‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884Chapitre 93 sur 112 · LE VOYAGE ROSE · texte numérisé non relu

LE VOYAGE ROSE

23 novembre.

Les 'Bouffes-du-Nord viennent du jouer un drame ledit d'un brave et excellent garçon, M. Charles IhinchoUe,

Malgré le zèle et l'intelligence dont MM. Hamburer et Bourdeille font preuve dans l'exploitation de iur théâtre, l'idée de faire représenter des drames inéits au Bouffes-du-Nord est de celles qu'il est permis e ne pas caresser en rêve.

Le public de l'endroit ne se recrute naturellement

ue parmi les habitants du quartier. Les boulevardiers

'y sont guère représentés que par des gommeux des

loulevards extérieurs. Il en résulte que le spectacle y

.! oit être renouvelé chaque semaine. Tout auteur de

.jirame inédit est sûr d'y être joué sept fois. De plus,

|ris directeurs sont des cumulards qui ne se conien-

mt pas d'exercer à Paris.' Ils tiennent également en-

j. :e leurs puissantes mains les destinées du théâtre de

■ Chartres. De temps en temps , une partie de leur

; *oupe s'en va donner des représentations en province.

l en résulte des bouleversements imprévus et des

hangementsà vue à faire frémir les plus indifférents.

Ainsi, pendant qu'on étudiait X^Voyage rose, l'au-

iMv arrivait parfois le matin à une répétition et

oyait, avec surprise, qu'on lui avait changé son

moureux.

— Eh ! quoi, s'écriait-il, un amoureux dont j'étais ontent! Mais où est-il? Qu'en avez-vous fait ?

Et le régisseur répondait avec un sang-froid sulime :

— Il est parti, il faut qu'il joue à Chartres le 23 ! Sans compter que le renouvellement hebdomadaire

de leur spectacle oblige les administrateurs des Bouf fes-du-Nord à répéter plusieurs pièces à la fois. Pen dant qu'on met un drame en scène , les études di drame ou du vaudeville qui doit lui succéder s poursuivent au foyer. L'auteur passe, tant que duren ses répétitions, par les émotions pénibles du con damné qui entend dresser son échafaud.

Au milieu d'une scène palpitante, dramatique, qu fait verser des larmes au pompier de service, un régii seur arrive brusquement en criant :

— Madame Céline, on vous réclame au foyer, pour la revue.

— Et le Voyage rose?

— Vous le reprendrez tout à l'heure. Maintenar soyez toute à Musele:[-les donc!

Le Voyage rose a été présenté par son auteur plus de quatorze directeurs, qui tous l'ont refusé ave le même entrain. C'est à l'iniative d'Hamburger siècles futurs, gardez-en la mémoire ! — que nous d( vons la première de ce soir. L'ex-Ajax de la Bel Hélène tenait absolument à monter un ouvrage c l'auteur le plus refusé de Paris. Il y a quelque tem| < on lui en avait présenté un qui avait essuyé quelqt i chose comme soixante refus. Il allait s'entendre avi ce dramaturge malheureux mais opiniâtre, quand « apprit que M. Charles ChinchoUe, lui, avait été refu. i quatre-vingt-dix-sept fois I Naturellement, Hambu ger n'a pas hésité : il a donné la préférence à Chii cholle. j

Et il a bien fait les choses. Il a distribué les rôles ■ ses meilleurs artistes, parmi lesquels M"^ Célii d'Embrun a été remarquée. Il s'est payé, afin de rapprocher autant que possible de la mise en scène d Français, un vrai meuble de salle à manger en cher sculpté, qui a bien dû lui coûter cinq ou six cen francs, peut-être davantage. Un instant même, m'a

;ure-t-on, il aurait songé à offrir des cigares delà Havane aux journalistes qui ont bien voulu répondre à on appel — car on fume auxBouffes-du-Nord — mais 1 a dû renoncer à cette tentative de corruption un peu rop coûteuse.

On assure aussi que depuis qu'il est à la tête d'une Urection sérieuse, Hamburger, qui a été si longtemps e roi du calembour et le Président de la Républi- |uede l'a peu près, a pris en grippe les distractions ntellectuelles qui firent jadis sa réputation. Depuis ju'il est imprésario, il frémit incessamment à la pensée des mots que pourrait inspirer au public le dialogue qui se débite sur la scène.

Dernièrement, à une répétition, l'un de ses artistes )péra une sortie, en s'écriant — ainsi que l'exigeait on rôle :

— Ahl monsieur le comte, vous avez cru que je >aisserais la tête sous votre injure!... mais nous nous etrouverons : au revoir !

Hamburger se lève et du milieu de la salle :

— Il faut couper ça, s'écria-t-il, vous ne pouvez pas ui dire : Au revoir!

— Pourquoi?

— Toute la salle ajouterait : à glace! Orvoir à 'lace l Ormoire à glace !

Immédiatement, on supprime la phrase et on la smplace par celle-ci :

— Prenez garde, monsieur le comte!... vous l'aurez oulu : c'est la guerre,..

, — Guère... nouille!... c'est encore impossible!... Li récrie de nouveau l'éminent associé de M. Boureille.

Et ainsi de suite pendant toute le répétition. Malgré les gaies observations auxquelles il a pu se >vrer en se faisant jouer aux Bouffes-du-Nord, l'au- 3ur du Voyage rose n'était pas rassuré aujourd'hui.

— On entend à chaque instant, disait-il, les sifflets des trains qui passent, et cela pourrait donner des idées au public.

M. Chincholle peut dormir tranquille maintenant.

Les locomotives n'ont tenté personne.

Le Voyage rose a beaucoup intéressé, et j'espère bien que nous souperons... à la dixième!

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