I. Souvenirs àe Varmèe pontificale, p
commande halte à la colonne. 11 donne ses instructions à chaque régiment, il parle affectueusement aux officiers, et, arrivé devant notre bataillon, il s'écrie :
» — Quant à vous, messieurs, vous êtes Français !je n'ai rien de plus à vous dire.
» — Vive Pimodan ! répondit un chœur formidable.
» Hélas! Dieu l'avait déjà marqué au front pour ses élus!
» On se remet en marche, et bientôt on aperçoit les Piémontais sur les hauteurs. Les carabiniers sont alors déployés en tirailleurs, et on avance jusqu'au bord du Musone, rivière encaissée qu'il faut passer sous un feu bien nourri que dirigent sur nous les bersaillers embusqués de l'autre côté du Musone et les artilleurs piémontais rangés sur le plateau des Crocette; mais pour nous rafraîchir sous cette pluie de feu, nous avions de l'eau jusqu'à la ceinture.
» Enfin nous passons le Musone sans trop de pertes, bien trempes par exemple et vaseux à plaisir, ce qui n'a rien d'agréable ensuite pour traverser en courant les terres abourées.
» L'affaire est sérieusement engagée, notre bataillon se rue sur les bersaillers qui s'étendaient en tirailleurs du côté de l'Adriatique, nous chargeons à la baïonnette. Enfoncés, les bersaillers!...
» A ce moment, je reçois une balle qui eût dû me traverser la poitrine; mais ce fut certainement grâce à unb nrière que je venais d'adresser à Notre-t)ame de Lorelte
que la bail* s'arrêta dans le bois de mon fusil qu'elle brisa en s" aplatissant sur 4e canon, de . manière à y rester logée.
» J'étais tellement fier de l'aventure que, pour faire .rire mes camarades, je m'écriai ;
» — Dieu bénisse la main qui m'étrennet
» Ce qui eut en effet un succès de fou rire.
» Les bersaillers, à l'impétuosité de notre attaque, nous reconnaissent pour des Français et lâchent pied sur toute la ligne. On leur fait des prisonniers, qui demandent à genoux qu'on leur laisse la vie. Qui songe à la leur ôter?
» Un peu après, nous tournons à gauche, en faisant face aux collines de Castelfidardo ; nous gravissons la première sous «ne grêle de balles qui déciment littéralement notre bataillon, ce que, je ne pus constater que plus tard, dans la retraite.
d Nous arrivons à une ferme qui se trouve sur le plateau de la première colline, et qu'on appelle Les Crocette. Essoufflés, exténués, nous respirons un instant, quelque peu abrités par les bâtiments de la ferme i car, tout en reculant pour se masser dans le bois voisin, l'ennemi nous sert un feu parfaitement nourri.
» A la baïonnette ! crie-t-on tout d'un coup. — Et nous nous lançons une seconde fois en avant, en tournant la ferme, les uns par la droite, les autres par la gauche. J'étais des seconds, ce qui me procura l'avantage d'être rôti par le feu de trois meules de paille, que les projectiles avaient embrasées et qui nous aveuglaient d'étincelles et
do cendres; — sur quoi Oscar de P..., ne perdant pas un instant sa proverbiale gaieté, me dit ^
» — C'est clair, nous sommes entre deux feux!
» L'endroit où nous nous trouvions servait, en temps ordinaire, à battre le maïs : la paille laissée sur l'aire s'enflamma, et, gagnant de proche en proche, nous contraignit de quitter la place, sous peine de prendre feu aussi et de sauter avec nos cartouches.
