Souvenirs de ï armée pontificale, pages 45 et suivantes
mien pour ne pas entraver plus longtemps l'organisation d'un bataillon qui semblait appelé à rendre tant de services. U le refusa, prétendant qu'il voulait envoyer .assez de monde pour constituer simultanément les deux corps. Naturellement, son passage à Terni troubla nos jeunes têtes, et je crus nécessaire d'adresser au général en chef la lettre suivante :
« Mon général,
» J'ai l'honneur de vous informer qu'il est résulté pour moi d'un entretien que j'ai eu avec M. de Cathelineau, que nos deux corps doivent se suivre. Il croit, peut-être avec raison, que l'influence de son nom et l'idée qu'il met en avant seront plus favorables à notre recrutement que les moyens dont nous pouvons disposer. Moi, je crois que l'union fait la force, et qu'il vaut mieux ne former ces deux corps que l'un après l'autre.
» Son passage à Terni a mis nos jeunes têtes sens dessus dessous. Je ne remplis pas, suivant quelques-uns, les conditions qu'on trouve en M. de Cathelineau^
» Je viens donc vous prier, mon général, de vouloir bien disposer, s'il y a lieu, de mon grade en sa faveur, et de me faire descendre, si vous le jugez convenable, d'un ou de deux crans, en me donnant un autre emploi dans l'armée. Je serais heureux de trouver une fois de plus l'occasion de témoigner au Saint- Père mon entier dévouement,
» Je suis, etc.
» L.-A. de Becdelièvre.
• Terni, juillet 1860. •
Le général en chef, comme on pense, n'accepta point la démission qu'offrait le commandant de Becdelièvre. Consulté par Son Excellence le ministre des armes jur le parti qu'on pourrait tirer de l'idée de M. de Cathelineau, le général indiqua ces moyens :
c \o Faire engager ses hommes au bataillon de tirailleurs pour six mois, et les envoyer à Terni, où on les instruira et où ils formeront le noyau d'une compagnie do francs-tireurs annexée au bataillon; 2° faire estimer par le sous-intendant la dépense d'un soldat pour six mois, et faire rembourser cette somme par trimestre pour chacun des enrôlés dans la compagnie des francs-tireurs. Les payements se feraient au milieu de chaque trimestre dans les caisses de l'État.
» Des sous-officiers et caporaux pourraient être nommés dans cette compagnie et choisis parmi les francs-tirèurs. Quant aux officiers, ils seraient nommés comme ceux des autres corps, et choisis par le ministre des armes parmi des militaires remplissant les conditions voulues, sans exclure,1 bien entendu, les francs-tireurs. Mais alors ces officiers compteraient dans les cadres créés du bataillon des tirailleurs J. »
« Comme on le voit, dit M. de Becdelièvre, la question n'était pas tranchée définitivement; elle languit encore près d'un mois, pendant lequel M. de Cathelineau continua ses enrôlements. Je pris patience;, mais, m 'apercevant
!. Pages 50 et 51.
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que les détachements que je recevais de Rome contenaient bien des recrues indignes de figurer à notre effectif, je me
plaignis au ministre du peu de soin qu« l'on apportait à Rome à surveiller notre recrutement, ajoutant que pour mon compte je refuserais mon concours à une œuvre qui tendrait à réunir sous la même autorité des hommes sans aveu et les braves jeunes gens que j'avais été fier de commander jusqu'ici. Je ne dissimulai pas que tout ce qui se passait me faisait supposer que nous étions en quelque sorte, pour le moment, l'égout du soi-disant corps de M. de Cathelineau.
» La lettre suivante du ministre des armes changea cette conjecture en certitude :
" .JfK . *' ■
« Mon cher commandant,
» Je suis tout à fait de votre avis et promets de faire la plus grande attention aux enrôlements.
» Nous avons eu besoin de nous débarrasser des Croisés, et vous aurez encore une bande de toute espèce d'individus qui vous arrivera lundi. Je vous préviens d'avance qu'il y en aura de très-bons et de très-mauvais... »
Que M. de Becdelièvre veuille bien permettre à un des volontaires de M. de Cathelineau de trouver son appréciation bien rigoureuse, pour ne pas dire plus. Je comprends qu'un chef soit jaloux de son autorité, et Dieu me garde de blâmer l'énergie de celui qui fut mon commandant après Henri de Cathelineau ! Mais je suis sûr que
M. de Becdelièvre me pardonnera de lui dire en public ce que je sais des Croisés et de leur chef.
Henri de Cathelineau passait par Terni, revenant d'un voyage qu'il avait fait en France avec l'approbation et la bénédiction du Saint-Père aussi bien qu'avec le complet assentiment du général de Lamoricière.
Le général en chef lui avait mémo recommandé de lui ramener beaucoup de monde et l'avait chargé d'une mission toute spéciale à Florence.
Passant donc par Terni pour aller retrouver le général, Henri de Cathelineau n'avait aucunement le projet d'y parler à personne ; d'ailleurs il était quatre heures du matin; mais M. de Becdelièvre, ayant appris son passage, se fit excuser près de lut de ne le pouvoir aller trouver et le fit prier en morne temps de vouloir bien lui donner quelques instants.
M. de Cathelineau se rendit à l'invitation du commandant des Franco-Belges.
Dans le cpurs de l'explication qu'ils eurent ensemble, If. de Becdelièvre ne retint pas des expressions qui froissèrent M. de Cathelineau et que d'ailleurs le noble commandant s'empressa loyalement de rétracter.
Malheureusement cette regrettable altercation avait eu des témoins; elle s'ébruita, et produisit un douloureux effet parmi les Franco-Belges. De là, les mécontentements udes volontaires et la démission offerte au général en chef par le commandant de Becdelièvre.
Le général de Lamoricière appréciait trop bien la va-
-leur et l'énergie de: M. de Cathelineau pour ne pas le rejcevoir et le traiter avec honneur; d'abord parce que le chef des Croisés lui .avait fait avoir une somme considérable pour les réparations des murs d'Ancôoe, .et ensuite parce qu'il ne cessait d'amener des volontaires; — deux raisons dont une seule eût été suffisante pour justifier les sympathiques égards du généralpour. M. Henri de Cathelineau.
Ce dernier pensait, — à juste titre, selon moi, — qu'une même nation peut bien fournir plusieurs corps de troupes distincts; que les rigueurs du service militaire ne vont pas à tous les tempéraments; que la sévère discipline des tirailleurs franco-belges rebuterait certainement bien des jeunes gens, au lieu que les conditions plus douces d'un corps-franc attireraient des volontaires qui ne seraient peut-être pas venus autrement.
Le projet de M. de Cathelineau fut approuvé par plusieurs évêques et accepté par le comité pontifical de Paris. Il eût incontestablement amené de nombreux défenseurs à la Papauté. Le but principal de M. de Cathelineau étant déformer un corps de volontaires ne coûtant pas un baïoqueau Saint-Siège, il devait en résulter infailliblement que les hommes dévoués , mais sans fortune , ne pouvant entrer aux Croisés , iraient s'enrôler dans le bataillon des tirailleurs franco-belges. — Les deux corps avaient donc ieur pleine raison d'être. Pauvres ou riches, qu'importait à cet héroïque bataillon, pourvu qu'il eût des hommes? Mais il importait à M. de Cathelineau, pour demeurer
fidèle à son programme et pour ne rien coûter au trésor pontifical, de n'agréer aux Croisés que des volontaires ayant des moyens personnels d'existênce.
Pie IX daigna charger M. le comte Théodore de Quatrebarbes de voir le général de Lamoricière, pour le prier en son auguste nom d'approuver la formation du corps proposé par Henri de Cathelineau f.
M. de Quatrebarbes nous fit l'honneur de nous visiter au Ritiro.
— Ils ne sont que soixante, lui dit notre commandant,, mais ils en valent dix mille !
— Dix mille, soit! répartis-je énergiquement, mais nous nous ferons tuer plutôt que de battre en retraite!
M. de Becdelièvre n'aurait qu'à revoir le cadre de la quatrième compagnie des zouaves pour s'assurer que nous tînmes parole à Gastelfidardo. Pauvre Lanascol! pauvre Guérinî pauvre Montravel I pauvre du Plessis!...
Quelques jours après, la visite de M. le comte de Quatrebarbes, M. de Cathelineau recevait par le télégraphe la réponse du général en chef, ainsi conçue :
« Le général ne fait et n'a fait aucune opposition à la d formation de votre corps. Il pense que le ministre des » armes ne fera aucune opposition à vous armer si vous
i. Le Saint-Père avait déjà nommmé, pour procéder à l'examen du projet de M. de Cathelineau, une commission de laquelle faisaient partie le regretté cardinal Villecourt et monseigneur Franchi.
» voulez aller occuper Velletri ou même Frosinone, sur la 9 frontière de Naples , ou enfin venir former une compara gnie de francs-tireurs pour la défense d'Ancône. »
Pendant ce temps, les événements se dessinaient, et dé jà Ton pressentait à Rome l'invasion révolutionnaire. M. de Gathelineau, dont le dévouement était sans bornes et l'abnégation sans regret, crut devoir faire un nouveau sacrifice à la cause sacrée qu'il était venu défendre.
Nous étions à table, une après-midi, dans le réfectoire du Ritiro.
Henri de Cathelineau entra. H était triste, sa voix était émue. Il venait nous annoncer notre licenciement.
Ce fût un deuil général.
— Entrez dans les zouaves, nous dit-il, mes enfants î je vous y suivrai !
On cria : « Vive Cathelineau 1 » mais on était aussi triste que lui.
Le Saint-Père daigna faire à l'ex-corps Cathelineau l'honneur de le recevoir dàns les jardins du Vatican. Sa Sainteté nous parla comme un père à ses enfants , nous distribua des médailles et nous donna sa main à baiser. Nos cœurs battaient bien fort : c'était de respect et d'amour. Où trouver un visage plus vénérable, exprimant mieux la bonté, que Pie IX? Toute son âme est sur ses traits. Ces noms de Saint el de* Père furent-ils jamais mieux portés? Que cette longue robe blanche lui sied bien, et que d'intelligence dais ce regard! Quand le Pape
90 LES SOLDATS BU BkftE
s'éloigna, oe furent des cris vingt fois Frétés: Vive Pie IX! vive le Pontife-Roi l C'étaient les acfikmaUoos de l'enthousiasme et du dévouement.
