OCEANA FOR EVER
24 novembre.
La reprise actuelle des Pirates de la Savane ob tient, au Théâtre-Historique, un succès incontestable. Mais il ne faut pas s'y tromper; le chiffre auquel s( maintiennent les recettes chez M . Castellano, n'est pa dû seulement aux longues tirades et aux situation ultra-empoignantes du drame d'Anicet Bougeois etd« Ferdinand Dugué. Il faut, je crois, attribuer surtou ce résultat à M'^^ Océana, et à la fameuse course de Roches-Noires, dans laquelle elle déploie toutes le ressources de sa plastique et de son talent d'écuyère.
Déjà, ce succès équestre et dramatique commence faire rêver certains directeurs. Ah ! s'il existait d'au très Océana !
Malheureusement, la pensionnaire de M. Castellan est unique en son genre; on ne lui connaît pas de ri vale. L'art dramatique ne peut compter que sur elle Aussi est-elle littéralement guettée. Il est même pro bable qu'au lendemain, encore fort éloigné, de la dei nière des Pirates de la Savane, elle n'aura que l'err barras du choix entre une dizaine d'engagements, tôt plus avantageux les uns que les autres.
"Pour former un répertoire à cette artiste très-spé- :iale, point ne sera nécessaire de chercher des œuvres inédites : les reprises suffiront. On remaniera des piè- :es connues, ainsi qu'on le fit autrefois pour motiver tant bien que mal l'apparition d'Adah Menken dans les Pirates déjà nommés.
Ce système permettra à M"* Océana d'aborder tous les genres, d'autant que les courriéristes ont eu soin de nous apprendre qu'elle voudrait bien, à la rigueur, dire le dialogue comme le commun des actrices.
Parmi les drames célèbres , prenons la Tour de Nés le.
Comme il serait facile de rajeunir cette œuvre légendaire en y introduisant, pour M""^ Océana, un personnage dévoué à Buridan.
Quel effet dans le fameux acte de la prison, par exemple.
Buridan est sur la paille humide.
Il se désespère.
Tout à coup, Océana paraît. Elle est entrée par un petit jour de souffrance.
Elle s'avance sur un fil de fer. Arrivée auprès de Buridan, elle s'agenouille respectueusement sur un fil, délie le prisonnier, puis lui dit en se posant sur un seul pied :
— Maître ! je viens te sauver !
— Que faut-il faire?... Hélas! pauvre enfant, tu ne peux rien pour moi : ces murs sont épais, ces portes sont bien closes, j'ai compté les quatre cent dixhuit marches qu'il a fallu descendre pour arriver jusqu'ici I *
— Viens, suis-moi sur ce fil ! c'est un chemin connu de moi seule !
— Merci, mon Dieu!... Ah! Marguerite, je-savais bien que je te retrouverais !
Et Buridan s'élance à la suite d'Océans^.
Tci, nouvelle complication (ce drame ne vit que de péripéties inattendues, c'est son cresson de fontaine).
Buridan, c'est Dumaine... ce qui fait casser le fil.
Tout est perdu !...
Océana, elle-même, devient prisonnière, avec celui qu'elle voulait sauver.
Nous ne sommes pas au bout de nos émotions !
Suivez-moi bien.
L'acte se continue. Suit la grande scène entre Buridan et Marguerite de Bourgogne,
Buridan redevient libre à la suite de ce célèbre entretien.
Au moment de quitter le cachot, il veut emmener celle qui a tenté de le faire évader.
Impossible!
Océana ne peut le suivre : elle ne sait marcher que sur du fil de fer.
Sera-t-elle donc victime de son dévouement?
Non.
Landry, sur l'ordre de Dumaine, court chez un quincaillier de la rue Froid-Mantel : il en rapporte dix sols de fil de fer.
Exercices divers sur ces dix sols de fil métallique...
Rideau.
Passons maintenant à une comédie plus moderne : la Dame aux Catiiélias .
Ce qui est pénible dan^ le chef-d'œuvre de Dumas, ce qui affecte les spectateurs sensibles, c'est, au cinquième acte, d'assister à la triste mort de l'héroïne ; c'est de voir le désespoir d'Armand Duval essayant de réchauffer dans ses bras le corps déjà glacé de Marguerite Gautier. Il me semble que pour une prochaine reprise de cette pièce, Dumas pourrait retaper quelque
NOVEMBRE. BSq
peu l'action et refaire, par exemple, le rôle de Marguerite pour M"'^ Océana, dont les talents variés et bizarres sont si goûtés du public.
D'abord, au lieu d'être « sans profession, » la maîtresse d'Armand Duval, deviendrait une écuyère à la mode, une acrobate distinguée. C'est en la voyant au Cirque, jonglant avec des bouteilles et vêtue d'un maillot couleur chair , qu'Armand éprouverait pour elle une forte toquade. Le premier acte, au lieu de se passer dans une soirée demi -mondaine, ce qui est usé et vieillot, aurait lieu en plein Cirque d'été un samedi, jour d'abonnements.
En outre, au troisième acte, lorsque le père Duval veut à tout prix éloigner son fils Armand de Marguerite Gautier, cette dernière au lieu de se résigner et de consentir au mensonge qu'on exige d'elle, se livrerait à une série de tours qui subjugueraient le bonhomme.
Puis lui montrant un papier timbré :
— Voyez, lui dirait-elle, on m'offre à l'étranger un engagement de 5oo francs par soirée !
Le père Duval se récrierait tout d'abord à la seule idée d'unir son fils à une acrobate; mais, au cinquième acte, il aurait réfléchi et se dirait :
— Après tout, une femme qui peut gagner 5oo fr. par soirée n'est pas un parti à dédaigner 1
Et prenant la main de Marguerite il la mettrait dans celle d'Armand.
Ce dénouement serait plus positif, plus brutal peutêtre que le premier, mais il permettrait d'introduire Océana dans la distribution. D'ailleurs, il me semble plus conforme aux idées que professe Dumas fils depuis qu'il a abordé sa seconde manière.
aa.
Enfin, il faut bien sacrifier à l'engouement actuel — A^me Océana pourrait également se produire avec succès dans l'opérette.
Serait-elle assez charmante dans une reprise de la Timbale d'argent?
Il lui faudrait, comme dans les Pirates, un rôle à côté.
Pour moi, je la vois, surtout au premier acte, ajoutant aux fameux couplets :
Encor' un qui n' l'aura pas !
une attraction toute nouvelle.
Un mât de cocagne est planté sur la scène des Bouffes.
Molda commence :
La timbale au sommet du mât...
Océana s'élance; tant que dure le couplet, elle grimpe, grimpe... puis arrive près du sommet, étend la main pour saisir la timbale, la manque.., et glisse juste au moment du refrain, tandis que la chanteuse la désigne du geste.
Le même manège se répéterait pour chacun des couplets suivants , avec les variantes nécessaires pou-r souligner les diverses intentions de l'auteur.
En ce moment même, comme M. Comte pourrait l'employer utilement et agréablement dans la Grande Duchesse.
Il suffirait de lui improviser un rôle incident, elle serait par exemple, la petite sœur de Paola, une petite fille très-gaie, très-espiègle.
Au moment ou Népomuc apporterait à sa grande sœur le sabre de « leur père, » Océana s'emparerait de cette lame de famille.
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Puis, à la grande joie du trio Paul-Boum-Puck, elle 'avalerait jusqu'à la garde.
Vous imaginez-vous l'effet ?...
Et comme les applaudissements redoubleraient dans a salle, lorsqu'on la 'verrait ensuite rendre à Fritz e glaive paternel plus brillant que jamais.