» A ce moment, nous n'étions pas à cinquante mètres de la ligne des tirailleurs piémontais, et je n'ai pas besoin de dire avec quel entrain nous pratiquions l'échange des mauvais procédés. Dieu me protégea encore, puisque tous ceux qui se trouvaient près de moi tombèrent, tués ou grièvement blessés, Félix de Montravel, Alfred de Nanteuil, Joseph Guérin, Lanfranc de Beccary, etc. Une deuxième balle vint frapper mon fusil, au moment où je mettais la cartouche dans le canon, qui en fut passablement faussé; car je ne pouvais plus charger qu'à grands coups (b baguette. Mais avec de la patience on vient à bout de tout. Je vins à bout de recevoir une troisième balle qui m'emporta sans façon le bout de l'oreille. La chaleur du sang coulant sur ma joue me Gt seule apercevoir de ma blessure; comme il coulait en abondance, mes compagnons me crurent grièvement blessé, mais, grâce à Dieu! j'en fus quitte à bon compte, ce dont je le remerciai, comme aussi de m' a voir permis de verser mon sang pour lui. * » Deux de nos canons étaient restés au bas de la colline, où il no servaient pas, notre bataillon étant en avant
et gênant leur action. Le lieutenant d'artillerie Daudier et plusieurs volontaires parvinrent à monter une des pièces jusque sur le mamelon des Crocette, d'où elle envoya aux Piémontais de meurtrières décharges. Malheureusement, par suite du recul, le canon dégringola dans une ravine, se heurta contre un arbre, et alla écraser en basculant un pauvre diable de bersailler que nous avions fait prisonnier et qui se croyait là bien à l'abri. Quelle maiechance pour nous et pour lui !
» Quand nous battîmes en retraite, non sans tirailler toujours, nous passâmes près de ce canon. Le brave lieutenant Daudier, craignant de le voir tomber aux mains des Piémontais, nous pria de l'aider à le relever; ce que nous parvînmes à faire après des efforts inouïs sous une grêle de balles et de mitraille. Le canon fut descendu jusqu'au bas de la colline où nous retrouvâmes le caisson, dont le timon avait été emporté par un boulet; malgré cela, nous voulûmes le renouer à la pièce et y atteler le seul cheval qui restât, et encore le pauvre animal avait une balle à l'épaule. Vains efforts ! le canon était comme cloué au sol, et il nous fallut « l'abandonner, en déplorant de n'avoir même pas de quoi l'enclouer.
» En battant en retraite, je rencontrai un de mes braves camarades, Jules d'Anselme de Puisaye, très-grièvement blessé, qui venait d'être fait prisonnier, s'était échappé en emportant un fusil piémontais, et qui, véritablement fou de douleur et craignant d'être repris, me pria de l'aider à
se traîner avec nous; ce que je fis de grand cœur, bien qu'il entra vât ma marche.
9 Bientôt nous rencontrons un fossé où nous descendons, et au bout duquel nous trouvons une maison de campagne où déjà se sont abrités des blessés. Quel douloureux spectacle! Tous ces malheureux, couverts de vase, dépoussière et de sang, gisants sur le carreau, les moins blessés pansant les autre? avec les lambeaux de leurs chemises ! C'est dans une salle de cette habitation que le général de Pimodan était étendu sur un grand lit, à gauche, en entrant . plusieurs hommes le pansaient, entre autres un Pranco-Belge (Maestraeten), qui avait fait quelques études chirurgicales.
i J'eus l'honneur d'entendre, une dernière fois, la voix de cette noble victime.
» — Où en est-on? me dcmanda-t-il.
» — Tout va bien, mon général, lui répondis-je pour ne pas attrister sa dernière pensée.
» — Oh! que ne suis-je mort sur le champ de bataille I disait- il en luttantcontre d'atroces souffrances,
» Comme on m'apprit la gravité de son état, je me retirai discrètement.
* Je craignais par-dessus tout d'être fait prisonnier et de ne plus pouvoir suivre les événements. L'ennemi n'avait pas cessé un seul instant son feu; il avançait; je dus, une seconde fois, passser le Musone sous le feu des Piémontais, — qui, plus tard, osèrent se vanter d'avoir voulu le plus possible éviter l'effusion du sang.