Nous voulûmes emporter tous quelque chose du Valioan. Les uns cueillaient une fleur, les ^utoes ramassaient une pierre; pour moi, je fus le plus heureux ; .je trouvai sur mon chemin un .petit fragment d',»ne «tète de marbre , et je fis bien des envieux. Je passai fièrement a^i milieu des gardes palatins et des hallehardiers, emportant ma trouvaille. C'était peu , mais c'était beaucoup.
Le lendemain, le corps des Gcoisés entrait aux Franco- Belges.
L'autorisation d'accompagner. ses volontaires lui ayant été constamment refusée par Son Excellence Mgr de 3Iérode, Henri de Cathelineau demanda au général de Latnoricière de lui marquer quelque poste où il lui fût permis de prendre part à la lutte.
— Eh bien, allez,à Ancônel répondit le générai en lui serrantlamain.
M. de Gathehneau s'y rendit sans tarder *t se jnitàte disposition du comte de Quatrebarbes, avant le siège, et à celle du brave général de Gourion, dès le oommeucejment des hostilités.
Mais, avant de partir de Rome , l?ex*comniandant du corps des Croisés recevait de Son Eminence le cardinal secrétaire d'État cette lettre si flatteuse, dont j'ai gardé la traduction ; j
a Très-illustre monsieur,
a L'offre faite par Votre Seigneurie Illustrissime de former, avec d'autres personnes , un corps de volontaires disposés à prêter leur concours à la défense de l'État de l'Église, étant une démonstration de dévouement envers Ja .personne sacrée du Saint-Père, ne pouvait pas ne point lui être agréable.
» Toutefois les difficultés qui ont surgi pour l'exécution de ce louable projet , ne permettant pas de laisser plu3 longuement dans l'incertitude Votre Seigneurie Illustrissime , je me fais un devoir de lui signifier que , ne jugeant .pasià prppos delà réaliser en ce momen^ Sa Sainteté m'a chargé, de vous manifester sa paternelle reconnaissance îfKUirJeièle religieux qui vous, avait, poussé à lui faire une -telle offce.
*.Que si les difficultés, qui ont surgi n'en permettent pas l'acceptation, le Saint- Père n'a rien perdu pour cela de ses sentiments de ^paternelle bonté envers vous et vos ^compagnons, en témoignage de jquoi , pour, vous attester plus grandement sa paternelle bienveillance , Sa Sainteté a daigné vous conférer la croix de Commandeur de l'Ordre
pontifical de Pie IX, dont les insignes et le brevet vous seront remis par moi dans quelques jours.
» Je saisis avec plaisir cette occasion pour vous déclarer l'estime distinguée avec laquelle je m'honore d'être ,
» De votre Seigneurie Illustrissime,
» Le vrai serviteur,
» G. Gard. Antonellî.
• Rome, le 25 août 1860. •
» A monsieur Henri de Cathelineau. »
Je retrouve également, dans mes notes de 4860, la belle réponse adressée par M. de Cathelineau à Son Éminence le cardinal secrétaire d'État :
« Éminence,
» La bénédiction du Saint-Père, l'acceptation du général de Lamoricière plusieurs fois répétée, l'autorisation de Votre Éoainence, me faisaient travailler avec ardeur à la réalisation du projet de réunir autour de la personne sacrée du Saint-Père un corps de volontaires s'entretenant de leurs propres deniers.
» L'énergique protection du saint cardinal Villecour, les décisions si pleines de sagesse et de prudence de Mgr Franchi, archevêque et nonce apostolique , n'avaient donné une ferme espérance.
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» J'étais encore, Éminence , encouragé par les sympathies d'un grand nombre de cardinaux , et celles d'un grand nombre d'hommes remarquables par leur science et leur mérite
» Mais aujourd'hui que le Souverain Pontife a daigné me faire connaître qu'il fallait, à cause de la marche si rapide des événements , renoncer à l'exécution de mes projets, j'obéis avec promptitude et soumission en attendant que cette voix qui nous arrête veuille bien nous rappeler.
» ici , Éminence, je ne sais dire combien je suis confus de me voir nommé Commandeur de l'Ordre si grand de Pie IX, moi qui, avec une simple croix de laine sur la poitrine , n'avais d'autre ambition , comme mes pères, que celle de défendre jusqu'à la dernière goutte de mon sang le plus grand , le meilleur des rois. »
Voilà les pièces dn procès des Croisés , que je n'eusse certainement pas eu ridée de tirer du passé, si M. le comte de Becdelièvro n'en eût parlé dans ses Souvenirs.
Le lecteur jugera.
Pour moi , fils d'un officier français mort à la tête de son bataillon sous les coups de la Révolution, je considérais, en 4860, comme un honneur de marcher sous les ordres d'un vaillant officier français tel que M. de Becdelièvre; comme aussi, avant ,1e licenciement des Croisés, j'étais fier de servir sous ui i petit-fils de Cathelineau !
La cavalerie pontificale se composait, en 486&, de quel* ques escadrons de chevau-légers, do dragon» et de geadarmes.
Les chevau-légers ont été supprimés depuis Castelfi* dardo, pour s'y être montrés trop légers; — défait que n'eurent jamais les gendarmes, troupe fidèle et vailtate qui honorerait la plus belle armée.
En réalité, les gendarmes d'aujourd'hui sont les anciens dragons du pape, fameux par leuTS chasses aux bandits, et transformés il y a unequinzaroe d'annëes.
Ce fut monseigneur de Mérode qui créa les escadrons actuels, dônt l'uniforme se rapproche sensiblement de celui des dragons français, et dont il siéra ci-dessous parlé plus longuement.
La verle Érin, l'île des Saints, la catholique Irlande n'avsit pas manqué d'envoyer une légi on de ses enfants au secours do la Papauté. Le pro-ministro des armes avait mis à la téte de la brigade de Saint-Pat îrick un gentilhomme d'une bravoure chevaleresque, le commandant O'Rèilly, qui fut plus tard député de Longford hu parlement britannique.
Ce fut O'Reilly qui, avec cinquant e de ses compatriotes, à peine habillés, à pe ine exercés et mal armés, défendit
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la Rocca de Spolète contre douze mille hommes et cinq batteries de canon. — Il capitula, n'ayant subi qu'une perte insignifiante, mais parce que les portes do château enfoncées par les boulets, et les bâtiments incendiés par les obus ne lui permettaient plus aucune défense. v
« A Castelfidardo, deux obusiers furent conduits sous un fendes plus vifs jusqu'en avant de la maison, avec le se-
Ces braves soldats, après avoir accompli la mission qu'ils avaient reçue, se réunirent aux tirailleurs, et, pendant le reste du combat, se distinguèrent au mfteu d'eux <. »
Partout oto ils se trouvaient engagés, les Irlandais soutinrent dignement leur vieille réputation d'intrépidité. On roamuttatt en eux les fils des héros de Fonte-
noyl !rtO<* '
Autrichiens, Bâvarois et Suisses formaient encore, avec les indigènes, d'autres corps de tirailleurs, dont quelquesuns firent héroïquement leur devoir.
Je me souviens qu'un matin, le général de Pimodan arriva au camp de Gollescipoli, porteur pour les Autrilettre de leur empereur, qui fut accueillie le enthousiasme.
ipériale apprenait à ces volontaires do la
général de Lamoriciére, sur les opérations " * contre l'invasion piémontaise.
Papauté que îeurs années da service à Rome leur seraient comptées en Autriche. Ils étaient fous de bonheur» ils nous sautaient au cou, ils nous embrassaient, ils riaient, ils pleuraient, ils criaient cent fois, mille fois : Vive Franz- Joseph! '
ous partagions leur joie, mais non sans réfléchir, et la comparaison nous rendait pensifs M
Le deuxième escadron des dragons pontificaux, connu sous le nom d'escadron étranger, fut formé dans les derniers jours de 4860, lorsqu'on s'occupa de réorganiser l'armée pontificale après le glorieux désastre de Castelfidardo. Il se composa de quelques anciens guides, noblement descendus de leur rang d'officier à celui de simples soldats, d'anciens zouaves et de nouveaux engagés que leurs goûts, leurs aptitudes ou même leur service dans l'armée française portaient vers la cavalerie. Tous ces volontaires auraient désiré une organisation et un uniforme à part qui
pût les distinguer de la cavalerie indigène et les unir par un lien plus intime à leurs camarades des zouaves, surtout une coiffure plus commode que le casque, qui ne laisse pas que d'être gênant sous un climat aussi chaud que le climat italien ; mais le ministère des armes n'ayant pas jugé à propos de créer un nouveau corps, il fallut forcément endosser la.casaque verte. Comme, après tout, leur dévouement n'était pas une affaire de costume, les dra-
1. La fin de ce chapitre est extraite des Souvenirs inédits d u* ancien dragon pontifical, M. Auguste de Viguerie.
gons en prirent leur parti et se mirent bravement à l'œuvre.
Je n'apprendrai rien à personne en disant que tout n'est pas rose dans l'éducation du cavalier. Le soin minutieux malpropre à donner deux fois par jour au poulet d'Inde pour sa plus grande propreté, les gardes d'écurie avec tous leurs accessoires, les mystères du paquetage, le régime des ruades, la promenade des chevaux en couverture, quand on tient en main un bucéphale qui tire au renard, tous ces détails et bien d'autres étonnèrent quelque peu d'abord les jeunes volontaires. Néanmoins, ils s'y plièrent sans trop de difficultés. Le moyen de faire autrement, quand les chefs eux-mêmes prêchaient d'exemple !
Le dernier venu procédant, un matin, au nettoyage de l'écurie, s'avisa de mettre des gants pour recueillir certains fragments échappés à la pelle et au balai.
— Qu'est-ce que c'est que ces manières là? dit le capitaine Saintenac, qui n'entendait pas raillerie sur les procédés militaires. Voici comme on s'y prend.
