LES NOCES DE FERNANDE
19 novembre.
Le compositeur de la partition des Noces de Fernande est incontestablement ce qu'on peut appeler un musicien intéressant. Depuis que M. Deffès a remporté son prix de Rome — et cela remonte à Tan de grâce de 1847 — ^^ ^'^" ^^^^^ hélas! que le sort l'ait récompensé en raison de ses efforts opiniâtres.
La carrière musicale est déjà bien ardue, mais il semble qu'il suffise d'être prix de Rome pour la parcourir avec plus de peine encore. Voyez la liste de tous nos grands compositeurs en renom, presque tous ont eu la chauce d'échapper à cette distinction d'un si fu-
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neste présage. M. Deffès, né sous une mauvaise étoile, ne pouvait l'éviter. Son mérite, il est vrai, n'a jamais été reconnu. Il est de ceux desquels on a pris l'habitude de dire :
— Il paraît qu'il ne manque pas d'un certain talent!
M. Deffès a lutté, toujours et partout. On l'a même vu, pendant quelque temps, accepter une place de premier violon à l'orchestre des Folies-Dramatiques, où il trouva, du reste, parmi les compagnons que la fortune adverse lui imposait, les égards dus au courage malheureux.
Une fois seulement, il y a quelques dix-huit ans, la chance sembla lui sourire, en lui faisant connaître Meilhac, alors tout jeune et presque débutant au théâtre. Le futur Oreste de Pylade-Halévy n'avait jamais fait jouer d'ouvrage à musique; il en avait un dans ses cartons : le Café du Roi pour lequel il demandait un musicien à tous les échos. Il rencontra Deffès et, ravi de trouver pour collaborateur un prix de Rome, il lui confia son petit acte. La collaboration fut heureuse; le Café du Roi eut un tel succès au Théâtre-Lyrique que plus tard, on le remonta salle Favart, où cette reprise servit de début à M'"® Heilbron, alors toute mignonne, toute timide, mais qui depuis a perdu, sous tous les rapports, la gaucherie et l'inexpérience que chacun lui reconnaissait à cette époque.
Gomme on le voit, le Café du Roi, qui est la seule vraie joie de l'existence artistique de M. Deffès, a encore plus porté bonheur aux autres.
Quand Sardou est dans une affaire, à un titre quelconque, il est rare qu'il n'en résulte pas des péripéties généralement intéressantes.
Ainsi, j'ai recueilli ce soir même, à TOpéra-Comique, une anecdote fort piquante au sujet de sa collaboration à la pièce nouvelle.
Lorsqu'on discuta la distribution des Hoces de Fet*" nande, Sardou, après avoir examiné avec soin les ressources que présentait la troupe, constata qu'elle ne possédait pas Partiste qu'il avait rêvée pour le rôle travesti de l'Infant, L'auteur de Dora ne saurait se contenter d'àpeuprès; il sait mieux que personne ce qu'il faut a"u public parisien et surtout de quel côté les auteurs doivent rechercher les éléments de succès. Sans hésiter, il proposa donc à l'administration du théâtre de prendre la principale interprète sur l'une de ces scènes, qui, depuis quelques années, semblent avoir hérité des anciennes traditions de l'Opéra-Comique et finalement, il demanda Zulma BoufFar pour jouer Tintant.
Ceux auxquels l'auteur des Pattes de Mouches fsiisdit celte proposition faillirent se trouver mal. Quoi! Zulma Bouffar! une chanteuse qui a fait la fortune d'une foule d'ouvrages lyriques d'un genre non subventionné et qui, de plus, a l'inconvénient de coûter horriblement cher !... Mais c'était contraire à tous les bons principes.
Sardou, qui a pour principe de plaire au public, de l'amuser et de s'en faire applaudir, ne se laissa pas toucher par tous ces arguments archéologiques. Il tint bon et adressa au ministre des beaux-arts une lettre très-spirituelle, me dit-on, dans laquelle il défendit une idée excellente, et qui, d'ailleurs, n'avait même pas besoin, en haut lieu, de cette éloquente plaidoirie.
A partir de ce moment, tous les obstacles furent aplanis. On tomba d'accord et l'affaire était presque conclue avec Zulma lorsque survint à la Renaissance la première représentation Petit Duc.
L'intrigue de Topérette de Lecocq, Meilhac et Halévy et celle de l'opéra-comique de Deffès, avaient bien des points de ressemblance. Les auteurs des Noces de Fernande renoncèrent donc momentanément à faire
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répéter leur œuvre, à laquelle ils firent quelques changements indispensables.
Plus tard, les études furent reprises, mais on dut, renoncer à Zulma Bouffar, qui était en pleine répétition de la Camargo, dont la première a lieu demain, vingt-quatre heures après celle des Noces de Fernande,
Fort heureusement, grâce aux changements apportés au rôle, MM. Sardou et de Najac ont pu remplacer Zulma Bouffar par M*'^ Galli-Marié, une artiste d'une autorité incontestable, et qui est toujours sûre, en toute circonstance, d'être accueillie avec faveur par le public de l'Opéra-Comique.
Il n'y a guère d'autre anecdote à glaner à la première de ce soir.
Le milieu dans lequel se passent les Noces de Fernande est un peu sombre; on y chercherait en vain ces détails pittoresques de costumes, de décors, de mise en scène, que le chroniqueur théâtral aime à décrire. Certainement les bottes en cuir de Russie que porte Galli-Marié, dans son 'rôle d'infant de Portugal, méritent une mention particulière, — ce sont de bien belles bottes dans lesquelles on taillera facilement plus de cent douzaines de porte-monnaie aussitôt que la pièce aura fait son temps ; les bottes trouvées par DesbaroUes dans son duel du premier acte ont été non moins appréciées, mais quand j'aurai mentionné les ravissants costumes blancs et roses des nonnains du second acte et les jolies toilettes que M''" Ghevrier porte avec une grâce esquise, il ne me restera plus rien à dire sur les Noces de Fernande.
Un dernier détail pourtant sur l'un des auteurs du livret, non pas sur M. de Najac, mais sur Victorien Sardou.
On sait comment M. Sardou est nerveux à la veille de ses premières. Généralement, pendant que sa pièce
se joue, il se promène fiévreusement autour du théâtre, pénétrant de temps en temps seulement dans les coulisses, puis ressortant précipitamment pour prendre l'air.
Cette fois, il n'en a pas été ainsi.
Après la répétition générale, qui a eu lieu la semaine dernière, Sardou était tellement fixé sur le sort de son ouvrage, qu'il a pris le train rapide et qu'il est parti pour Nice, où il va terminer la grande comédie qu'il destine au Théâtre-Français.