LES SOLDATS DD PAPE 1 43 ï
» Apres bien' des détours* j'atteignis Loreto en <con*> pagoie de plusieurs de mes camarades; Je retrouvai notre commandant, entouré de quelques? débris du pauvre ba* taiUon. »
La lutte, on le voit, fut acharnée! les Franco-Belges, les aînés des vainqueurs de Bagnorea, de Farn^se et de Nerola, firent d'héroïques efforts. Du Beaudiez, du Plessis, d'Héliand, Nanteuil, Montravel, cent autres étaient tombés pour ne plus se relever, et tous étaient tombés en criant une dernière fois : Vive le Pape! Vive la France I
Les Piémontais ne comprenaient rien à cet héroïsme* on leur avait dit qu'ils ne trouveraient là que des mercenaires ivrognes, des soldats de papier mâché, et ils trouvaient deahérosl
Ils ne savaient pas qu'il y avait en face d'eux trois cents Français, et, pendant la lutte, ils se disaient :
—C'est drôle! ça sent le Français !...
A, chacune de nos charges à la baïonnette, si nom» breux qu'ils fussent, ils se repliaient honteusement; l'Italien n'aime pas la baïonnette, cela le pique au vif.
Mais que pouvaient trois cents hommes contre vingtquatre mtUei? ,
Il fallut songer à la retraite K Le bataillon des zouaves ne comptait; plus que soixante hommes, dont la moitié blessés. Vingt braves luttaient encore cependant; pour*
1. J'ai donné un récit du combat de Castelfidardo dans les Souvenirt du Bataillon de» Zouaves pontificaux.
protéger la retraite des débris de l'armée romaine, ils s'étaient jetés dans la ferme des Crocette ; — épisode sublime qui fut le digne couronnement de cette sanglante bataille, et dont le récit va nous être fait par un de ceux qui y prirent part, — quorum pars magna fuit t
Le 48 septembre 4860, j'ai eu l'honneur de prendre part dans les rangs de l'héroïque bataillon franco-belge (zouaves pontificaux) au combat de Castelûdardo.
Quoique toutes les péripéties de cette lutte à jamais mémorable aient été bien signalées, il est cependant un épisode dont j'ai été témoin et l'un des acteurs, qui me semble présenter quelques détails assez intéressants pour que j'entreprenne d'en faire le récit. Il s'agit de la défense de la ferme des Crocette, où environ vingt Franco- Belges tinrent plus d'une heure encore après la bataille perdue.
En écrivant ces souvenirs, mon intention est de raconter simplement ce que j'ai vu, et comme je l'ai vu.
Voici d'abord, autant que je me rappelle, tous les noms des défenseurs de la ferme : Victor Gros de Perrodil, — Jean Marcel, — Auguste de Couëssin, — Joseph Le Camus, — Albert Thirion, — Georges Myonnet, — Ulric de Clock, — Charles Tresvaux du Fraval, — Pierre Ségaux, Thieriet, — Charles Patard de la Vieuyille, — Maurice du
Bourg, — François, — Henri Carré, — Donght, — de Saint-Maurice, — Léon Guïot, — Gaston de Saint Gilles, — Jaumoult.
C'est près de la ferme des Crocette que mon bataillon s'est trouvé le plus vivement engagé et qu'il a le plus souffert ; c'est là que sont tombés la plupart de ceux que nous avons à regretter.
J'entrai dans cette maison, sur la fin de l'action, avec quelques-uns de mes camarades sur l'ordre de notre commandant de Becdelièvre, qui voulait sans doute empêcher par là les Piémontais de s'en faire une position contre nous.
— Que quelques-uns, dit-il, entrent dans la maison I J'y trouvai plusieurs de nos blessés qui s'y étaient traînes durant le combat; d'autres blessés, de Saint-Sernin, de Cavailhès, Bouquet des Chaux, y entraient encore en môme temps que moi. Le capitaine Guelton, de la 2nie compagnie, y fut apporté percé do trois balles. Deux autres de nos officiers, MM, deGoèsbriant et Paul de Parcevaux, atteints l'un à la tête et l'autre mortellement à la poitrine, s'y trouvaient égatemont.