Aussitôt il se baisse et ramasse-le fumier à pleines mains.
Le dragon honteux jeta ses gants et ne s'en servit plus.
— Tiens! c'est beau comme l'antique, dit un marécha de logis plein d'érudition. Ça me rappelle Diogène jetant son écuelie le jour où il vit un enfant boire dans le creux de sa main.
Le mot fit fortune et le nom de Diogène resta pendant fcuit jours au héros de celle aventure.
Bref, tout le monde se rompit si promptement à cette nouvelle vie qu'au bout de trois mois, si le boute-selle sonnait à l'improviste, il ne fallait pas une heure pour rassembler l'escadron, faire le paquetage, seller et brider et monter à cheval.
Et de fait, quand il était sous les armes, le deuxième escadron n'avait pas trop mauvaise mine.
Pour monté, il l'était passablement. Quelques volontaires avaient des chevaux à eux, mais le plus grand nombre fat fourni par le gouvernement pontifical qui, n'ayant pas le* mines du Pérou à sa disposition, ne pouvait naturellement donner des bêtes de pur sang. La remonte laissa un peu à désirer dans le principe. Faute de mieux, on compléta l'effectif avec des chevaux ayant appartenu à l'armée du roi François II, échappés du siège de Gaëte. Rien de plus piteux que la mine de ces pauvres quadrupèdes. Maigres, efflanqués, tenant à peine sur leurs jambes, ils avaient un poil qui les faisait ressembler à des oure;. En revanche, leur queue n'en possédait pas un brin, la faim les ayant poussés réciproquement à des actes monstrueux pendant les rigueurs du siège. De plus, korresco nferens, d'aucuns avaient la gale. C'était le cas où jamais die prendre des gants pour le pansage.
Eh bien ! les soins et le régime ne tardèrent pas à ragaillardir les nobles bétes. Un beau jour, comme le chml de Job, ils frappèrent du pied au son des trompettes, et il ne fallait pas s'aviser de leur pincer l'oreille en mettant
flamberge au vent, accident qui n'est pas rare chez les
maladroits.
Le œjoamandant de .l'escadron, était le capitaine vwmte deiaintenac, ancien officier aux guidée de l'armée française, ancien guide de Lamoricière, etayantassUté en cette Qualité à Ja batailie de Castelfidardo.
Brave comme son ëpée, inflexible sur la dkicÂf^iae, le capitaine Saintenac cachait sous des dehors révères un cœur paternel. Il punissait rarement, toujours avec justice, et ne refusait jamais rien de ce qui pouvait se concilier avec les règlements. 11 poussait l'obligeance jusqu'à servir de caissier à , ses dragons, c'estnà-dûpe qu'il gardait leur petit pécule particulier et le leur remettait è Jiresure de leurs besoins.
Les lieutenant et sous -lieutenant furent d'abord MM. Évrard et Caye, l'un belge, l'autre ancien sous-officier de l'armée française, et un peu plus tard le marquis d'Ayguesvives.
,Quant à la composition du corps, si elle se modifia par la suite, elle forma dans l'origine un noyau très-compacte, uni par un sentiment commun de dévouement à la cause du Saint-Père, et l'impatience commune de voir arriver l'heure du combat. La France et la Belgique, celle-ci toutefois dans une proportion beaucoup moindre, en avaient fourni les éléments. Chaque région de notre beau pays y était représentée.
L'ouest par MM. Louis de Charette, Le Beschu de Champsavin, Antoine de La Rochelle, Gaston de Chevigné, Bli-
neau, de Cadaran, du Teilleul, Dion, Ingand de Saint- Maur. '
Paris, par MM. Nalbert et le comte de Beaufond.
L'est, par MM. le vicomte de La Guérivière, Varin d'Ainvelle, de Murard, de Carmoy, Bonnefoy.
Le centre, par MM. de Colasson et Bouquet des Chaux.
Le midi, par MM. le marquis d'Ayguesvives, Henri de Montbel, dont le nom est cher aux cœurs toulousains, 'de Brignac, ancien élève de l'école polytechnique, le marquis de Valfoos, d'Arbalestrier,de Pegueyrolles, de Guibert, le comte de Touchebœuf, Auguste de Viguerie ; plus tard MM. de Valady, Figuéreset deSénégas.
L'élément non français comprenait entre autres MM. Lejeune, Van-der-Bruch, Van Gammerel, Yan-der-Varen, Dierix. N'oublions pas le plus aimable et le plus aimé de tous, le jeune comte de Linange, d'une famille princière d'Allemagne alliée à la maison royale d'Angleterre1.
La plus intime cordialité régnait dans ce petit groupe militaire, sans distinction de rang, d'âge, ni même de grade. Les plus riches partageaient fraternellement leur avoir avec leurs camarades moins fortunés. Comme la douceur de la gamelle n'avaient rien d'attrayant, on s'associa pour prendre ses repas en commun, soit dans une trattona, soit dans une salle particulière louée ad hocy où l'on installa un cuisinier du crû. Le plus souvent la cuisine était
i# De ces volontaires» trois n'existent flusT MM. de Montbel, de Lamocsier et de Murard sont morts, regrettés de tous leurs camarades, peu de temps après avoir quitté l'escadron.
détestable ; mais, arrosée d'un petit vin blanc d'Orvieto, elle passait tant bien que mal.
Cette mess de simples soldats et de sous-officiers s'éleva bientôt à la hauteur d'une institution, et prit le nom de Cercle de Saint-Pierre. Elle eut ses insignes et sa deviser un anneau d'or sur lequel on lit en relief : In spe contra spem.
Le cercle de Saint-Pierre a brillé en son temps d'un certain éclat. Plusieurs zouaves en ont fait partie. Il a eu même des membres honoraires fort distingués en dehors de Vannée pontificale, et l'anneau d'or est resté comme un lien éternel de fraternité entre les anciens dragons presque tous dispersés aujourd'hui.
Les premières garnisons de l'escadron furent Mentana et Monte-Rotondo, le village et le bourg illustrés naguère par une grande victoire. Ce fut dans ces environs si pittoresques et si accidentés, sur ces plateaux déserts, sur ces routes aux pentes rapides, les unes ombragées, les autres découvertes, qu'ils firent leurs manœuvres journalières, sous les ordres du chef infatigable qui ne leur laissait point de repos. Plus d'une fois, à leurs rares moments de loisir, ils ont erré sous les oliviers de la vigna Santucci devenue célèbre. Leur quartier à Mentana était le palais à demi ruiné desBorghèse, celui-là même où les garibaldiens se retranchèrent le 3 novembre; et si le plus grand nombre d'entre eux a aujourd'hui un regret au cœur, c'est de ne pas s'être retrouvé là au jour de l'aclion.
La population de Mentana se montrait pour nous extrêmement sympathique, et lorsque nous quittâmes le village, elle nous fit les adieux les plus touchants. Je ne parle pas du bon curé qui nous aimait comme ses enfants. Le digne homme venait quelquefois nous surprendre au cercle de Saint-Pierre. Un soir que nous étions à table, nous le vîmes entrer, tenant dans ses bras une énorme dame-jeanne dont il voulut absolument régaler les défenseurs du Saint- Siège.
Pas n'est besoin de dire qu'on fit le plus grand honneur au contenu et qu'on but largement à la santé de Pio Nono.
, Quant à la provenance du précieux liquide, je ne sau~ rais mieux Tindiquier qu'en rapportant l'anecdote qui nous fut contée par le signor parroco.
Je ne sais plus à quelle époque, au xvie siècle je crois, un magistrat, renommé par son goût pour la bonne chère, se mît un jour en voyage. Comme il était homme de précaution, il fit prendre les devants à son majordome, en lui recommandant de chercher les meilleurs gites, c'est-àdire les hôtelleries qui possédaient le meilleur vin. îl de-
vait les désigner à son maître parce simple mot : EST, écrit à la craie sur la porte de la Locanda.
Cela voulait dire en bon latin : Il y a du bon vin ici.
Le serviteur remplit sa mission avec Qdélité et intelligence. Le magistrat s'arrêta partout où il vit l'inscription convenue, et il n'eut pas lieu de s'en plaindre;
répétée trois fois : EST, JEST, EST.
— Oh! oh! dit-il, voilà qui promet.
En effet , ce jour-là il but à «on dîner un vrai nectar.
Depuis lors, le vin si goûté par Son Excellence a gardé cette désignation, et on la voit encore affichée à Rome sur la porte de quelques hôtelleries hantées par les gens du *>ays.
Le^vin du cnré deDlentana appartenait à ce ttfeme cru, et il faut avouer qu'il n'avait pas volé sa réputation.
Monte-Rotondo, ancien Ertttm\ aujourd'hui bourg de 4,200 âmes, nous était peut-être moins favorable. L'escadron, ainsi qu'une compagnie de gendarmes pontificaux, logeait dans le palais du prince de Piombino qui, en sa qualité de révolutionnaire, devait diablement maugréer de voir ses appartenances vouées à une telle destination. Il n'était pas leseul dans ces sentiments. Un jour que l'escadron revint à Monte-Botondo , après une excursion qui l'en avait tenu éloigné pendant quelques jours le propriétaire d'une écurie que nous avions occupée précédemment, refusa de nous la livrer. Le capitaine ordonna d'enfoncer la porte à coups de hache. Inutile de dire que, sur cette menace, l'Érétin s'exécuta.
Toutefois, à part de rares exceptions, ia majorité dei habitants nous voyait de très-bon œil. Ces braves gens ne furent pas peu surpris , un soir de grande fête qu'ils se pressaient dans l'église paroissiale , d'entendre chanter un
cantique français par quatre dragons , avec accompagnement d'orgue , un cinquième tenant le clavier.
Accueillis etfétés par les moines dedeuxou trois couvents du voisinage, vrais hommes de Dieu qui passaient leur vie à faire le bien, comblés de prévenances par d'honnêtes familles, nous n'avions pas tardé à avoir des amis dans la place.
— Croiriez-vous, me dit un de mes camarades, que la signora B... qui nous vend de si bon scelti (cigares choisis), m'a fait des propositions?
