FLEUR D'ORANGER
7 décembre.
Jusqu'à présent, chaque fois qu'un nouveau théâtre s'est ouvert, il a été obligé de subir d'abord une série d'insuccès. C'est la période réputée inévitable de l'essuyage des plâtres.
Mais il semble que maintenant ce genre d'inconvénients ne se présente plus. Voyez, par exemple, le théâtre des Fantaisies-Parisiennes qui fêtait hier par un souper la centième représentation de la Croix de V Alcade, la première pièce à musique, jouée dans une salle déjà connue, mais entièrement restaurée. Voyez surtout le théâtre des Nouveautés, qui a inauguré sa première direction avec Coco, une pièce qui a ftiit le maximum pendant six mois et grâce à laquelle la salle du boulevard des Italiens s'est imposée, dès les premiers jours, à la faveur du public.
Un des personnages de Fleur d'Oranger s'écrie plaisamment :
— Les malheurs, c'est comme les jumeaux : ils ne viennent jamais seuls !
On pourrait, pour Brasseur, retourner cet axiome. Pendant que Coco, plus que centenaire, faisait encore de superbes recettes, il arrivait à Brasseur ce qui n'arrive pas assez souvent à certains directeurs malheureux.
Fleur d'Oranger^ avant même d'être jouée, lui rapportait une somme toute ronde de vingt mille francs.
Il est vrai que cette aubaine provenait du dédit de Christian et que l'on ne se sépare pas sans regrets d'un acteur aussi précieux. Mais, le rôle de Pommerol n'est pas d'une importance capitale et Brasseur eut la chance
de trouver presque tout de suite un remplaçant au pensionnaire qu'on lui enlevait à prix d'or, de sorte que le départ de Christian s'est résumé par un bénéfice net pour le directeur des Nouveautés.
Si, comme on le racontait dans les coulisses, cette négociation a été inspirée et facilitée au directeur actuel de Christian par un troisième imprésario, qui a vu avec regret un nouveau théâtre de genre s'ouvrir sur les boulevards, il faut convenir que le tour, pour être bien joué, est de ceux qui peuvent se passer de revanche.
Fleur d'Oranger^ avant d'en arriver à la première de ce soir, a essuyé toute la série des déboires qu'une pièce peut subir en attendant qu'elle se joue. Les auteurs primitifs, MM. Grange et Bernard, l'ont offerte et vu refuser partout. Ils l'ont soumise successivement à l'examen de tous les rebouteurs dramatiques de la ca-r pitale. Un instant, Ciairville se chargea de l'arranger, mais il y renonça presque aussitôt. Enfin, Hennequin, après bien des hésitations, accepta d'y travailler.
Dès qu'il se fut mis à la besogne, il changea la pièce si radicalement, il apporta des transformations si absolues dans les situations, dans les perso'nnages, dans Je milieu oii se passe l'action, dans le dialogue et dans les couplets que, du manuscrit qu'on lui avait confié, il ne restait ce soir que le titre. En effet, la dernière scène survivante de la pièce originale a été coupée par Hennequin à la veille de la répétition générale.
On comprend que ses collaborateurs aient eu la pensée délicate de s'effacer en partie devant leur sauveteur. Sur deux, il n'y en a qu'un, M. Victor Bernard, qui se soit fait nommer. Il est vrai que Ciairville, pour avoir failli être de l'affaire, a été nommé, lui aussi, mais d'une autre façon.
Un personnage de la pièce, parlant des Cloches de Corneville, ajoute que cette opérette est de M. Clair-
ville, ce dont tout le monde se doutait bien un peu.
Est-ce à cause des remaniements que le nouveau vaudeville a subis, pendant les répétitions, à cause des béquets de la dernière heure, à cause des inquiétudes toujours occasionnées par les pièces mouvementées d'Hennequin, si difficiles à mettre en scène, que chacun au foyer des artistes se plaignait, ce soir, d'un malaise quelconque afin de mieux dissimuler le trac qui le travaillait?