À peine étions-nous entrés dans cette ferme que notro bataillon, écrasé par le nombre, battait en retraite. Lo bataillon de chasseurs suisses et le bataillon autrichien, les seuls qui eussent combattu avec nous, se retiraient aussi vers Loreto.
C'était la triste réalité et cependant nous ne l'admet
tions pas encore ; nous ne pouvions croire que la bataille fût si vite terminée, et, comptant sur la réserve, nous nous attendions à un retour offensif de nos troupes, qui dégageât la ferme des nombreux ennemis dont elle était entourée. Du reste, on ne nous envoya point Tordre de nous retirer.
Nous ne songeâmes donc pas un instant à quitter notre position; la pensée n'en vint à personne.
Pouvions-nôus d'ailleurs abandonner nos blessés, qui seraient immédiatement tombés entre les mains des ennemis? Je suis fort porté à croire aujourd'hui qu'en restant dans cette ferme nous favorisâmes la retraite des nôtres, en empêchant les Piémontais d'avancer aussi précipitamment qu'ils l'eussent fait peut-être sâns nos coups de fusil, qui venaient leur rappeler au passage que la bataille n'était pas encore tout à fait gagnée.
Notre petite troupe ne comptait d'abord qu'une dizaine de tirailleurs, mais bientôt elle se trouva augmentée d'un nombre à peu près égal par l'arrivée successive de ceux des nôtres qui n'avaient pu rejoindre le bataillon en retraite.
Pour bien apprécier la position que nous occupions, il faut savoir que la ferme des Crocette est située à mihauteur de la colline de Gastelfidardo, dans un lieu nommé, je crois, les Gascines, où sont espacées plusieurs fermes semblables. Vers le sommet de la colline, à cinq cents pas de la nôtre, se trouvait une autre ferme adossée à un petit bois. A quelque distance, au nord-est, du côté de la mer,
LES SOLDATS DU PAPE Ul
nous apercerions encore une autre maison, à mi-c6te comme la nôtre, dont on avait fait une ambulance où fut transporté le général de Pimodan blessé; cette maison, ne se prêtant pas à la défense, dut être abandonnée lors de la retraite. A l'ouest de notre ferme, et à une distance de quarante a soixante pas, se trouvaient deux hangars et quelques pans d'un mur de clôture derrière lesquels s'étaient erobusr qués les Piémontais. Vers le sud s'étend la plaine arrosée par le Musone, au delà de laquelle s'élève la colline de Loreto.
On pénétrait dans notre petite forteresse par un escalier extérieur en pierres, d'une vingtaine de marches, sur le côté de l'ouest du bâtiment, en face des hangars; cet escalier, couvert d'un petit auvent selon la coutume du pays, était construit longitudinalement, tout au-dessous d'une fenêtre qui devait le rendre plus inaccessible. Une porte à deux vantaux s'ouvrait en haut de l'escalier sur une grande salle située au-dessus des écuries où s'étaient blottis une cinquantaine de nos chasseurs indigènes.
Cette salle était éclairée par une seule, mais très-large fenêtre, précisément celle dont je viens de parler, qui commandait l'accès de l'escalier. A droite et à gauche s'ouvraient plusieurs petites chambres, où étaient étendus nos blessés; une de ces chambres seulement, restée libre, conserva ses deux fenêtres ouvertes pour la défense; les autres fenêtres, qui d'ailleurs donnaient sur la plaine, furent fermées par leurs contrevents. Au" fond du bâtiment, était une vaste pièce, une sorte de grenier rempli
de céréales, éclairée par de petites lucarnes et ayant une issue presque de plain-pied sur le montant de la colline.
Toute cette description m'a paru nécessaire pour l'intelligence de ce qui va suivre.
