‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884Chapitre 92 sur 112 · L\^ CAMARGO · texte numérisé non relu

L\^ CAMARGO

21 novembre.

Pour peu que la fortune continue à sourire au jol théâtre de M. Koning, les pièces nouvelles, à la Renaissance, deviendront aussi rares que les comètes.

On en jouera deux ou trois, pas plus, tous les cen ans.

Elles seront annoncées, quinze ans avant, dans le prophéties des almanachs.

Des enfants naîtront, deviendront des hommes, dis paraîtront, sans avoir été témoins d^un si grand événe ment.

Qui sait si Leterrier et Vanloo, par exemple, jeune aujourd'hui, dans toute la force de Page, ne seront pa vieux, blancs, décrépits, quand on cessera de jouer leu Camargo ?

On comprend donc que les premières de la Renaiî sance, étant donnée leur excessive rareté, sont actuelh ment les plus courues de Paris.

Depuis huit jours, la spéculation, l'infâme spécuh

NOVEMBRE. Syy

tion s'est emparée des moindres coupons. Aujourd'hui, à cinq heures, on offrait un billet de la première série de la Loterie nationale contre une place de seconde galerie, au théâtre du boulevard Saint-Martin.

Aussi les douze ou treize cents personnes qui ont l'inestimable bonheur d'être munies de billets pour la première, arrivent-elles à l'heure indiquée par les affiches, souriantes, empressées, ravies.

Au moment où le vaillant petit orchestre attaque l'ouverture, un voisin se tournant vers moi et désignant les spectateurs me dit :

— Ils s'amusent d'avance !

Ces excellentes dispositions du public n'ont rien qui m'étonne. Quand on se met à table dans une maison où l'on est habitué à être bien servi, on se sent généralement doué d'un meilleur appétit que dans celles où la cuisine est presque toujours mauvaise.

M. Koning, cette fois encore, a préparé son nouveau plat avec des soins raffinés et des prodigalités de sauce à charmer les palais les plus blasés et les plus difficiles à satisfaire.

Cependant, ces jours derniers, Lecocq disait à qui voulait l'entendre qu'il n'était pas content.

— J'ai pas confiance! soupirait-il en serrant tristement les mains frémissantes de Leterrier et de Vanloo'.

— Et pourquoi ? lui demandaient ses collaborateurs, que cette appréhension surprenait.

— Pourquoi ? répondait Lecocq, vous me le demandez! Je vais vous le dire. Jusqu'à présent, toutes les fois que j'ai fait répéter une pièce nouvelle, j'ai eu — au dernier moment — une foule d'ennuis, d'accrocs, d'énervements. Il me semblait alors que rien ne marhait. Avec la Camargo^ au contraire, tout se présente

merveilleusement. Tout marche comme sur des rou lettes. Nos artistes sont enchantés de leurs rôles ! Ko ning est plein de confiance! Le chef de claque vien de me glisser à l'oreille que nous allions avoir un succè énorme! Cela me démonte! Je suis mécontent d'êtri si content et je suis inquiet de n'être pas plus inquiet

A la répétition générale pourtant, un costume d( M"^ Desclausas avait été jugé trop excentrique par 1( maestro, qui supplia Koning de le modifier. On n( tomba pas d'accord tout de suite. Lecocq fut sur le poin de s'arracher quelques cheveux, puis il réfléchit, si tourna, visiblement soulagé, vers ses collaborateurs ei murmura :

— A la bonne heure! Gela va mieux! Voilà les ennuis qui commencent !

Les costumes du nouvel ouvrage sont extrêmement jolis. Le Petit Duc était un tableau Louis XV, la Camargo ressuscite également, mais sous des aspects tout différents, un coin du xviii* siècle avec sa couleur exquise, tendre, galante, pimpante, ses petits abbés papillonnants, ses financiers ventrus, ses reines d'opéra et ses voleurs de grand chemin. On croit feuilleter un de ces bouquins du temps que les bibliophiles achètent aujourd'hui au poids de l'or; les jolies nymphes de Moreau, les amours joufflus d'Eisen, les bergères roses de Watteau, les blondes innocentes de Greuze vivent, chantent, dansent et, sur ce fond lumineux, se détachent vigoureusement les silhouettes de Mandrin et de sa bande déguenillée.

C'est par la variété surtout que se distinguent les trois actes du nouvel opéra-comique. M. Cornil, dont les progrès s'accentuent à chaque ouvrage nouveau, a brossé trois toiles excellentes. C'est par la façon hardie

originale et habile de comprendre les plantations que e jeune décorateur se fait remarquer, Il triomphe dans les petits théâtres surtout, parce qu'il a trouvé le moyen de faire grand. M. Cornil serait le premier dé- :orateur du monde le jour où il travaillerait pour le Théâtre-Miniature.

Le premier acte de la Camargo nous montre le foyer de la dansede TOpéra. Le décor est d'une grande. .. inexactitude. S'il avait été exact, il eût paru ridicule. Le foyer de la danse, à l'époque de la Camargo, était un long boyau nullement orné et éclairé par quelques méchants quinquets. Celui qu^on a inauguré à la ■Renaissance est élégant, gai, brillamment illuminé. ILe lever du rideau, avec le gentil petit pas des bergers et des bergères, est d'un effet adorable.

