scène française
La pièce faite, on se trouva aussitôt en présence
une difficulté qui parut insurmontable.
On avait un drame contenant un grand premier rôle
perbe, mais écrasant, et l'on ne possédait pas d'ar-
>te pour le jouer.
Les premiers rôles sont rares aujourd'hui. Depuis
ngtemps déjà, M. Duquesnel cherchait ce phénix
irtout sans le découvrir.
Il y en avait bien un que le directeur de l'Odéon
lettait depuis cinq ans au moins. C'était Pujol.
Avec sa haute taille, son mâle visage, sa belle voix
■nore, Pujol lui paraissait posséder toutes les qua-
:és exigées par l'emploi. Au Gymnase, il lui semblait
ors cadrCj tandis que la vaste scène de l'Odéon devait,
I contraire, lui convenir à merveille.
Malheureusement, il y a quelques années, Pujol
^ait refusé les propositions de M. Duquesnel.
— Je serais heureux de venir chez vous, lui avait-il pondu, mais je ne crois pas en avoir le droit. C'est ^ontigny qui m'a amené à Paris; c'est lui qui m'a it ce que je suis : je ne puis le quitter. Tant qu'il ira besoin de moi, je me croirai lié à lui par un enigement qui vaut tous les autres : la reconnaissance !
M. Duquesnel n'était pas homme à combattre une linute des scrupules aussi honorables.
II renonça à Pujol.
Or, plus tard, c'est précisément à l'époque où le irecteur de l'Odéon désespérait de jamais découvrir ; Conrad qu'il rêvait, que le même Pujol se présenta son théâtre en lui disant :
— Vous m'avez fait autrefois des propositions que ai cru devoir refuser. Aujourd'hui, le Gymnase moitié un peu son genre. Le grand succès de Bébé ousse Montigny vers le vaudeville du Palais-Royal.
Je deviens inutile là-bas. Voulez-vous toujours t moi!
On devine avec quel empressement M. Duquesn accepta.
Dès ce jour, la représentation de la Mort civile f chose décidée.
A côté de Pujol, autre début intéressant, celui ( M"^ Berge.
Cette nouvelle venue est vraiment très-gentille. Ag de dix-sept ans, elle paraît en avoir treize ou quator à peine.
Au dernier concours du Conservatoire, M"^ Ber eut la mauvaise chance de se présenter devant le jur la trente-septième et dernière, avec une scène de VEcc des Mères, de Marivaux, une comédie qui n'avait p été jouée depuis cinquante ans.
Dans ces conditions défavorables, la jeune élè obtint cependant un très-grand succès, un succès que M. Duquesnel insista pour qu'on lui accordât i premier prix, et que les autres juges du concours lui en donnèrent un second que dans l'espoir de faire rester une année de plus au Conservatoire.
Le directeur de l'Odéon bénéficia de la décision qu avait combattue : avec un premier prix. M"* Berge c été certainement revendiquée par la Comédie-Fra çaise; avec un second, M. Duquesnel put la réclami
On accorda à M"® Berge l'autorisation spéciale d'e trer au Second-Théâtre-Français, ainsi qu'il avait < fait deux ans auparavant pour Marais et M"® Ko qui n'eurent certainement pas à s'en plaindre depu
Etant donnée la note dramatique de Conrad, détails amusants et les anecdotes originales font défi ou à peu près sur cette pièce et sur ses répétitions.
Cependant, on m.e raconte un fait assez curieux.
Il y a quelques jours, on passe au directeur
NOVEMBRE. SqS
Odéon la carte d'un M. Palmieri, qui demandait à le 3ir.
— Palmieri ! s'écrie M. Duquesnel, ah! diable I... L'un des principaux personnages de Conrad estpré-
sément un docteur Palmieri et l'on pouvait craindre ue la visite du vrai Palmieri n'eût pour but de faire lodifier le nom de ce personnage. Ces sortes de chanements, qui ont pour effet de troubler les acteurs et e les exposer à des accidents de mémoire, sont partiulièrement fâcheux à la veille d'une première. Bon gré, malgré, il fallait cependant recevoir ce isiteur.
— Faites entrer M. Palmieri, soupira le directeur. M. Palmieri entra, salua gravement, puis, sans
)réambule :
— Cher monsieur, dit-il, je m'appelle Palmieri, je iuis négociant et je viens vous demander une place 30ur la première de Conrad, afin de pouvoir applaudir "non homonyme.
Naturellement, M. Duquesnel, enchanté d'en être quitte à si bon compte, délivra à ce brave négociant la place demandée.
Et, ce soir, le vrai Palmieri a pu applaudir tout à son aise le docteur Palmieri de Conrad, qui se trouve être, fort heureusement, l'un des personnages les plus sympathiques de la pièce.
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