé l'opéra, la salle était à peu pr pleine au moment du lever du rideau.
Salle extrêmement brillante d'ailleurs, où le toi Paris littéraire et artistique se mêlait aux abonnés d Lundi et à tout cet élément mondain et ultra-élégan qu'on est sûr de retrouver aux solennités théâtrales.
Mais la salle n'est pas précisément ce qui m'occupa
OCIOBRE. 3l3
e soir. J'ai tenu avant tout à faire, en sortant du héâtre , rapidement, au courant de la plume, un ompte-rendu aussi complet que possible des décors, es costumes, du ballet et de la mise en scène, de tout e cadre superbe enfin dans lequel l'œuvre de Gounod été présentée au public.
Comme metteur en scène M. Halanzier mérite d'être )lacé parmi les premiers. Jamais, à aucune époque, )n n'a fait plus beau, jamais on n'a fait mieux. Le diecteur de l'Opéra a su s'entourer d^artistes spéciaux Tun grand mérite, de chercheurs patients, de travailleurs obstinés. C'est grâce à leurs efforts combinés jue notre première scène lyrique est maintenue au )oint de vue matériel, à une hauteur sans égale. Et on le se figure pas ce que les décors et les costumes d'un ^rand opéra tel que Polyéucte, exigent d'études, de •echerches, de démarches, d'essais.
Avec cela, la scène de l'Opéra est, pour les machinis- :es, la scène la plus incommode de Paris. Il est tel iffet qu'on obtiendrait sans effort à la Gaîté ou au lihâtelet et auquel il faut renoncer à l'Opéra, parce jue le théâtre n^est pas suffisamment machiné. C'est :)0ur cela que le chef-machiniste, M. Brabant, n'est )as toujours à même d'exécuter les programmes rêvés )ar les auteurs.
Je serais embarrassé s'il fallait décerner une méiaille d'or au peintre qui s'est distingué ce soir par le Tieilleur décor.
Tous ont fait preuve d'un talent considérable.
On a également remarqué :
Les Remparts de Mélithène, de Daran;
Le Site agreste, de Chéret ;
Le Forum, de Rubé et Chaperon ;
3î4 I-ES SOIRÉES PARISIENNES.
Les Arènes, de Lavastre jeune.
Voici la description de ces quatre tableaux.
Au premier acte, les Remparts de Mélithène, pf Daran. C'est dans ce décor que se meuvent les innom brables personnages qui assistent ou prennent part a défilé de l'entrée de Sévère. Quatre-vingts figuram supplémentaires sont venus grossir le contingent déj si considérable du personnel de l'Opéra. Il fallait don réserver, pour ces masses, un espace très-grand. Cepen dant le peintre, quoique n'ayant que peu de bois et d plantations à utiliser, a vaincu la difficulté de façon obtenir des effets saisissants.
Rien de plus majestueux que l'arc de triomphe me numental qui occupe les premiers plans de droite fai sant face aux remparts. La toile de fond offre un perspective infinie, avec la vue des temples et des mai sons campés dans l'éloignement, sur les montagne:
Dialogue entre deux stalles, pendant le défilé d premier acte :
— Quel butin ! Voyez donc ces trophées, ces vas( luxueux, cette vaisselle d'or et d'argent I
— Et ces amphores, ces statuettes, ces bijoux, il y de tout.
— On dirait des gros lots pour la Loterie natio nale.
— Penh!... M. Krantz ne serait pas dégoûté! Pour le deuxième acte, Chéret a exécuté un site sau
vage d'un réalisme à la fois simple et grandiose. D*i normes rochers se dressent sur les bords d'une napp d'eau bleue, dans laquelle se reflètent les étoiles d ciel.
Au troisième acte, se trouve le grand tableau d Forum , avec ses arcs-de-triomphe enguirlandés c*
OCTOBRE. 3l5
leurs, son péristyle du temple de Jupiter et tout un 'cuple de statues en pied et de statues équestres, les mes en marbre ou en pierre, les autres en or ou en irgent; celle de Jupiter est gigantesque et atteint presque en hauteur les frises du théâtre. Certes nous n'en ivons pas encore vu de semblables à Paris, n'en déplaise à tous nos grands hommes de pierre, de bronze :t de marbre. Un immense vélum plane sur toutes ces nerveilles.
Dialogue entre deux « couloirs debout ».
— duel superbe arc de triomphe, au fond!
— Et les chevaux de bronze qui le surmontent !
— On dirait ceux du Carrousel!
— C'est à sy tromper, il ne leur manque que le ballon captif derrière.
— Les décorateurs l'auront oublié.
Le grand décor des Arènes (5® acte) a été confié à M. Lavastre jeune, élève de Cambon. Cet artiste est incontestablement, de tous les décorateurs de la jeune école, le plus remarquable et le mieux doué. Aussi n'at-on pas hésité à lui confier cet important tableau final. Le décor des Arènes sera l'une des grandes attractions décoratives de l'œuvre.
Tout d'abordj cet admirable tableau était précédé d'une place publique. Le livret publié porte même cette division . Mais il en résultait que le public y perdait presque complètement la vue des Arènes. Il les voyait tout juste le temps d'entendre chanter ces deux vers :