— Oh I fis-je tout scandalisé, une si respectacle matrone...
— Attendez, c'est pour le bon motif. Elle m'a insinué qu'elle me donnerait volontiers une de ses filles en mariage.
— Ah! et qu'avez-vous répondu?
— Ni oui ni non. Je me suis sauvé en riant.
Le fait est qu'à moins <fun divorce, il n'y avait guère moyen d'arranger l'affaire, le susdit dragon étant marié et père lui-même de trois charmantes filles.
Nous changeâmes de garnison peu de temps après, et la marchande de tabac en fut pour ses espérances.
Je ne sais ce que pensent aujourd'hui de l'unité italienne les quelques enragés qui nous regardaient de travers, mais j'ai lieu de croire que les habitants de Monte- Rotondo n'ont pas été convertis à l'idée soi-disant nationale par l'apparition récente de. Garibaldi dans leurs murs.
De Monte-Rotondo, l'escadron passa successivement à Caprarola et à Castel-Gandolfo.
Un matin, après avoir chevauché toute la nuit dans ta direction du nord, nous vîmes le soleil se lever sur un amphithéâtre de collines luxuriantes de végétation. Aux flancs de la plus haute, semblait suspendu un amas d'habitations,traversé par une longue rue, à l'extrémité, ou plutôt au sommet de laquelle un majestueux palais presque une forteresse, dessinait sa forme pentagonale sur le ciel d'un bleu foncé.
C'était la ville et le palais de Caprarola.
Le palais passe pour le chef-d'œuvre de Vignole. Une immense cour, où Ton pénètre par une double rampe, sert d'accès à la grande façade qui est tonrnée du côté de la ville. Quant à l'intérieur, c'est, comme l'ensemble du dehors, une vraie merveille d'architecture. Au centre de l'édifice se trouve une cour circulaire entourée d'une belle galerie en arcades où nos éperons résonnaient comme sous une voûte d'église. Du côté opposé à l'entrée principale, s'étendent d'immenses jardins aujourd'hui presqueen ruine, mais ornés encore de statues, de fontaines et de mille ouvrages ingénieux dans le style un peu tourmenté de l'époque postérieure à la renaissance.
A gauche du palais, d'immenses écuries voûtées pour trois cents chevaux; puis, tout auprès et comme à portée de la main, un gracieux petit monastère, qui s'adossait à la montagne comme un nid d'aigle. Seulement, comme il était séparé de la route par un ravin de deux cents pieds,
il fallait pour s'y rendre aller chercher un pont situé beau-
coup plus haut.
Le jour de notre arrivée, le capitaine nous fit ranger en bataille dans la cour d'honneur, puis quand nous eûmes mis pied à terre, il nous dit :
t Messieurs, vous êtes chez vous, t
Le palais bâti pour les Farnèse au xvi* siècle «t passé depuis longtemps dans la maison royale de Naples, parsuite du mariage de l'héritière des derniers ducs avec Philippe Y, devint donc notre résidence. IL était impossible d être mieux logé.
L'escadron reprit sa vie habituelle entremêlée d'exercices et de causeries, soit dans les belles salles qui nous servaient de chambrées, soit dans le labyrinthe des jardins. Les causeries roulaient presque toujours sur le même sujet : le rôle encore incertain que nous serions appelés à jouer, et l'impatience où nous étions d'affirmer notre dévouement. Mais aucun événement ne troubla l'uniformité de notre existence, à l'exception d'une horrible
coltellata essuyée par le jeune Belge Yan-der-Varen. Ceci est, comme on sait, un accident assez commun en Italie.
Le pauvre resta plusieurs jours entre la vie et la mort.
Il eut la chance d'en réchapper, et aujourd'hui il se porte
à merveille.
Chaque matin, levés avant l'aurore, nous allions, par res chemins escarpés, où nos chevaux avaient peine à lenir, chercher un endroit propice à l'école de peloton. Quel magnifique champ de manœuvre dans la solitude.
D'immenses prairies entrecoupées çà et là de quelques touffes d'oliviers ou de chênes verts, un lac aux eaux stagnantes, le tout entouré de* montagnes qui semblaient nous séparer du monde vivant. Plirs d'une fois, lancés au galop de charge vers le lac, c'était à croire que nous allons disparaître dans ces profondeurs inconnues. Par bonheur, le commandement de halte arrivait à temps.
Au retour, on traversait le joli bourg de Ronciglione. Les belles contadine se mettaient à la fenêtre pour nous voir passer, et chacun de se redresser sur sa selle.
Pendant leur séjour à Caprarola, les dragons eurent une bonne fortune dont ils garderont longtemps le souvenir. Le roi François II, venu pour visiter son château, passa l'escadron en revue. Les marques de respect et de sympathie qu'il reçut parurent le toucher profondément. Tous ceux qui ont eu le bonheur d'approcher l'auguste exilé savent combien il possède cette gracieuse courtoisie du coeur dont les Bourbons ont le secret. Les volontaires étaient ravis; mais les plus heureux furent quatre soldats napolitains récemment engagés dans nos rangs. Ces fidèles serviteurs baisaient en pleurant les- mains de leur roi bien-aimé, attendri lui-même jusqu'aux larmes.
« Messieurs, dit le roi, lorsqu'il prit congé des dragons, * jeeeuhaite que vous puissiez bientôt combattre pour la j^plus sainte des causes. »
€'eMt là leur plus ardent désir.
Mais, hélas! pour la plupart d'entre eux, il ne devait pas se réaliser.
Castel-Gandolfo fut la dernière et ia plus belle résidence de l'escadron avant sa rentrée définitive à Rome. Je n'en dirai rien pour ne point prolonger cette courte notice. Sa situation aux portes de la ville éternelle, ses environs si pittoresques, son lac, la magnifique allée de chênes verts, connue sous le nom de galerie, qui se prolonge jusqu'à Albano, sont trop connus desvoyageurs pour que j'en fasse la description. Le séjour des volontaires y fut attristé d'ailleurs par un événement tragique qui fit beaucoup de bruit dans le temps et qu'il est mieux de vouer à l'oubli.
Ces divers changements de garnison furent entremêles de séjours à Rome, séjours d'autant plus agréables qu'ils étaient moins prolongés. C'était le bon temps, car on y menait une douce vie, une vie de garde nationale, suivant l'expression d'Arthur de la Guérivière. Point de manœuvre; tous les matins seulement la promenade des chevaux dans les grandes ruines, sur la via Nomentana, la voie Appia, ou les bords du Tibre du côté de la fontaine ûAcquaAcetosa. Quand on passait près d'une belle église, Saint-Paul, Sainte- Agnès, Saint-Sébastien hors les Murs, une partie de l'escadron la visitait, sur la permission de l'officier de semaine, tandis que l'autre gardait les chevaux.
Le quartier était à la Pilota, dans les bâtiments mêmes du ministère des armes, les écuries au palais Colonna, c'est-à-dire un peu loin, ce qui n'était pas commode pour transporter d'un lieu à l'autre les selles paquetées. Ces écuries vraiment princières s?éclairaient sur les jardins
du palais et, par les hautes fenêtres grillées, nous arrivait le parfum des orangers et des lauriers roses.
Le cercle s'installait via dei Luchesi, ou ailleurs. Vers quatre heures, lorsque le service était terminé, les dragons se dispersaient comme un vol d'oiseaux, pour aller, qui au Pincio, qui au café Costanza, ou dans les logements que certains possédaient en ville. Il y avait via Borgogno* na, via Bocca di Leone, des intérieurs où Ton devisait gaiement. Il arrivait même parfois qu'on allait au spectacle, au petit théâtre Aliberti. Ces soirs-là, malheur à la prima donna qui s'avisait d'arborer les couleurs piémontaises ; elle était impitoyablement sifûée.En revanche, les applaudissements et les bouquets saluaient les couleurs pontificales. Tout cela était un peu jeune, mais il fallait bien se distraire de la vie absorbante de chaque jour.
Ce fut durant un de ces séjours à Rome que les dragons eurent l'insigne honneur d'être reçus par le Saint-Père en audience privée. Dire la bonté touchante avec laquelle il nous accueillit et notre émotion à tous serait une tâcho au-dessus de mes forces. Quel cœur catholique ne s'est senti brûler d'un feu divin en présence de Pie IX! Je le vois encore, avec sa noble et calme figure dont la sérénité domine toutes les tempêtes, debout au milieu de la salle où nous étions agenouillés sous sa bénédiction. Chacun de nous reçut de sa main une belle médaille de l'Immaculée Conception.
Qu'on dise maintenant que les soldats du Pape ne sont pas des mercenaires t
Mercenaire 1 oui, ce sont là des récompenses pour lesqu.'Ies on se fait tuer.
Nous l'avons revu depuis, en diverses occasions, notre vénéré pontife, et chaque fois avec un bonheur plus grand.
Un soir du mois de mai 4864, sur un ordre reçu à l' improviste, l'escadron quitte Monte-Rotondo en toute hâte et, après une courte halte à Rome, te met en marche pour Ponte-Galera. Une partie de l'armée se trouvait au lieu du rendez-vous. Dragons, zouaves, chasseurs indigènes s'échelonnent sur les bords du Tibre. Bientôt, à un détour du fleuve, apparaît la galère pontificale. Un immense hourra h ébranle les rangs des ûdèles, tous les sabres sont en l'air : VivaPio Nono t
Le saint cortège disparu, on dresse les tentes, on fait le café, les. grand-gardes «ont posées comme en campagne, puis on senne le boute-selle. Nous allons au-devant du Saint-Père qui retourne à Rome par le chemin de fer.
Il nous passa en revue. Le défile4 fut splendide, bien que la tenue laissât à désirer après vingt-quatre heures d'exercice. Au milieu du terrain accidenté qui entoure la station de Ponte-Galera, un large fossé se trouva tout à coup en face de l'escadron. Tout le monde le franchit au galop sans sourciller, pour aller recevoir la bénédiction de Pie IX.
