REPRISE DE MONTJOYE
12 novembre.
La reprise de Montjoye donnait ce soir, à la salle c Vaudeville, tous les aspects d'une véritable salle première. Cela s'expliquait par de nombreuses raisor Malgré le succès retentissant qu'obtint cette œu\ remarquable lorsqu'elle fut créée, il y a quinze ans, Gymnase, ce théâtre ne l'avait jamais reprise. Mér depuis que la mauvaise fortune le poursuit et l'obli à recourir successivement à toutes les œuvres connu de son répertoire, M. Montigny, faute de pouv( trouver un successeur à Lafont pour le principal rô n'a pu remettre Montjoye à la scène.
Cette comédie a donc, par elle-même, un grand i trait de nouveauté pour toute une génération qui i pu que la lire. Au Vaudeville, elle nous offre, outre, la rentrée d'un acteur presque inconnu de plupart d'entre nous, M. Dupuis. Cet artiste a qui Paris, il y a déjà longtemps; il était alors en plei vogue, et l'écho de ses innombrables succès a fait . croître encore sa grande réputation.
On conçoit donc le double intérêt provoqué par reprise de l'œuvre et la réapparition sur une scène [ risienne de son principal interprète.
M. Dupuis s'est créé en Russie une telle situati* ses relations dans la haute société de Saint- Pétersboi sont si sérieusement établies, qu'il est plus que p bable qu^il s'y serait fixé pour toujours, sans une c constance touchante qui l'a décidé à rester parmi no
Chaque fois qu'il revenait à Paris pendant quatre mois de congé, les directeurs lui faisaient propositions les plus séduisantes, et, cette année i
re, toutes les instances auraient été vaines sans l'invention de sa vieille mère, qui ne pouvait se résiler à le voir s'éloigner encore.
— J'ai quatre-vingt-neuf ans, lui disait -elle, et urais bien peur de ne plus te revoir si tu partais de tuveau.
Et comme l'artiste, ému, se montrait hésitant :
— Pense donc! ajouta la pauvre mère, à mon âge, 1 a peur de quitter ceux qu'on aime... tandis que si
restais avec moi, il me semble que cela me porterait )nheur.
L'amour filial l'emporta.
Dès qu'on sut que Dupuis ne retournait plus là-bas, s sollicitations directoriales recommencèrent autour ; lui. L'artiste, désireux de faire à Paris une rentrée gne de sa réputation, ne savait quelle proposition xepter au milieu de celles qu'on lui faisait de toutes irts, lorsqu'un soir qu'il se trouvait dans une maison nie avec M. Roger, l'un des directeurs du Vaude- 11e et son ancien camarade de Saint-Pétersbourg, :lui-ci lui otfrit à brûle-pourpoint de reprendre tontjoye, spécialement pour lui.
Tous les assistants applaudirent à cette excellente lée ; seul, Dupuis se montra récalcitrant.
— Montjoye!... murmura-t-il, j'ai joué ce rôle en .ussie, mais ici, je n'oserai jamais!
— Pourquoi ?
— Lafont y a laissé de si grands souvenirs!
On eut toutes les peines du monde à vaincre des :rupules fort honorables sans doute, et que connaisiwx seuls les artistes de cette valeur, mais qui, poussés l'excès, auraient le grave inconvénient de supprimer ;s œuvres capitales du répertoire moderne, à la mort e. leurs principaux interprètes.
Ce soir encore, lorsque Dupuis était sur le point 'entrer en scène, cette préoccupation le poursuivait.
Comme je me trouvais dans le petit groupe qui l'e ' tourait à ce moment décisif, il se retourna vers m( en me disant, d'une voix pleine d'émotion :
— Surtout, dites bien que je n'ai jamais vu le i par Lafont...
MM. les directeurs du Vaudeville sont des admini trateurs d'une intelligence notoire. Ils savent, p exemple, que le public, surtout le public des première aime la variété, le changement, que ce goût s'étei jusqu'aux personnes et que même dans les théâti dont tous les artistes lui sont sympathiques, il air apercevoir, de temps à autre, de nouveaux visages s la scène.
Cependant, on ne peut exiger d'une directi( qu'elle engage de nouvelles recrues pour chaque cha gement de programme. Les triumvirs de la Chaussé d'Antin ont donc imaginé mieux que cela. A l'occasic de la reprise d'aujourd'hui, ils ont dit à chacun d interprètes de Montjoye qui entourent M. Dupuis :
— Surtout, faites-vous une tête qui vous rende m connaissable... intriguez le public!
Et le fait est que tous y ont réussi à souhait.
Quand Delannoy, Parade et Dieudonné ont fait le apparition, nous avons été sur le point de nous d mander :
— Quels sont donc ces débutants ?... d'où viennen ils?
Et Sarcey, peu méticuleux de sa nature, en a, p extraordinaire, nettoyé les verres de sa lorgnette.