Un de nos volontaires, M. de Perrodil, ancien officier français ayant fait la campagne de Crimée, nous aida de ses conseils pour organiser notre défense. ACn de rendre plus difficile à l'ennemi l'accès de notre position et l'empêcher d'y pénétrer, nous ouvrons tout au large la porte d'entrée et y établissons une barricade de plus d'un mètre do hauteur; nous plaçons sur la grande fenêtre des sacs de blé pour amortir les balles piémontaises et dans le but aussi d'y appuyer nos fusils afin de tirer avec plus de précision. Tout cela se fait sous la pluie des balles ennemies, et sans que notre feu discontinue un seul instant.
Après quelques moments d'une fusillade fort vive, les Sardes, étonnés peut-être de notre résistance et nous croyant sans doute plus nombreux, semblèrent abandonner, pour un instant du moins, le dessein de nous forcer dans notre position, et nous les vîmes descendre par centaines dans la plaine du Musone, sans trop paraître s'inquiéter de nous. Quelques-uns, cependant, qui étaient restés derrière les hangars, nous envoyaient de rares coups de fusil, auxquels nous daignions à peine riposter, l'ennemi ne se découvrant pas assez.
A ce moment, eut lieu une petite scène qui nous émut
d'abord beaucoup, mais qui se termina d'une manière fort gaie. & 0 mes amis, je suis empoisonné ! se mit à crier un de nos caporaux, Maurice du Bourg, en parcourant la maison; je suis empoisonné ! Où est le docteur? J'ai avalé de ce maudit breuvage placé là à dessein par les Piémontais; tenez, c'est là dans le coin... je suis empoisonné... gardez»vous d'y toucher! » Plusieurs d'entre nous, et j'étais du nombre, avaient bu de l'eau d'un grand vase trouvé dans la maison et avec laquelle nous avions même étanché la soif de nos blessés. Les exclamations de notre caporal nous épouvantèrent d'abord : « Où donc est ce vase empoisonné? lui demandâmes-nous. — Le voilà, nous répondit-il, en nous montrant une grande cruche déposée dans un angle de la salle. » L'un de nous saisit le vase, flaire, verse du liquide dans sa main et s'aperçoit que c'est, devinez quoi?... De la lessive! de la lessive nauséabonde, qui sans doute séjournait là depuis longs jours pour les besoins de nos hôtes absents. Ce fut alors un écla* de rire général, auquel malgré son émotion et ses douleurs internes, notre empoisonné ne put s'empêcher de prendre part. On jeta par la fenêtre la cruche aux Piémontais, qui durent être fort surpris de ce nouveau genre de projectile.
Mieux avisés ou plus heureux que le caporal du Bourg, quelques-uns de nous découvrirent un panier de raisin blanc que l'on renversa sur une table, et dont les plus affamés se partagèrent les grappes, se demandant, tout en chargeant leurs fusils, si elles auraient le temps de digérer.
Notre position était en effet des plus critiques.
Tout à coup la partie supérieure do la largo cheminée de la grande salle tomba à l'intérieur avec fracas et faillit môme écraser de nos blessés qui étaient étendus presque sous le manteau. Ce ne pouvait être qu'un boulet qui avait commis ce dégât : donc on nouscanonnait, cela devenait grave. Je courus à l'une des fenêtres d'une petite chambre qui avait vue sur le montant de la colline , pour tâcher de découvrir d'où nous pouvait venir ce projectile. Mais l'incendie de quelques meules de paille, près desquelles nous nous étions battus et que les bourres de nos fusils avaient enflammées , opposait à mes regards un épais rideau de fumO qui m'empêcha de rien distinguer. Au même instant, une force détonation eut lieu dans le grenier au-dessus de nos têtes, et à travers les planches mal jointes du plancher, nous vîmes briller des étincelles et s'échapper de la fumée. D'abord nous nous imaginâmes que des Piémontais ayant pénétré là-haut à notre insu, s'amusaient à nous canarder presque à bout portant : mais l'explosion ne se renouvelant pas, nous pensâmes que ce ne pouvait être qu un projectile creux qui avait éclaté dans le grenier : donc on nous lançait des bombes; cela devenait décidément très-grave. Nous apprîmes en effet plus tard que l'on nous avait tiré une douzaine de coups de canon. Pourquoi douze coups seulement et pourquoi ne pas nous avoir écrasés sous les ruines de la maison , comme cela était si
facile? C'est que sans doute le but de l'ennemi était simplement de nous incendier, et qu'il y était arrivé; comme
on le verra tout à l'heure. Peut-être aussi craignait-il que ses boulets n'allassent blesser dans la plaine au-dessous de nous les soldats de Victor- Emmanuel qui s'y trouvaient déjà?