La nuit se passa sous la tente, une de ces belles nuits étoilées comme on n'en voit qu'en Italie. Nous rentrâmes à Rome le lendemain, sur nos chevaux exténués. Les
LES SOLDATS D0 PAPT 111
pauvres bêtes n'avaient mangé depuis la veille que les quelques brins d'herbe qu'elles avaient pris du bout des dents.
Ce fut notre premier: essai da campement Lfannée suivante, il y eut àTprto d'Anzio, sur les abords de 1* mer, ua camp beaucoup plus sérieux où toute l'armée pontificale se : trouva réunie* Elle y reçut encore* la visite du Saint-Père et du roi François II.
Ces divers incidents, en entretenant parmi les dragons l'esprit militaire et le dévouement, ne faisaient qu'augmenter leur impatience» Ils attendaient l'heure del'action et cette heure ne sonnait pas. Une seule fois^ils avaient payé de leur personne dans une courte et brillante- campagne arrêtée dès son début.
C'était en janvier 4864. Monseigneur de Mérode, alors ministre des armes, avait formé le projet hardi de reprendre la Sabine* province limitrophe des États actuels de l'Église* et il donna Tordreeu colonel Becdelièvre de franchir la frontière à la tête d'un petit corps de troupes-d'un millier d'hommes, zouaves, dragons, gendarmes et artillerie. Uescadron qui commençait alors à se former comptait à peine une trentaine d'hommes.
L'expédition s'ouvrit sous les plus heureux- auspices. Dans la nuit du 24 au S5 janvier* lès zouaves enlevèrent un poste piémontais à Ponte^Corese» L'ennemi eut un homme tué et laissa dans nos mains cinquante prisonniers.
Les dragons, de leur côté, envoyés en reconnaissance
rétablirent les couleurs pontificales dans divers villages de la Sabine.
Le troisième jour, un ordre formel envoyé de Rome, sur la sollicitation du chef de l'occupation française, rappela les troupes sur le territoire pontifical.
Cette petite campagne excita l'ardeur des volontaires, lis espérèrent recommencer au premier jour, mais ils comprirent bientôt qu'ils étaient condamnés à une inaction indéfinie.
Cependant le temps marchait sans amener aucun changement à l'état des choses. N'ayant plus l'espoir de se rendre utiles, rappelés par leurs familles ou par leurs affaires, les dragons retournèrent en France ou en Belgique, la plupart pour y prendre des positions qui enchaînèrent leur liberté. Les vides occasionnés par ces départs succassifs furent remplis par des Romains. Les quelques Français restés à leur poste sont devenus officiers.
En cette qualité, MM. de la Rochette, d'Arbalétrier, de Linange et du Teilleul ont pris une part active aux derniers événements. Le marquis d'Ayguesvives s'y est distingué comme officier d'ordonnance du général Zappi.
Le deuxième escadron était au combat de Mentana, et il n'est pas besoin de dire qu'il s'y est bravement conduit, notamment le peloton commandé par le lieutenant de la Rochette qui a fait plusieurs prisonniers.
Heureux ceux qui se trouvaient là !
Les vainqueurs de Mentana ne peuvent plus rien envier aux immortels vaincus de Castelûdardo.
On s'est demandé plus d'une fois, tout bas et tout haut, à quel propos monseigneur de Mérode avait gratifié les volontaires franco-belges d'un costume turc, — c'est-àdire de l'uniforme des zouaves.
Il m'est arrivé, je dois le dire, d'entendre traiter fort cavalièrement, depuis sept années, cette fantaisie du ministre des armes.
Aux uns, je répondais que monseigneur de Mérodo avait certainement conçu le désir d'être agréable au vainqueur africain, au général de Lamoricière.
Aux autres, je faisais observer que la religion catholique n'étant pas exclusivement celle de tel ou tel pays, mais ayant des ramifications et des ouailles sur tous les points du globe, le ministre des armes du pape pouvait, sans qu'on eût le droit de s'en étonner, donner à ses soldats le costume turc aussi bien que l'uniforme français, — si le premier était plus commode que le second.
\ ceux-ci, je prouvais que la tenue des zouaves pontificaux, — principalement à cause du képy et du pantalon, — était plutôt bretonne que turque; ce qui, dans la pensée du pro-ministre, eût révélé le désir de rendr e un délicat1 dommage à celle des provinces de France qui envoya le plus de soldats et de braves soldats à la Papauté.
À ceux-là, enfin, je racontais qu'un volontaire français, — à qui ses ennemis mômes veulent bien reconnaître quelque peu d'esprit, — ayant l'honneur d'être reçu en audience par le Souverain Pontife, aurait proposé à Sa Sainteté la formation d'une chevalerie nouvelle, destinée à amener à Rome, — la vanité aidant le dévouement, — de véritables armées de volontaires.
A quoi Pie IX, — avec sa finesse proverbiale, —^aurait répondu :
— Mon cher enfant, les chevaliers ne sont plus de ce temps.
— Très-Saint Père, ne pourrait-on réformer les statuts de l'ordre militaire et hospitalier de Saut-Jean de Jérusalem?
— Les chevaiiersde Malte ?. . . reprit Pie IX en réfléchissant un moment. Non, ce sont les zouaves à présent, il faut des zouaves!...
— Eh bienl Saint-Père, laites des zouaves de Malte!
De là, disais-je, vint très-probablement l'idée de changer en bataillon de zouaves le bataillon des tirailleurs ♦franco-belges.
Mes quatre plaidoyers, pour être remplis de bonnes intentions, «'étaient cependant point l'expression de la vérité. — Voici comment le commandant de Becdelièvre raconte, dans ses Souvenirs, l'origine du nouvel uniforme des franco-belges,— de ce glorieux uniforme baptisé dans le sang à Castelûdardo, à Ancônè, à Spolète, et désormais honoré dans le monde entier.
« Cependant, au milieu de ces préoccupations et de ces «rouis, je m'assurais que notre bataillon devenait un corps tout à fait sérieux. Les admirables éléments qu'il renfermait, ses bonnes dispositions qui ne se démentaient pas, l'esprit de discipline et de bravoure qui ranimait, tout annonçait qu'il remplirait glorieusement toute sa tâche; il pouvait attendre les événements.
» Il ne me restait plus qu'à lui donner, chose importante, un uniforme qui lui fût spécial, car le nôtre était affreux. L'uniforme que je préférais tenait à la fois du costume des zouaves d'Afrique et de celui de l'infanterie française. Quelques personnes le désapprouvaient comme étant peu convenable à un corps pontifical. Bien des modèles en opposition avec le mien furent envoyés au ministre des armes. J'écrivis alors en ces termes à monseigneur de Mérode :
« Monseigneur,
» J'apprends à l'instant que vous hésitez à faire ce que vous m'avez promis. Ce sont, comme vous le savez, 1 js hésitations qui font tout manquer, et en pareil cas, il importe d'agir vite pour obtenir un bon résultat. Ce bon résultat, vous l'aurez, en adoptant la tenue que je vous ai proposée; tenue essentiellement militaire, et se rapprochant de celle des zouaves qui, comme vous le savez, sont connus dans le monde entier comme intrépides soldats tandis que celle des Suisses du palais, que certaines per-
sonnes proposent, ne rappelle aucun souvenir guerrier. H faut donc revenir à votre premier mouvement et adopter de suite mon uniforme. H sera beau, attirera du monde; celui que vous proposez n'est plus de notre époque.
» J'espère pouvoir aller moi-même présenter un de ces jours mon uniforme au saint-père.
ji Je suis, etc.,'
« J'avais choisi cette tenue, parce que, suivant moi, à part la coiffure qui n'est ni belle ni commode, c'est le vrai costume du fantassin. Cou dégagé, poitrine libre, ventre chaud, jambes pour ainsi dire cuirassées, ce sont là des conditions si essentielles, que lorsque des soldats qui n'ont pas cet uniforme entrent en campagne, ils ôtent leur col ou cravate, déboutonnent leur capote, mettent leur pantalon dans les guêtres, et s'ils couchent dehors, ils s'enlourent le corps d'une ceinture quelconque. Malgré ces avantages, le général en chef à qui j'écrivis à ce sujet, en lui envoyant un croquis de mon uniforme, me répon-
» Mon premier devoir est d'habiller tant bien que mal Jes recrues qui m'arrivent d'Autriche dépourvues du nécessaire; vous trouverez donc bon que je m'en acquitte avant de m'occuper d'enjoliver les vôtres.
» L.-A. de Becdelièvre. »
dit:
» Général de Lamoricière. »
« Je compris parfaitement cette raison, mais je persistai, vu l'excellent effet qu'avait produit ma démarche sur le bataillon. Je fus, sur ma demande, présenté par monseigneur de Mérodeau Saint-Père; je me fis accompagner du sergent de Moncuit à qui j'avais fait prendre le nouveau costume que do loin on distinguait difficilement; il était gris bleu avec soutaches et passementeries rouges. Sa Sainteté fut très-satisfaite et s'égaya beaucoup de l'aisance et de la désinvolture du modèle. Peu après, le ministre des armes adopta cette tenue par un décret *. »
M. de Becdelièvre fut donc le créateur de notre uniforme; rendons à César ce qui est à César ! On voit que, dans le récit de l'ancien commandant des zouaves, il n'est question ni de l'Afrique, ni de l'Orient, ni de la Bretagne, ni de Malte. — Il appartenait d'ailleurs à un officier français aussi expérimenté de nous doter d'une tenue essentiellement militaire et commode, — sauf toutefois les molletières, que plus d'un volontaire a plus d'une fois données au diable.