La charmante Céline Montaland racontait qu'elle souffre depuis plusieurs jours de névralgies intercostales atroces.
Dailly a été obligé d'apprendre son rôle si vite, si vite qu'il en a encore la fièvre et se fait tâter le pouls par des personnes complai^santes.
Théo se lamente non moins fort :
— Je suis dans un état!... dit-elle, vous n'avez pas idée... j'ai failli avoir la grippe... vous verrez que la voix va me manquer... j'ai le sang à la gorge... un soir de première !... ça ne m'était jamais arrivé !
Silly a la migraine; Numa se plaint d'un mal de dents.
Quant à Brasseur, il me dit en me prenant la main d'un geste fébrile :
— Ah! je suis bien malade!... et si je n'étais pas le directeur, je serais dans l'impossibilité de jouer ce soir.
A côté de lui, son fils, Albert Brasseur, un débutant, un gentil garçon de dix-huit ans, à peine échappé des bancs du Lycée Fontanes, est encore le plus souffrant de toute la troupe : il se croit menacé de coliques, ce qui serait bien naturel.
Bref, si toutes ces indispositions avaient été réelles, si elles ne s'étaient pas dissipées comme par enchantement dès le lever du rideau, nous aurions pu nous rendre compte de ce que peut être une représentation
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nprovisée par quelques pensionnaires de la maison ♦ubois.
Mais une fois la pièce commencée, tout lé monde a ablié ces souffrances imaginaires, en présence d'une ille très-gaie, très-brillante et ne demandant qu'à se ivertir.
Fleur d'Oranger est montée avec beaucoup de où t.
Les décors sont amusants. Le premier représente me plage normande — comme dans A^mfc/ze. M. Henicquin est peut-être superstitieux : il croit que les liages lui portent bonheur. Le troisième reproduit rès-fidèlement la terrasse illuminée du restaurant des ambassadeurs, aux Champs-Elysées. Quant à celui du econd acte, c'est la loge de la diva au théâtre des Fanaisies-Lyriques, loge entièrement tendue de rose, avec (es entre-deux de dentelles, et si confortablement meu- )lée qu'il est absolument impossible de s'y reconnaîre. Quelle différence entre ce décor élégant et la vériable loge de Théo aux Nouveautés, avec ses murs nus, a toilette en bois blanc surchargée de pots de rouge, le cold-cream, de noir, de pinceaux, de pattes de lièvre, de boîtes de poudre de riz et de tout ce qui sert à aire un visage d'actrice, avec son désordre pittoresque, ses malles ouvertes et ses jupes accrochées n'im- Dorte où! Sur la porte d'entrée de cette loge, qui a été occupée par Christian, j'ai vu cette étiquette : CHRIS- TIAN, libéré.
Théo, qui est mariée et mère de famille, porte avec beaucoup de conviction la fleur d'oranger au théâtre: elle a l'air de croire que c'est arrivé. — Ou plutôt. . . que ça n'est pas arrivé !
9 décembre.
La première représentation du Grand-Père, j drame intime en un acte dont j'ai parlé l'autre soii vient d'avoir lieu à PAmbigu.
Si M. Ghabrillat s'est résigné à ne pas jouer e même temps ses deux pièces nouvelles, c'est surtoi — on le sait — afin de ne bas désobliger l'auteur de 1 Princesse Borowska qui avait, d'une façon bien im prévue, cru découvrir une ressemblance entre les si tuations principales du petit drame et du grand.
M. Georges Petit, le père du Grand-Père, s'éta pourtant efforcé, jusqu'au dernier moment, de rendi tout rapprochement impossible.
C'est pour l'acteur Charly que la pièce a été éct^U
Depuis deux ans, une longue et douloureuse mala die avait éloigné cet acteur du théâtre. Deux ans c'est plus qu'il n'en faut pour se faire oublier du pu blic parisien, ce rhonstre d'ingratitude. Aussi M. Ghs brillât s'est-il montré à la fois homme de cœur et d recteur intelligent, en engageant cet artiste qui, pou ne citer que deux de ses rôles, a créé le duc d'Albe dan Patrie et le mari de Rose Michel dans le drame de c nom.