Voici un trait de courage que je suis heureux de mentionner. Nous aperçûmes alors d'une des fenêtres deux ou trois de nos biessés que nous n'avions pu recueillir, et qui, incapables de se mouvoir, allaient être dévorés par le feu des meules de paille près desquelles ils étaient tombés pendant le combat. Deux de nos camarades, Tresvaux du Fraval et Joseph le Camus, s'élancèrent vivement hors de la maison vers ces malheureux et les écartèrent du foyer de l'incendie qui les eût infailliblement dévorés* Grâce à Dieu , ces deux braves nous revinrent sains et saufs; l'un des deux cependant fut tout étourdi un instant par un boulet qui avait effleuré sa tète. Nous avions eu pour eux un moment d'anxiété , et ce fut une grande joie parmi nous de les voir rentrer en escaladant près, tement notre barricade , aidés par de solides poignées de main.
Bientôt, la canonnade ayant cessé, les coups de fusil qui étaient devenus rares, comme je l'ai dit, recommencèrent une musique plus bruyante que jamais. Les Piémontais nous étaient revenus en grand nombre, toujours masqués par les hauteurs et le mur de clôture, d'où ils faisaient un feu roulant contre la maison. C'est à ce moment que notre défense devint plus vive. Nous nous succédions aux fenêtres avec une ardeur, un empressement difficile à décrire.
a Dépêche-toi donc, lire donc, j'ai rechargé, cède-moi la place. Mais attends donc, attends que je vise mon homme... C'est queues braves-là ne se montrent guère! » C'était là ce qui désespérait surtout un de nos plus habiles tireurs, Marcel, gros garçon d'un charmant caractère, qui est, je crois, des environs de Poitiers. En dépit de ce que notro position avait de critique, je ne pouvais m'empêcher de sourire én l'entendant pousser une exclamation chaque fois qu'il apercevait une tête de Piémontais. « Boni disait- il, en voilà un... » Et, après avoir avec le pouce et l'index remis d'aplomb ses lunettes, il abattait son arme, et malheur à celui qu'il avait visé! Tout à coup, nous en vîmes déboucher une quarantaine, avec un officier en tête brandissant son épée; ils s'élancèrent à l'assaut, ni plus ni moins. Nous les reçûmes par une vive fusillade, car nous avions tous nos armes rechargées. Plusieurs des leurs tombèrent; les autres gagnèrent prudemment quelque abri, et l'officier se trouvant seul à crier : En avant î en fit autant.
A trois reprises, ils se présentèrent ainsi; accueillis chaque fois de la même manière, et leur frayeur exagérant sans doute notre nombre, ils se retirèrent toujours en désordre, avant d'avoir même tenté de gravir notre escalier. S'ils eussent soutenu notre feu quelques instants de plus, ils se seraient vite aperçus que nous étions peu nombreux, car, malgré notre promptitude à recharger nos armes, notre fusillade n'eut pas tardé à se raieniir. Pour expliquer le peu d'entrain des Sardes dans ces différentes attaques, je
suis tenté de croire que notre uniforme de zouaves contribuait à les déconcerter.
Dans une de ces attaques nous leur tuâmes un brave capitaine qui s'avançait résolument, suivi seulement de quelques hommes, n'ayant pu sans doute entraîner les autres' dans son mouvement. Ce capitaine, homme de haute stature, vint s'affaisser sur le premier degré de notre escalier. Sous le palier, nous apercevions le plumet d'un bersaillier qui, s'étant logé là je ne sais comment, nous envoyait des balles qui allaient frapper le plafond. Nous lui tirâmes quelques coups de fusil ; une de nos balles lui enleva même son chapeau, mais nous ne parvînmes pas à le déloger.