Nous voilà donc campés à une portée de fusil de Collescipoli (colline de Scipion), dans les montagnes, plus alertes et plus gais que jamais.
a Les cantonnements furent établis jusqu'à Narni. Chaque corps fut placé dans les lieux ombragés. Ceux qui avaient des tentes-abris s'en servirent, les autres cons» truisirent des abris en feuillage. Le bataillon de tirailleurs,
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pourvu de tous les objets nécessaires, campa suivant les règles de la castramétation, et fit le service en campagne avec autant de sévérité qu'aurait pu le faire un corps d'armée profondément pénétré du sentiment de ses devoirs. Cette vie active lui plaisait beaucoup, il comprenait tout ce qu'avait d'important pour lui l'étude d'une guerre à laquelle il devait, suivant toute apparence, prendre part bientôt.
o. Les recrues continuaient à nous arriver. On forma succesivement cinq compagnies et l'effectif approcha du chiffre de 400 hommes. Par ordre du ministre, le corps eut une fanfare, et dès ce jour rien ne lui manqua. La manœuvre des tirailleurs et le tir à la cible furent nos principales occupations. »
Fixer sa tente, astiquer son fusil, sa baïonnette, le ceinturon, les boucles, la plaque, la giberne, le fourreau, les souliers, les molletières, blanchir ses guêtres et noircir ses mains, nettoyer tout hors soi-même : voilà le métier de troupier qui commence. Exercices, théorie, factions, corvées, inspections» nous y sommes jusqu'au cou. A cinq heures, la diane, café ; de six à huit heures, exercice; à neuf, déjeuner; de midi à deux heures, théorie ; à cinq heures, dîner ; de cinq heures et demie à sept heures et demie, exercice ; à neuf heures, l'appel, la prière, et bonsoir la compagnie. On couche sur la pierre ou sur la terre; il pleut, l'eau filtre au travers de la tente; ah tek? on dort toujours. Ce n'est plus le lit de la maison maternelle, mais c'est encore bon, car on dort.
On ne s'endormait pas cependant sans demander à Dieu, s'il était dans ses desseins de nous donner le baptême du feu, de daigner nous le donner le plus tôt possible. — Il me souvient encore que le brave Jules d'Anselme de Puisaye à côté de qui je dormais sous la tente, me réveilla en sursaut, certaine nuit, en criant comme un possédé et en m'enfonçant une côte :
— Feu !... criait-il... En avant!.,, en avant!...
— Non, non, un peu en arrière, s'il te plaît, lui dis-je en protégeant mes côtes.
Mais il paraît qu'il n'était point dans ses habitudes d'aller en arrière, car il reçut, à Castelûdardo, neuf jours plus tard, cinq magnifiques blessures, — oui, cinq, le gourmand!
Dieu nous entendit.
Le général de Lamoricière se trouvait à Spolète, souffrant un peu de la goutte, tout occupé de sa petite armée, lorsqu'il se présenta au quartier-général un jeune officier piémontais, — M. Farini, fils de l'homme qui joua un si triste rôle à Modène et qui devait mourir fou, — porteur d'un message du général piémontais Fanti pour le commandant en chef des forces pontificales.
Ce message, écrit dans un français barbare, était.cependant plus singulier encore par l'insolente sommation qu'il contenait à l'adresse de Lamoricière, et que le général s'empressa de transmettre au cardinaKsecrétaire d'État, en lui exposant les périls que créerait l'invasion piémontaise.
Le général en chef n'avait pas été sans inquiétudes, lors
de la concentration de deux corps sardes sur la frontière de Toscane et sur la frontière des Marches ; aussi avaitil invité le gouvernement romain à demander des explications au cabinet de Turin.
Le Piémont répondit, à "plusieurs reprises, que cette concentration de troupes, loin d'être opérée dans un but hostile au Saint-Siège, ne Tétait au contraire que pour protéger les États de l'Église contre toute tentative d'invasions garibaldiennes.
On voit que la comédie de 1 867 n'était qu'une deuxième édition, revue et augmentée, de la comédie de 4860.
Le cabinet des Tuileries, également consulté par le gouvernement pontifical, l'engageait à ne pas se préoccuper de ces mouvements de troupes, qui étaient faits exclusivement dans, l'intérêt du Saint-Siège. La France encourageait le Pape à ajouter foi aux explications fournies par le Piémont, dont elle garantissait les intentions loyales.
Il faut rendre cette justice au « foudre de guerre » Cialdini, qu'il avait une peur bien sentie du héros de Constantine; aussi, non content de l'attaquer avec des forces dix fois supérieures, pour mieux assurer son triomphe de forban, ce foudre entra, sans déclaration de guerre, dans l'État pontifical, et s'en vint bravement attendre Lamoricière au coin d'un bois1; — moyennant quoi les compères enthousiasmés décernèrent bruyamment à l'an*
i. Le bois des Crocelto.
cien caporal espagnol le sobriquet de foudre de guerre.
Il paraît qu'en Italie on a des foudres à prix réduit.
Avec ce prodigieux coup d'oeil militaire que M. Ciàldini serait seul à lui contester, Lamoricière comprit tout d'abord la gravité de sa situation. Comptant sur la loyauté des explications et des intentions de Judas, et croyant par conséquent n'avoir à lutter que contre les bandes garibaldiennes, il avait distribué sa petite armée en deux corps principaux, fractionnés par détachements dans les villes et sur les frontières ; — mesure pleine de sagesse, du moment qu'on ajoutait foi aux déclarations piémontaises, mais qui créait de sérieux dangers en présence des forces considérables du Piémont, entrant à la fois par la Toscane et par la Romagne.
L'armée romaine pouvait être prise entre les deux corps ennemis et écrasée d'un seul cowp, ou bien elle pouvait être détruite en détail.
Le plan de Lamoricière fut aussitôt conçu ; pour déouer celui de l'ennemi, il fallait réunir sans retard les détachements de Terni, Spolète, Macerata, concentrer toutes ses forces autour d'Ancône, tenir la campagne aussi long- . temps que possible, accepter même au besoin une bataille, se renfermer ensuite dans la place d'Ancône et y soutenir un siège.
A peine avait-il arrêté son plan, que le général reçut du ministre des armes deux dépèches qui eurent pour résultat
de le çpnûrmer d.ans ses résolutions.
Première dépêche:
« L'ambassadeur de France à Rome vient de déclarer » que si les troupes piémontaises entraient sur le terri- » toire pontifical, l'Empereur se verrait obligé de s'y op- » poser, et que Tordre est donné d'augmenter la garnison » de Rome.
»X. de MÉRODE. *
Deuxième dépêche :
« L'Empereur a écrit de Marseille au roi de Sardaigne » que si les troupes piémontaises pénétraient sur le terrid toire pontifical, il sera forcé de s'y opposer. Des ordres » sont donnés à Toulon pour embarquer des troupes, et » ces renforts vont arriver incessamment. Le gouvernement » ne tolérera pas la coupable agression du gouvernement » sarde. Comme consul de France, vous devez régler vo- * tre conduite en conséquence.
» GRAMONT. r>AM.de Courcy, consul de France à Ancône. »
Le 12 septembre 4860, dans la matinée, nous entendîmes sonner l'appel aux sergents-majors; on n'y fit guère attention d'abord, puis le bruit alla grossissant que Vordre de départ était arrivé. Il étëit sept heures du matin. Les majors reviennent. Hurrah ! On lève le camp, on va marcher à l'ennemi. A bas les tentes! On nous distribue le pain de munition, un sac de biscuit de campagne, et neuf paquets
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de cartouches ; avec les trois que nous avions déjà, cela nous mettait à chacun entre les mains la vie de soixantedouze hommes. Nous allons donc au-devant de messieurs les ennemis, ou de monsieur l'ennemi, comme disait du Baudiez; il y a au moins cinq étapes; les étapes seront longues ; on dégorge bien vite son sac de toutes les inutilités. H faut voir comme le soldat qui va se mettre en marche est
avare pour son sac. Qui veut une chemise? qui veut une
brosse? qui veut une paire de guêtres? Azor, Azor, c'est le sac, c'est un ami ; mais il ne faut pas qu'un ami soit lourd, surtout un ami qu'on a toujours sur le dos. Le sol du camp n'est bientôt plus qu'un capharnaum de débris de toutes sortes ; quel bonheur, quelles trouvailles pour les innombrables bambins attachés au service des cantines romaines! Ils sont à la curée; ils sont bourrés, chargés comme des mulets de nos dépouilles volontaires; ils demanderaient, je crois, que Ton partît tous les jours-; mais les cantiniers sont dans la désolation : c'est le revers de la médaille. On déjeune sur le pouce, on arrose légèrement le déjeuner, on endosse Azor, on s'aligne, et en route!
On passe par Spolète, où l'on dort deux heures; par Foligno, où nous sommes consignés dans un vieux couvent; par Serravalle, où nous dormons quatre heures dans la neige; par Tolentino, où l'on ne trouve à manger qu'au poid&del'or; par Macerata, d'où l'on écrit à ses parents; et , dans la soirée du \ 7, nous arrivons en vue de Loreto, où se trouvait le corps du général en chef , fort de trois mille hommes.
Le général de Pimodan nous fit camper à dix-huit cents mètres de la ville, à l'abri d'un dos de terrain, d'où l'on apercevait les feux des bivouacs piémontais.
L'ennemi 1 on allait voir l'ennemi 1 On était si heureux de le penser que pour un pou l'on eût crié : Vive l'ennemi!
Le commandant nous fit former le carré , et nous dit avec cette rondeur militaire que l'on aimait en lui :
« Le moment que vous désirez depuis que vous êtes dans l'armée du Saint-Siège est proche; cemain vous verrez l'ennemi, et tout fait présumer que la journée sera chaude; vous ferez votre devoir en soldats valeureux, et n'oublierez pas que la cause pour laquelle vous combattez -étant la cause de Dieu , vous devez vous préparer à pa- , raître devant lui, car demain à pareille heure plusieurs d'entre nous auront paru devant Dieu ; or, vous savez qu'il faut être propre pour paraître devant lui ; que ceux qui ne le sont pas passent au bureau chez notre aumônier, j'en sors. »
Et tout le monde passa au bureau de Monsignor Sacré."