Lorsque le directeur de l'Ambigu chargea M. Geor ges Petit de faire un rôle pour Charly dans un dram dont la durée ne devait pas dépasser quarante-cinq mi nutes, le jeune et sympathique auteur ne se doutai guère des difficultés contre lesquelles il allait avoir lutter.
Il commença naturellement par soumettre à M. Cha brillât son projet de scénario.
La pièce se passait dans une famille riche, dans ui milieu élégant.
— Non pas, s'écria M. Ghabrillat, vous devez eu
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joué avec les Borowski, où il n'est question que de princes et de princesses, sans compter les généraux. Il me faut un contraste : un bon ménage d'ouvriers, par exemple !
Huit jours après :
— J'ai trouvé ! vint dire M. Petit. J'ai une situation empoignante... Figurez-vous un enfant...
— Gomment! un enfant! répliqua M. Ghabrillat, c'est impossible !
— Pourquoi? Il me semble que la petite Daubray... ou toute autre fillette...
— Impossible, vous dis-je, il y a deux enfants dans les Borowski !
— Bien, n'en parlons plus. C'est dommage! j'avais besoin d'un enfant qui empêchait son père de se tuer...
— Oh! n'y pensez pas... Un père! il y en a un dans les Borowski,..
— Sapristi! c'est de plus en plus dommage! J'aurais voulu cette intervention d'un ange gardien blond qui... au moment du suicide...
— Un suicide ! Mais je n'en veux pas, je n'en veux à aucun prix!
— Cependant...
— Il y en a deux dans les Borowski!
— Allons, soupira Georges Petit, je chercherai autre chose.
Alors, de la petite fillette il fit une grande jeune fille, le père devint un grand-père, et du suicide il ne resta plus que l'intention.
Une fois toutes ces précautions prises, on comprend la stupéfaction de l'auteur et du directeur quand, à la répétition générale du Grand-Père, M. de Corvin prétendit que le drame de M. Petit avait été taillé dans le sien.
Jus(^u'au dernier moment, le jeune auteur a enlevé
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jusqu'aux moindres rapprochements entre sa pièce et l'autre.
Quelques personnages du Grand-Père devant s'asseoir à certains moments, il a bien fallu leur donner des chaises bien qu^il y en etjt dans la Princesse Borowska. Mais on a eu soin de choisir des chaises de paille grossière et même d'en trouer quelques-unes — ce qui est vraiment le comble de la délicatesse.
Le décor du Grand-Père représente l'intérieur délabré de pauvres gens. Sur un buffet sont rangés des assiettes, des verres et autres ustensiles de ménage.
L'auteur a minutieusement examiné tous ces objets, les uns après les autres, et il a fait à M. Haymé, . l'excellent régisseur du théâtre, cette recommandation suprême :
— Surtout pas de porcelaine de Saxe : il y en a dans la Princesse Borowska!
Il y avait, dans le Grand-Père^ un fusil que Charly devait saisir dans un moment de colère.
Comme il y a déjà ujie carabine et un pistolet dans la Princesse Bororpska, le fusil a été, à la dernière minute, remplacé par un couteau.
Et encore M. Chabrillat se demandait-il aujourd'hui, si le fait seul de s'être servi, dans le Grand-Père, d'une arme offensive, ne pouvait pas lui valoir, de la part de l'auteur de la Princesse Borowska, un procès en contrefaçon.
Je crois vraiment qu'on a eu des scrupules exagérés.
J'ai entendu ce soir, pendant la première du drame, un bruit de mouchoirs.
Cela ne suffit-il pas pour prouver qu'il n'y a rien de commun entre le Grand-Père et la Princesse Borojpska ?