Le second acte nous transporte à l'intérieur du château où Mandrin amasse son butin et le troisième au fameux cabaret de Ramponneau, à la Courtille, avec sa treille et son enseigne — Au tambour royal — avec ses dessins grotesques couvrant les murs et dont l'un — une bonne femme comme en crayonnent les enfants en marge de leurs cahiers d'études — a la prétention de représenter la Camargo.

La Camargo, c'est Zulma Bouffar.

En consultant les mémoires du temps, vous y verrez que M"* Marie-Anne-Cupis de Camargo était gracieuse, légère et gaie. Ses pieds, ses jambes, sa taille, ses bras, ses mains étaient de la forme la plus parfaits. Sa figure expressive n'avait rien de remarquable sous le rapport de la beauté. En revanche, on la citait pour son esprit. C'est elle qui, la première, fit usage du petit caleçon, ce qui lui valut de nombreuses plaisanteries. Un jour pourtant, à un changement à vue, la

robe de Mariette, une de ses camarades, fut accroché( par un décor qui s'enlevait dans les frises, et la pauvn Mariette — selon l'expression des gazettes de répoqu( — posa pour l'ensemble. A partir de ce jour, Gamargc et le caleçon eurent raison.

C'est également elle qui, la première, battit l'entrechat à quatre.

Ah! ces entrechats. Depuis qu'il était question de h Camargo à la Renaissance, Zulma Bouffar ne pensai plus à autre chose. Elle avait abordé les travestis le plus audacieux, elle avait jonglé dans Kosîki^ joué d( la grosse caisse dans le Voyage dans la lune, mai elle n'avait jamais battu d'entrechats.

Et pourtant elle tenait absolument à en battre !

On ne s'initie pas du premier coup aux secrets d( Part chorégraphique. La pointe la plus insignifiante la moins élevée des élévations, le plus simple des entre chats demandent un travail opiniâtre.

Zulma fit chercher M. Justament , le maître d< ballet.

— Je veux danser! lui dit-elle.

— Vous danserez I lui répondit-il.

Et elle a dansé.

Au prix de quels efforts, de quelles fatigues, d( quelles courbatures, inutile de le dire.

Ce qui est certain, c'est que nons avons vu ce soir pendant dix minutes, Zulma Bouffar mimer et danseï un vrai petit ballet avec la correction la plus classiqu< et une aisance, une grâce que la Camargo elle-mêmt eût été fière de revendiquer.

Par exemple, ce que l'amusante et spirituelle actrice n'a jamais consenti à comprendre dans son rôle, c'es le cri strident que la Camargo doit pousser, dans h

:ouIisse, en découvrant qu'on vient de lui voler un :ollier de cent mille francs.

Ce cri précède immédiatement le finale et Zulma léclara, peu de jours avant la première, qu'en le pous- ;ant violemment, tel que le désiraient les auteurs, elle isquait de n'avoir plus de voix du tout pour les derliers morceaux de l'acte.

Il en résulta un grand embarras dont M. Koning se ira en faisant appel à la bonne volonté de ses autres Densionnaires.

— Celle qui consentira à venir pousser un bon cri d'effroi, tous les soirs, a neuf heures et quart, aura un oli cadeau !

Plusieurs se présentèrent. Le cri fut mis au con- :ours. C'est M"® Davenay qui réunit le plus de suffrages. Elle s'est acquittée de son rôle avec une conscience qui défie les éloges.

J'ai déjà loué l'ensemble des costumes, et la place me manque pour en détailler quelques-uns. Grévin a été très-heureusement inspiré. Le premier costume de M''^ Milly Meyer, par exemple, est un vrai bijou. Celui de Zulma, en satin jaune, avec des crevés verts sur le volant d'en bas, un plastron vert sur le corsage et une garniture de roses sur la jupe et dans les cheveux poudrés est également fort réussi.

On n'a pas ménagé l'étoffe dans les robes de Desdauzas. A-t-on engagé le gentil petit nègre — originaire d'Haïti et choyé par les pensionnaires de M. Koning comme un petit singe — pour porter la traîne de la pétulante veuve des Tropiques, ou n'a-t-on fait les traînes aussi longues que pour justifier le nègre? Je livre cette question aux méditations de mes contemporains.

Quant aux, hommes : l'excellent Vauthier, l'ami sant Berthelier, le débutant Lary, j'en parlerai ur autre fois. Mais nonobstant toute ma bonne volont< je crois que les deux affreux jeunes voleurs — Fil-er Quatre et l'Ecureuil — ne doivent pas être rangés d côté du sexe laid.

M"" Piccolo et Léa d'Asco, qui les représentent, r parviendront jamais à nous inspirer de la terreur.

L'accent horriblement canaille de Piccolo a fait sei sation, et on a éprouvé un certain plaisir à voir Le d'Asco culotter les pipes.

Ah ! que voilà donc d'aimables coupeurs de bourses

La représentaiion ayant commencé à l'heure exact( finit à minuit, malgré les nombreux bis de la soiré<

C'est un bon point de plus à ajoutera tous ceux qt mérite le directeur de la Renaissance.

Le public sort en fredonnant déjà le refrain des coi plets d'entrée de Zulma Bouffar :

La Camargo

Est à la mode,

La Camargo

S'en accommode.

C'est une rage, un vertige, On fait tout à la Camargo.

Un vrai refrain de circonstance !

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