Déjà , nous le savions, l'escadron des volontaires à cheval avait eu l'honneur d'essuyer le premier feu , — honneur que nous lui enviions. — Mais écoutons l'historien des guides, le vaillant comte de Tournon :
« Le départ de plusieurs des nôtres pour les différents corps de l'armée pontificale, la surveillance incessante des lignes télégraphiques, nos préparatifs enfin, occupèrent les derniers moments de notre séjour à Spolète. Le
général en confiait le château à la garde des Irlandais et rassemblait toutes ses troupes, tandis que Pimodan , concentrant à Terni ses bataillons dispersés sur l'autre versant de l'Apennin, devait nous suivre à vingt-quatre heures de distance. Gagner Ancône, y donner la main au général de Courten, qui des frontières de Romagne s'y acheminait en combattant , rallier toutes les forces pontificales sous le canon de la place et la défendre, tel devait être le but de nos efforts. Le 4 2 septembre , nous entrions en campagne. Le 4 4 , on quitte de bonne heure le bivouac de Serravalle ; à Valcimara, le général nous annonce que les Piéraontais marchent sur Macerata, qu'il faut y être avant eux. Nous doublons l'étape, et, après une courte halte à Tolentino , nous entrons à deux heures du matin dans Macerata , où se trouvaient seulement quelques gendarmes. On n'y a pas encore vu les Piémontais, mais il faut rester jusqu'au jour la bride au bras à la tête de nos chevaux , qui ont fait quatre-vingt huit kilomètres en vingt heures.
» Le 46 au matin, on signale l'approche de Pimodan. Nous reprenons aussitôt notre marche. La colonne, qui ne compte guère que trois mille hommes , occupe dans un chemin de traverse une longueur démesurée. Bagages, munitions , nous ne laissons rien derrière nous. Les chevaux des riches .habitants de Macerata, leurs cochers en livrée, mis en réquisition et attelés aux caissons, excitent par leur piteuse mine les lazzi de la troupe, et en versent bon nombre dans les fossés. Mais !a paiicnce du général
estadmirable , il a l'œil à tout et partout rétablit Tordre. Nous marchons couverts par la Potenza sur une chaîne de hauteurs ; une vaste plaine que nos regards fouillent sans cesse nous sépare de l'ennemi. Le soir, nous y descendons. Nous sommes à F avant- garde. On signale sur les coteaux de Loreto deux points noirs imperceptibles. L'un s'éloigne rapidement de l'autre , qui reste immobile. Plus de doute, ce sont des vedettes; on court avertir le général.
» Guides, gendarmes, dragons, chevau-légers, franchissent au trot le pont de la Potenza. Nous entrons dans Porto- Recanati : c'est un grand village dont une vaste place occupe le centre ; d'un côté, la mer brise mollement sur le sable où les pécheurs tirent leurs barques, de l'autre s'élève un château crénelé. Je n'oublierai jamais la scène qui s'est alors passée sur cette plage ignorée. Nos trois cents chevaux sont formés en colonne, la tête tournée vers Loreto dont le dôme couronne majestueusement ces belles collines. L'abbé Caillaud s'avance sur le front du peloton.
» — Messieurs, nous dit-il, vous avez l'honneur de combattre pour l'Église, soyez-en dignes et profitez-en. Dieu ne vous demande, à votre dernier moment, qu'une pensée d'amour et de repentir. Je vais vous donner l'absolution. » Puis : « Redressez- vous, messieurs, et battez- vous bien. »
» Ordre est donné de courir à Loreto, d'y entrer au galop. Au signal de Bourbon-Chalus, la colonne s'ébranle.
» La Santa Casa est venue se fixer sur une colline escarpée qui s'avance vers l'Adriatique ; la ville occupe îa
crête en arrière de ce promontoire, elle '-est entourée <ïe
murailles, et des rampes roides et en lacet forment clo
trois côtés son seul accès.
» Au pied de la montagne, des chevau -légers piémontais échangent avec notre avant-garde quelques coups de revolver et de carabine, et se sauvent à fond de train; nous nous élançons sur leurs traces; on est aux portes de Lo* reto, on les franchit au ^alop, on arrive sur la place du Dôme, chef-d'œuvre de Bramante et de Carpi. Personne ; on court à la route d'Ancône, les cavaliers piémontais en descendent à toute bride les derniers lacets; dans la demiabscarité du crépuscule, on croit en apercevoir d'autres dans la plaine : le comte Palfy, aide de camp du généra], s'élance, suivi de quelques guides et de gendarmes ; mais, au dernier tournant, deux pièces de canon, qu'ils n'ont pas aperçaes, les foudroient à bout portant : le cheval de Palfy est tué, de Pas tombe sous le sien; le bras et le côté labourés par la mitraille, il a pourtant la force de se traîner pendant la nuit à nos avant>posfces.
» Nous Pavons laissé gisant dans le sanctuaire de Loreto; le premier parmi nos compagnons il a eu l'honneur de donner sa vie pour cette noble cause, et ce n'est qu'après de longues souffrances qu'il a succombé. *
Je rencontrai Mizaël de Pas à la Minerve, me disait dernièrement Albert Thirion ; c'était le plus charmant compagnon qu'on pût avoir, et j'aime à me rappeler les occasions où j'eus le plaisir de me trouver avec lui.
U avait eu d'abord la pensée d'entrer dans les zouaves,
mais il s'était décidé pour les volontaires à cheval, crai" gnant que sa santé ne lui permît point les fatigues de Tétape avec le sac au dos.
La première fois que je le vis, il semblait soucieux, d'autant plus que sa mélancolie contrastait avec notre gaité.
— Quand nous battrons-nous? disait-il avec une sombre ardeur. -
Une petite bouquetière étant venue lui offrir des fleurs :
— Va-t-en, lui dit-il tristement, je n'ai personne à fleurir l
Et je l'entendis murmurer le nom de sa mère!
Mizaël était d'une inexprimable douceur, et d'une bravoure folle. La veille de sa mort, comme j'étais à l'avantgarde, sur la route de Macerata, je le rencontrai à cheval portant une dépêche de service.
— Tout va bien, me dit-il avec une physionomie joyeuse ; les Piémontais sont entrés ; ils marchent sur Ancône ; nous ne pouvons donc manquer de nous heurter bientôt contre eux. Au revoir !...
Il me serra la main, piqua des deux, et disparut à l'horizon, où mes yeux le suivirent avec une obstination involontaire. Je ne pouvais plus le voir, que je regardais encore.
Hélas! je ne devais plus lo revoir !
« C'est quelque chose d'être à Loreto, dit M. de Tournon ; Ancône est bien près ; mais des feux symétriques brillent toute la nuit sur les hauteurs de Casteltidardo, et, quand un jour radieux vient éclairer ce magnifique pano-
rama, de petites fourmilières s'agitant sur chaque colline, et les flammes bleues des chevau-légers piémontais, flottant çà et là dans la plaine, nous révèlent les incertitudes de notre lendemain. La plaine de Loreto est arrosée par le Musone, que Ton passe sur un pont de bois au delà duquel la route d'Ancône se bifurque, se dirigeant à gauche par CastelSdardo et Osimo, à droite par les Crocette et Camurano; à partir de cette bifurcation le terrain s'élève et forme une crête en arc de cercle, couronnée par les villages de Castelfidardo et délie Crocette, et qui, à partir de ce dernier village, se recourbe vers le Musone, ou elle se termine brusquement au hameau des Caséine. Le dernier mamelon, soutenu par une pente abrupte, est couronné par un petit bois taillis ; le ruisseau de PAspio coule à ses pieds perpendiculairement au Musone; de l'Aspio à la mer, s'étend une plaine coupée seulement par des plantations et des fossés.
» Cest dans cette position que Cialdini nous attend avec quinze à vingt mille hommes.
» Cependant, le 47 au soir, le général Pimodan rejoint notre colonne avec ses cinq mille hommes ; il porte à huit ou neuf mille hommes, dont moitié Italiens, le nombre des combattants avec lesquels il s'agit de faire une trouée sur Ancône. Nous traînons une douzaine de mauvais canons. Pimodan prend son bivouac à moitié chemin de Porto- Recanati à Loreto ; le peloton des guides doit marcher avec sa colonne, que nous rejoignons le 48 à huit heures du matin, et que, rangés sur le bord de la route, np^us
voyons d£5ler tout entière, échangeant avec les troupes
de chaleureuses acclamations. Mais- quand paraissent les zouaves (tirailleurs franco-belges), à la vue de ces deux cent quatre-vingts jeunes gens couverts de la poussière de huit jours de route, aux uniformes disparates, incomplets et déguenillés, aux mâles visages empreints de la noblesse de la race et surtout de celle du ceaury les cris, les vœux se croisent, les rangs se déforment* les mains-se cherchent et les deux corps français se confondent un instant dans une sympathique étreinte.
» A neuf heures et demie, la colonne de Pimodan et celle partie de Loreto atteignent les bords du Musene, le franchissent en repliant vivement les< tirailleurs ennemis et se déploient dans la plaine. Nos chasseurs italiens (commandant Ubaldini) ont eu l'honneur du premier feu et l'ont bien supporté, circonstance dont nous lirons un favorable, mais bien trompeur augure.
,» Peur assurer la marche* de flâne que- nous devons faire, la possession du mamelon des Caséine est décisive. Fimodan l'aborde avec les carabiniers étrangers, les Suisses et le bataillon de chasseurs allemands (commandant Wuksman); il chasse du hameau l'ennemi, qui) déjà en force sur ce point, lui dispute chaque maison et chacune des meules de paille, que les coups de feu ont- bien* tôt embrasées. Mais le plus difficile restait à faire; les; Kémontais so retiraient en tiraillant sur la pente rapide qui des Cascine s'élève jusqu'au petit bois. Une batterie venue des Crocette par la crête s'établissait au sommet do
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mamelon. Pimodan lance les zouaves, rien ne* résiste à leur élan ; quelques-uns atteignent le bois et y engagent avec les Piémontais un combat à bout portant.
