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LANDAU — LA PRISON

Au moment où il venait de faire merveille .à Dunkerque, Hoche avait à peine vingt-six ans.

Jadis, dans un mouvement impétueux, it avait écrit une première lettre à Carnot, qui fut étonné et dit : « Ce sergent ira loin. » La prédiction déjà s'accomplissait.

Baudot et Lacoste, qui avaient pris la direction de Tarmée de la Moselle, obtinrent que^ Pichegru ayant l'armée du Rhin, le commandement de Tarmée de la Moselle fût donné à Hoche. Par un ferme bon sens qui touche au génie, ils comprirent qu'il n'y avait à attendre

nulle victoire sans unité, que Tunité militaire, c'était celle de Tâme et du corps, du général et du soldat ; et pour général ils prirent le plus aimé, le plus aimable, le plus riche des dons du ciel, un homme en qui était le charme de la France, Fimage de la victoire.

L'armée fut enthousiaste de lui avant qu'il eût rien fait. Un officier écrivait: « J'ai vu le nouveau général. Son regard est celui de l'aigle, fier et vaste. Il est fort comme le peuple, jeune comme la Révolutioh. »

Hoche avait les Prussiens en tête, et Pichegru les Autrichiens. Hoche devait percer les lignes des Vosges, débloquer Landau, et opérer sa jonction avec Pichegru. .

L'armée de la Moselle, qui avait le plus à faire, avait été jusque-là une armée sacrifiée ; on l'avait souvent affaiblie au profit de celle du Nord; et récemment au profit de celle du Rhin, qui en tira six bataillons. Elle était bien plus affaiblie encore par sa longue inaction, par son mélange avec la levée en masse, par l'indiscipHne. Hoche comprit les difficultés. Une telle armée était susceptible d'un grand élan.

mais fort peu de manœuvres savantes. Il était difficile avec elle de suivre les idées méthodiques du comité. La rapidité était tout. Hoche supprima les bagages, les tentes même, en plein décembre.

Les soldats, déjà fatigués de la campagne, murmuraient hautement. Hoche mit à Tordre que le régiment qui avait le premier exprimé son mécontentement, n'aurait pas Thonneur de prendre part au prochain combat. Les mutins vinrent, les larmes aux yeux, supplier le général de lever cette punition infamante, implorant la bataille, demandant à marcher, au contraire, à l'avant-garde. Hoche leur accorda cette grâce, et ils firent, pour l'en remercier, des prodiges de valeur.

Malheureux à Kaiserslautem dans ses premières attaques, Hoche revint à la charge avec un acharnement extraordinaire. Toute Tarmée criait : « Landau ou la mort I »

Bien lui prit en ce moment d'être un soldat parvenu. Noble, il eût été suspect ; mais il reçut une lettre rassurante et généreuse de Saint-Just et de Lebas. Lacoste et Baudot le

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suivaient pas à pas, combattaient avec lui en intrépides soldats, durs, sobres, couchant sur la neige.

L'échec de Kaiserslautern faillit se renouveler devant Frœschwiller. Les redoutes de Tennemi, disposées en amphithéâtre, étaient défendues par une invincible artillerie. A l'aspect des retranchements et du triple rang de batteries qui les couronnent, les bataillons républicains hésitent. Mais Hoche connaît ses soldats; ces formidables canons, il les met gaiement aux enchères, a Camarades ! s'écrie-t-il en parcourant les rangs, à 400 livres pièce les canons prussiens ! — à 500 1 — à 600 ! »

« Adjugé! » répondent en riant les soldats. Ils s'élancent au pas de charge , la baïonnette en avant ; en moins d'une heure, les trois lignes de redoutes sont franchies, emportées; les Prussiens abandonnent dix-huit canons, vingtquatre caissons ; et los pièces traînées devant le général Hoche sont payées comptant au prix de V adjudication.

Les Prussiens cédèrent ; l'armée de la Moselle déboucha des Vosges, descendit en plaine ;

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Landau fut sauvé, la jonction opérée avec Pichegru. Hoche se jeta dans ses bras : « Qu'est-ce que c'est que ce Pichegru ? écrivait-il ; ses joues m'ont paru de marbre ! »

Le premier bulletin, daté de Landau, fut envoyé par Pichegru. Barrère parla de la victoire, sans dire un seul mot de Hoche.

Landau, Bitche, ces forteresses étaient le dernier, le faible fil auquel était suspendu le grand avenir de la France. Le Comité de salut public, dans ce péril, avait pris une décision forte. Il avait envoyé dans Strasbourg, perdue presque pour la République entre les traîtres et les fous, il avait envoyé Saint-Just, c'est-à-dire la loi, la mort.

Qu'allait-on faire maintenant? Qui devait commander les deux armées pour agir d'ensemble ? Saint-Just ne daignait pas communiquer à Baudot et à Lacoste ses instructions secrètes. Ils se lassèrent de cette taciturnité et de l'inaction de Pichegru. Ils jouèrent leur vie. Le 24 décembre, ils ordonnèrent à Pichegru d'obéir à Hoche.

Tout dès lors alla comme la foudre. Hoche

lança six mille hommes au delà du Rhin, sur les derrières de Tennemi. Puis, lui-même, en cinq jours de combat, terribles, acharnés, il poussa Tennemi à mort, et se jeta sur le Rhin.

