‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884Chapitre 88 sur 112 · LES PIRATES DE LA SAVANE · texte numérisé non relu

LES PIRATES DE LA SAVANE

9 novembre.

Hier, M. Castellano, profitant avec une précision rare de ce que l'Odéon donnait la première représentation de Monsieur Chéribois, nous convoquait poui la reprise des Pirates de la Savane. Je me borne aujourd'hui à signaler le fait, me promettant de revenir sur une question que messieurs les directeurs feraient peut-être bien de creuser : celle des égards qu'ils pourraient avoir pour la presse; et je ne m'occuperai aujourd'hui que du drame de MM. Ferdinand Dugué et Anicet Bourgeois.

Une reprise des Pirates de la Savane n'est pas ur

de ces événements dramatiques qui se voient tous les jours; cette pièce ne peut se remettre à la scène aussi facilement que Bébé ou que le Courrier de L^^on. Pour ces dernières œuvres, il ne faut que des artistes ayant du talent, autant que possible, mais pour les Pirates, il faut un Léo, c'est-à-dire une femme réunissant toutes les qualités mimiques, plastiques et acrobatiques qu'exige ce rôle muet et travesti. Or, de ces créatures si remarquablement douées, il n'en surgit pas beaucoup plus que de grands capitaines dans un seul siècle.

Nous avons eu autrefois Adah Menken, pour laquelle ce personnage fut intercalé dans l'action ; quelques années après, le jour même de la mort de la superbe créatrice, une pauvre fille de structure imparfaite échouait piteusement dans une reprise faite au Châtelet, et nous n'aurions peut-être plus revu le fameux drame mexicain sans Océana, qui vient à son tour de se montrer dans l'indiscret maillot de Léo, maillot bien léger... et pourtant bien lourd à porter.

Il est à remarquer que ledit rôle de Léo a une influence très-favorable sur l'industrie de la photographie. On se rappelle les innombrables portraits de Menken, ils sont restés légendaires; M"^ Océana, sans poser en groupes animés, comme sa devancière, a fait néanmoins son apparition dans les vitrines de marchands de cartes d'actrices, dès que ses débuts au Théâtre-Historique ont été annoncés. Nous l'avons vue dans toutes les poses, sous toutes ses. faces et dans tous ses costumes : en écuyère, en jongleuse et en femme du monde. Victor Hugo lui-même n'a jamais été tiré à un si grand nombre d'épreuves.

Ce n'est pas tout, et nous pouvons nous attendre à la contempler bientôt dans ses nouveaux costumes des Pirates de la Sava?ie; elle y est vraiment trop jolie

pour ne pas compléter la collection. Lorsqu'en simple maillot, elle est attachée sur le cheval noir qui l'emporte dans sa course affolée à travers les roches noires, un murmure d'admiration échappe à tous les connaisseurs de la salle et, ce soir, ils m'ont semblé bien nombreux.

Son coursier — rendons à chacun la justice qui lui est due — galope son rôle d'une façon merveilleuse : il brûle les planches. Océana, cependant, ne l'a accepté pour partenaire qu'après de longues hésitations. Tout d'abord, la jolie transfuge du Cirque voulait imposer une bête à elle; mais son cheval, malgré tous les efforts tentés à coups de cravache auprès de sa bonne volonté, ne voulut jamais escalader les praticables ; impossible de lui faire comprendre le théâtre et les nécessités de la mise en scène. Ce n'était pas un tempérament dramatique.

Celui qui tient actuellement le rôle^ au contraire, est un véritable cabotin dans le genre quadrupède; il a du métier. Et pourtant, ce n'est encore qu'à l'aide d'un truc ingénieux qu'on a pu le dresser.

Voici le procédé employé pour le faire monter jusqu'aux frises ; à l'extrémité de chaque pente, se trouve un panier plein de carottes, et ce n'est que pour dévorer successivement ces diverses portions de légumes que l'animal se décide à aller jusqu'au bout.

C'est fort bien imaginé, mais qu'arriverait-il le soir oîi le cheval, blasé sur les carottes à force d'en avoir absorbé, n'aurait plus aucun stimulant pour gravir les Roches-Noires ?

Ces chevaux de théâtre ne sont généralement pas des Adonis dans leur espèce, et celui de M. Castellano particulièrement laisse quelque peu à désirer sous le rapport des avantages extérieurs. Cependant, il faut lui donnera tout prix l'aspect d'un animal fougueux,

ein de feu et d'ardeur sauvage. On y parvient assez len, grâce à un savant maquillage et à l'emploi d'une usse crinière et d'une rallonge en crins à la queue, ette opération est, paraît-il, fort curieuse à observer : 1 croirait voir M"^^ X..., Y..., Z... dans leur loge, lettant leur perruque blonde en présence de plusieurs )llets noirs.

A côté d'Océana et de sa cruelle monture, et dans ne toute autre note artistique, Dumaine et la petite écile Daubray sont les principaux interprètes de la iprise actuelle.

Dumaine est enchanté de donner encore la réplique sa très-jeune camarade : il Ta vue débuter dans la ause célèbre ; dans les Misérables, il a eu l'avantage .2 la sauver un certain nombre de fois, et c'est avec un Duveau plaisir qu'il retrouve, place du Ghâtelet, Dccasion de la préserver contre des dangers encore us terribles. Dans cette note émouvante et symithique, il .y a pour les jeunes dramaturges tout 1 répertoire à créer pour ces deux artistes insépa- .bles.

Depuis qu'elle est acceptée comme personnalité dralatique. M"*' Daubray montre des prétentions qu'elle oit sans doute à la hauteur de son précoce talent, lais qui, en tout cas, ne sont guère en rapport avec i très-petite taille.

Quand on parle devant elle de la Comédie-Française, le répond imperturbablement :

— C'est un théâtre impossible!... Sarah Bernhardt ' Croizette accaparent toutes les créations !

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