» En bataille au bord de la rivière, avec toute la cavalerie sous les ordres du prince Odescalchi^ commandant des dragons, avec quels battements de cœur nous suivions des yeu* les efforts de ces héroïques enfants ! Nous les reconnaissions à l'énergie de leur attaque, à leur agilité à gravir cette fatale pente. Mais, hélas! rien ne paraît derrière eux pour les soutenir. Une seul© pièce de canon, que le lieutenant d'Audier est parvenu à monter jusqu'aiixCawtnr et qu'il sert avecun>seulicannoanieri répond au feu.de huit pièces piémontaises. Pimodan donne au commandant Wuksman Tordre de gravir la pente, baïonnette en -avant. Le bataillon allemand se déploie-sour laumitraille et y répond avee aplomb par un feu régulier; mais rien ne» peut le décider à avancer. Les Suisses, massés souHtobri des bâtiments en flammes, hésitent à quitter cette position; quant à* l'infanterie italienne, elle est depuiaJoBgtemps débandée; Pimodan, déjà blesse^depuis longtemps, tombe cribléde balles dans- les bras de>Rainneviu^ .soo^cier d^rdonnanoei qui, bien qu'aya»tses deux chevaux hors * de combat; ne l'a pas quitté un* instant; ^
Un zouave, Victor de Yigier de Mirabal, se précipita vers son général et veut le faire boire à son bidon.
— Ge n'est pas à moi qu'il faut aller, répond l'hérorqne mourant, en pressant la main du zouave, c'est à l'ennemi!
» Etsa main défaillante se lève encore, comme pour dire : En avant !
» Les Piémontais reprennent alors une vigoureuse offensive, et descendent la pente avec furie. Les Cascine sont reprises, sauf quelques maisons où des zouaves continuent à se défendre jusqu'à ce que les flammes les forcent à se rendre. Sur Tordre réitéré du général, le bataillon allemand se retire en bon ordre ; tout le reste est dans une confusion épouvantable, que les Piémontais, s'a rrê tant aux Cascine, ne cherchent à augmenter que par leurs boulets. Notre artillerie, restée immobile dans la plaine, s'ébranle alors, mais pour fuir, les conducteurs italiens coupent les traits et se sauvent à toutes jambes.
» Nous avions reçu l'ordre de franchir la rivière. Quel spectacle, grand Dieu! s'offre à nos regards quand nous débouchons dans la plaine : au fracas des obus, gendarmes, dragons, nos ordonnances elles-mêmes, se débandent et disparaissent. En vain l'abbé Caillaud, resté en arrière, se jette au devant des dragons et essaye de les rappeler au devoir par les exhortations les plus énergiques. Anselme, le domestique de Gontaut, les charge en vain d'injures et de coups. Les chevau-légers, un moment entraînés par la cohue, vont se rallier hors de notre vue. De toute cette cavalerie, il ne reste plus que nos trente-deux chevaux, présentant aux coups de l'ennemi une masse serrée et en bon ordre.
» — Où est le général ? Que faut-il faire ? crie Bourbon-Chalus à tous les officiers qui passent près de nous.
<t — Tout est perdu: couvrez la retraite! lui répond le lieutenant-colonel d'artillerie Blumenstihl.
» Le commandant des Franco-Belges, Becdelièvre est là à pied, entouré d'une cinqnautaine de zouaves. Tous ses officiefs sont hors de combat; Guelton, Parcevaux, Montcuit, Goësbriant sont restés sur le champ de bataille; on rapporte Charette frappé de deux balles, et les guides saluent ce sang héroïque de frénétiques applaudissements.
<r — Voilà tout ce qu'il me reste ! crie Becdelièvre à Bourbon- Chalus, retirons-nous ensemble; c'est au feu que les Français se retrouvent 1 1
» Nous nous retirons en effet : on cherche à rallier les troupes à l'abri des digues élevées qui encaissent le Musone et qui les garantissent assez bien des boulets ; les Suisses montrent de la bonne volonté et se reforment à la voix de leurs officiers. Mais il n'y a qu'un cri dans toutes les bouches, qu'un pressentiment dans tous les cœurs. L'instinct du soldat le pousse vers Loreto, la déroute est désormais irrésistible 2 1 »
1. Il est impossible de rappeler tons les traits de courage de de nos Franco- Belges, zouaves de vingt ans, soldats de trois mois, de quinze jours l Je voulais en citer quelques-uns. • Nommez-les tous, ou ne nommez personne, m'a dit le commandant Becdelièvre, ils se sont tous conduits comme des héros. » *
2. Les Volontaires pontificaux à cheval, par le comte de Tournon, pages 6-ii.
Le r&it calme et «émouvant du commandant «de Beede.
lièvre complète admirablement celui de M. de- Toureon?
« Veyant l'hésitation des troupes indigène* de notre colonne d'attaque^ mon bataillon qui, après la * halte sur le bord de la rivière,, avait pris l'initiative du mouvement en attaquant brusquement les tirailleurs ennemis; vint prendre le premier rang (levant le feu* tou jou» croissant desPiémontais. II parcourt résolument trois centimètres à découvert et repousse une première fois par une vigoureuse charge à la baïonnette les bersagliers dd Piémont jusqu'au sommet de la montagne. Mais l'ennemi déborde d'un petit bois et dirige sur nous un feu de- deur rangs tellement fortr qu'il nous fait6ubir de» pertes sensibles et nous force à nouaa-eplier. En vain je demande au général de Pimodan de me fainr.appuyer par les carabiniers et les chasseurs massés derrière la ferme desCrt>cette> il ne peut réussir à les 4ancer en avant. Nous* étions donc seuls devant une ligne de bataille qui commençait à se forjner, mais que nous • aurions certainement enfoncée si chacun eût fait son devoir. Ayant reculé jusqu'au point d'où nous étions partis, nous nous arrêtâmes, fîmes volte-face et attendîmes les Piémontais à une vingtaine de pas; nous les reçûmes avec un feu bien dirigé et courûmes, encore une fois sur eux à Ja baïonnette. « Étonné de tant i j> d'audace et d'aplomb et. quoique bien supérieur, et i » nombre, dit encore le général dans son rapport, Peu- » » nemi recula d'environ deux cents pas. » Je n'hésite pai f à affirmer qu'à ce moment décisif la victoire eût été poui
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nous/si une terreur panique n'eût paratysé le reste de notre petite armée. Le général de Pimodan était déjà blessé au visage ; c'est pendant cette «seconde charge que ^ous aperçûmes pour la première fois legénéral ide Lamoricière. D'après les instructions que noua avions reçues du général de Pimodan, nous nous attendions à être appuyés sur notre gauche par une partie de la colonne du général en chef qui descendait directement la route de Loreto à Ancône. Aussi notre surprise fut-elle grande quand nous vîmes cette colonne en arrière de nous traverser la rivière au point même où nous l'avions passée, et se déployer en bataille dans la plaine d'où nous avions débusqué les
Hi*aîllAiiri3 annâmîc lit alHCUI S UI1IIÇU11&.
' » Je dois, pour expliquer cette surprise, inentionnerune opinion personnelle que j'ai raison de croire fondée. Le général de Pimodan n'avait point compris la manœuvre du général en chef, qui consistait à se faire appuyer sur sa gauche par la brigade de Pimodan, pour se diriger sur Ancône ; c'est ce qui explique l'attaque des Crocette pendant que le général en chef passait avec sa troupe derrière nous, se dirigeant vers Ancône. Nous ne pûmes concevoir comment et pourquoi nous devions être, dans notre attaque, appuyés par les troupes du général de Lamoricière; mais, l'avis en ayant été donné et le fait n'ayant pas eu lieu, la surprise augmenta encore la panique des nôtres.
»' Le -général en chef vint jusqu'à la ferme; il ne put. lui non^lus, décider les deux bataillons de notre colonne
à appuyer notre mouvement; il envoya Tordre à lacavalerio
de passer la rivière et partit au galop pour amener luimôme à notre secours un de ses bataillons de réserve ; mais il n'avait pas fait vingt pas dans cette direction, qu'on aperçut sa colonne tout entière en fuite dans le plus grand désordre. Le colonel Alet, aujourd'hui colonel des zouaves, resta seul sur le champ de bataille, à cheval, entouré de quelques officiers.
*r- » La bataille était perdue. L'ennemi essaya de déborder la ferme des deux côtés malgré le feu de notre artillerie, et ses tirailleurs commençaient à prendre en flanc nos réserves massées derrière les bâtiments. « Le major de Becdelièvre, dit le général en chef, réunissant ce qui lui restait de son demi-bataillon et quelques détachements des deux autres, s'élança sur ces tirailleurs et les força à se replier dans le bois d'où il étaient sortis. »
» Au milieu de cet immense désordre, de cette pauvre armée saisie de panique, il était beau de voir le bataillon autrichien du major Wuksman couvrir la retraite avec la solidité ordinaire à cette courageuse nation, tenir téte à l'ennëmi et ne se retirer qu'après avoir vu le reste de l'armée complètement en retraite. Ce fut aussi en ce moment qu'un ancien officier d'artillerie française, M. Daudier, se distingua d'une façon éclatante : il s'attela lui même au canon qu'il avait amené vers cette position, et le lira ainsi des mains de l'ennemi.
»Le général de Pimodan venait d'être blessé de nouveau, cette fois mortellement, et transporté dans une ferme où il refusa d'être dirigé plus loin. Nous dûmes céder à ses in-
stances pour lui épargner les affreuses et inutiles souffrances que lui aurait causées un long trajet sur une civière ; nous lui fîmes donc à grand regret nos adieux en nous repliant surLoreto 4. »
Qu'on me permette d'emprunter d'excellentes pages aux souvenirs inédits d'un brave volontaire de la quatrième compagnie des zouaves, Alfred Nalbert, ancien sous-offi- r cier au 4e régiment de lanciers français.
«... A peine le camp est-il installé non loin de Loreto et les marmites mises sur le feu, que le commandant, désirant connaître la position, ordonne au capitaine Charette de prendre avec lui des hommes de bonne volonté et d'aller faire une reconnaissance. Tout le monde voulait en être; ce fut grâce à ma qualité d'ancien soldat que j'obtins d'en faire partie.
» Après avoir a\alé deux cuillerées d'une soupe fantastique, — notre seul repas depuis la veille, — nou3 nous mettons en marche, et nous courons toute la nuit à travers champs sans découvrir autre chose que les feux des bivouacs piémontais, scintillant dans le lointain. Nous rentrons au camp avec l'aurore; on fait le café, et en route!
*I1 faut laisser là de beaux moutons que nous avons fait rôtir et que d'autres mangeront. Sic vos non whist On met les sacs sur les chariots, afin d'être plus alertes au feu, et, après une marche de deux heures, le général Pimodan