Delannoy, avec sa tignasse inculte et son horrib barbe poivre et sel, avait l'air d'un vieil orateur gai cher; Parade, grâce à sa longue chevelure blanci retombant sur le collet de sa redingote, nous resiitua feu Garnier-Pagès. Quant à Dieudonné, il s'était r jeuni à ce point que bon nombre d'excellents espri — comme dirait M. Bardoux — croyaient voir u
NOVEMBRE. BSq
tre Dieudonné, un Dieudonné tout jeune, un Dieu-
ané en pleine adolescence.
— Cest son fils, a dit auprès de moi une voisine
:5-convaincue et non moins jolie, je n'aurais jamais
pposé qu'il eût un enfant de cet âge.
Mais la métamorphose la plus, complète a été celle Joumard. Il lui a suffi de paraître en péruvien,
ec son teint de brique, ses yeux en boule de loto et
s immenses favoris noirs pour provoquer aussitôt les
lats de rire de toute la salle.
L'illusion était telle qu'en l'apercevant dans le foyer,
vautres artistes l'ont pris tout d'abord pour un intrus
voulaient le faire expulser.
Tous ceux qui connaissent Octave Feuillet savent à jel degré de sensibilité peuvent arriver les nerfs de iminent académicien, lorsqu'il faut répéter une de ;s comédies.
Or, pendant les études nécessitées au Vaudeville ir cette reprise solennelle, l'auteur dcMonijoye soufait particulièrement, mais sans se plaindre, parce que 'upuis ne répétait pas. En disant que l'artiste <t ne ipétait pas, » je n'entends nullement insinuer que, 3mme cela arrive parfois à son capricieux homonyme es Variétés, le nouveau pensionnaire du Vaudeville lanquait les répétitions. Non, M. Dupuis était au Dntraire fort exact, mais il récitait son rôle tout bas, a réservant tous les effets.
C'est un procédé familier à beaucoup d'artistes qui, ossédant une autorité réelle, étant tout à fait sûrs .'eux-mêmes, évitent de se livrer aux répétitions afin e ne pas se blaser sur leurs propres effets et d'éviter ussi les avis qui pourraient les séduire et les entraîner
modifier la composition de tor/; an rôle. Mais Feuillet, obsédé par le souvenir de Lafont, et le se rappelant pas très-bien ce que pouvait faire Dupuis, était un peu inquiet*
Une circonstance fortuite vint le rassurer. Il y a deux jours, l'un des directeurs du théâi amena à la répétition une jeune femme charmant dont je ne crois pas devoir dévoiler le nom ici et q occupe dans les hautes régions du monde dramatiq une situation, que lui assure la triple auréole du i lent, de la jeunesse et de la beauté. La salle était abs lument vide sauf cette unique spectatrice, qui sepla dans une loge.
Ce jour-là, pour la première fois. Dupuis joua cor plétement le rôle en y mettant toute sa conscience tout son talent.
Il s'y montra si remarquable qu'à un morne donné, les machinistes et les employés du théài éclatèrent en applaudissements frénétiques.
Le comédien se tourna vers ceux qui venaient l'interrompre d'une manière si flatteuse.
— Mes amis, leur dit-il, n'applaudissez pas ain ce n'est pas pour vous que je joue... c'est po Madame!
Les rôles de femmes sont nombreux dans Montjoj Le seul important est celui de M''^ Bartet. Il m'est m heureusement interdit de reproduire ici toutes exclamations élogieuses que j'ai été à même de no dans les couloirs, au sujet de cette charmante artisi en le faisant j'empiéterais sur le domaine du comf rendu. Mon voisin de stalle, M. Edouard Fournier, i racontait ce soir, tandis que la salle entière faisait .. Bartet une ovation fort méritée, que la jeune pensio naire du Vaudeville était la petite-fille d'une ouvrei de loges de la Comédie-Française.
— Elle a été élevée dans les couloirs des França Je gagerais qu'on l'y reverra bientôt — sur la scèr En attendant, je m'empresse de rendre justice ■ goût exquis de ses toilettes.
Je ne connais pas, à Paris, d'actrice qui s'habille »mme elle.
On aurait volontiers applaudi sa première robe faite ms un châle de cachemire ancien drapé avec une orinalité remarquable sur une jupe en satin bleu.
Quant à celles des deux derniers actes — l'une en .chemire gris, style Directoire ; Pautre en cachemire ni couleur acajou — ce sont des chefs-d'œuvre d'éléance.
La rosière du second acte est jouée par une gentille 2tite blonde, M"^ Stairs. Si je signale ce personnage 3isodique, dont le rôle entier ne comporte que deux îpliqueSj c'est parce qu'il a été créé, au Gymnase^ par ne jeune actrice, qui arrivait alors des Folies-Marigny, ; crois, et qui, depuis, a beaucoup fait parler d'elle.
La rosière du Gymnase était M"^ Céline Chaumont.
Combien y a-t-il aujourd'hui de débutantes de la aleur de la petite Chaumont d'alors, qui voudraient e charger d'une pareille figuration ?