Voilà TAlsace sauvée, l'étranger chassé^ le Rhin repris, conquis, gardé (jusqu'en 1815) !

Quels sont les plans admirables qu'on reproche à Hoche, Lacoste et Baudot, d'avoir fait manquer par leurs victoires ? On eût, dit-on, enveloppé l'armée autrichienne. C'était l'idée fixe toujours de prendre et d'envelopper. On le voulait à Dunkerquô. Il semble qu'on n'ait pas su ce qu'étaient les armées de la République. Très-vaillantes, elles étaient très-peu manœuvrières encore, très-peu capables de ces opérations compliquées, si faciles à combiner dans le cabinet, si difficiles à exécuter sur le terrain avec des soldats novices, émus, spontanés, et qui, forts par la passion seule, étaient infiniment moins propres à servir d'instruments aux calculs des tacticiens.

L'offensive brillante que prit Hoche en Allemagne, et qu'on arrêta, était chose plus pratique certainement que la tentative de faire sai-

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sir comme en un filet une armée très-aguerrie'par la nôtre formée d'hier, les vieilles moustaches hongroises par nos toutes jeunes recrues.

Hoche, arrêté dans ses succès, fut furieux ; il écrivit énergiq.uemenL qu'il briserait son épée, qu'il irait vendre du fromage chez sa tante la fruitière (Papiers de Lindet).

Le Comité, indigné, effrayé de ce langage nouveau, Téloigna de ses soldats <f pour un autre commandement ».

Ce commandement fut à la prison des Carmes.

Hoche, aux Carmes, n'eut qu'une cellule de six pieds carrés, sans jour et sans air, donnant sur une étable, dont les vapeurs ammoniacales faillirent l'aveugler *. Quelle loge pour ce jeune Hon, qui avait toujours vécu sous le soleil, respiré toujours le grand air libre des batailles, déployé en tout temps une si terrible activité I

. X n dut toujours, depuis^ porter des conserves.

Cette vaste et sinistre maison des Carmes, sinistre par ses souvenirs, était alors pleine de femmes, la plupart charmantes. On y montre une chambre longue et profonde, très-étroite, de vingt pieds sur quatre, où se trouvaient entassées les trois grandes dames les plus gracieuses et les plus jolies de Paris, la Cabarrus, la Beauharnais et une autre. On se voyait à travers les grilles de la prison.

Il ne pouvait exister aucun lieu plus dangereux pour un homme d'action que les prisons de la Terreur. La mort n'y était pas seule à craindre, mais, pour peu qu'on y séjournât, une autre mort : Ténervation physique et morale. Elles étaient excessivement malsaines en tous sens, ces prisons. Hoche devait y rencontrer les seuls écueils où pût heurter sa vertu républicaine, Tamour et la molle pitié. Les dames de la cour étaient là cent fois plus dangereuses qu'elles ne l'eussent été à. Versailles. Leur coquetterie, leur esprit d'intrigue, leur corruption, n'apparaissaient plus; on voyait des femmessouffrantes, inquiètes, qui avaient besoin d'un ami pour se rassurer.

On disputait peu son cœur à celle qui, peutêtre, devait mourir demain.

Hoche fut transféré bientôt à la Conciergerie. Il y resta quatre mois. Il lisait les moralistes^ Sénèque et Montaigne, les ingénieux panégyristes de la mort. Lui-même écrivait des portraits de mœurs et des caractères. Aux livres de ces beaux esprits, il comparait la réalité vivante, tous ces gens qui, riant, pleurant, égayant leur dernière heure de plaisirs rapides, franchissaient le grand passage.

L'ancienne société était encore, là, terrible- • ment corruptrice ; elle Tétait par la pitié ; elle rétait par le plaisir; elle Tétait parle doute. Un vertige contagieux venait ; on partageait volontiers la dernière heure des victimes, leurs pleurs ou leurs légèretés folles. C'était la meilleure école pour perdre la foi, les mœurs^ pour haïr la République.

Hoche était heureusement un trop grandi cœur pour s'abandonner à cette influence. On le voit par ces esquisses qu'il écrivait en prison ; il essayait par l'ironie de repousser cette mort

morale. Il écrivait des choses badines, et n'en était que plus triste.

Un jour qu'il se promenait mélancoliquement dans un long corridor sombre , on ouvre à grand bruit le guichet; un homme d'assez haute taille s'inchne pour passer la porte basse, et se relevant montre à Hoche la noble, rimpassible, la redoutée figure de Saint-Just. C'était le Q thermidor. Nous tenons ce détail de madame Hoche elle-même. L'un entre, l'autre sort. Voilà la prison , et voilà la vie !

Celui qui sortait était incapable d'insulter à ses ennemis qui venaient prendre sa place.

Quelle qu'ait été Terreur fatale des chefs de la Terreur, Hoche savait leur sincérité, leur dévouement à la France. Il n'a jamais dit un seul mot contre eux. Un officier lui rappelant qu'ils avaient été ensemble à la Conciergerie : « Oublions cela, mon ami, lui dit-il, craignons que ce souvenir ne nous rende injustes pour ceux qui servirent la patrie au péril de la vie et qui s'immolèrent pour elle. »

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