Les Piémontais semblèrent renoncer enfin à l'assaut, et recommencèrent leur fusillade, en jouant à cachecache comme auparavant. Je suis persuadé qu'ils perdirent ainsi plus de monde qu'ils n'en auraient perdu s'ils eussent sérieusement tenté de pénétrer de vive force dans notre position : car, il faut se le rappeler, nous n'étions là que vingt Franco-Belges, tous bien déterminés, il est vrai, mais que l'ennemi avec les forces dont il disposait eût facilement exterminés.
Au fond de la maison, derrière la grande salle, ai-je dit, se trouvait une pièce fort spacieuse toute remplie de grains. Elle était fermée du côté de la montagne par une porte que deux degrés seulement séparaient du niveau du sol. Quoique cette porte fût solide et munie d'un bon verrou intérieur, je m'étais néanmoins dès l'abord défié d'une a ttaquo
de ce côté et j'allais voir de temps en temps si les Piémontais ne tenteraient pas de la forcer afin de nous prendre entre deux feux. J'avais eu bon nez. Une fois, entre autres, j'entendis heurter violemment cette porte à coups de crosse de fush. J'appelai du secours; mais à ce moment le tumulte était grand dans la salle à cause d'une des attaques dont je viens de parler; personne ne vint parce que personne ne m'entendit. Un de nos chasseurs indigènes se trouvait là par hasard, mais il s'en fut chercher une cachette dans un bahut à farine; peut-être que l'incendie y aura rôti ce pauvre descendant du peuple-roi ! Je me trouvais donc seul pour défendre de ce côté l'accès de la maison. Je me postai près de la porte, m'apprêtant à faire feu sur le premier qui essayerait de passer, et j'attendis de pied ferme, sans m'attendre, je l'avoue, à grand chose de bon. Mes Piémontais voyant que la porte ne cédait pas aux coups répétés de leurs crosses, eurent recours à un autre expédient. Je vis tout à coup une pièce de bois carrée s'introduire sous la porte et la soulever, faisant l'office de levier; un seul homme la faisait manœuvrer; j'apercevais
en effet ses jambes par-dessous la porte, et même un peu son corps, par les trous que les balles y avaient pratiquées pendant le combat. f
Je voyais également rangées en demi-cercle les jambes des nombreux spectateurs qui semblaient tout prêts à devenir acteurs eux -mêmes. Je fus un instant indécis, car je ne voulais pas perdre mon coup de fusil, et je craignais de manquer mon but en tirant à travers la porte. Cependant
le levier faisait merveille, el la porte allait céder : je me décidai à tirer par-dessous, et sans doute que j'endommageai le mollet de cet audacieux, car il poussa un cri et tomba. L'effet dépassa mon attente, le levier resta là sans qu'aucun osât plus y toucher. Des Piémontais s'effaçant le long du mur à droite et à gauche, me tirèrent au hasard par-dessous la porte quelques coups de fusil qui ne ra'at teignirent point, et auxquels je ripostai à peine, car j'au rais brûlé inutilement mes cartouches dont la provision commençait à s'épuiser.
Jugeant que, pour le moment du moins, il .n'y avait plus rien à craindre de ce côté, je retournai dans la grande salle où mes camarades continuaient un feu aussi vif que possible.
Les Piémontais devenaient, en effet, de plus en plus audacieux, comptant sans doute que l'incendie, dont ils voyaient les progrès et dont nous ne nous doutions pas encore, ne tarderait pas à nous faire abandonner notre pauvre forteresse.
Tous nos bons tireurs avaient beau jeu. Henri Carré, quoique atteint d'une balle à l'épaule, Victor de Perrodi, Tresvaux, bien que blessé légèrement, Joseph le Camus et Marcel avec ses lunettes, ne liraient pas une seule fois sans démolir un Piémontais. Afin d'obtenir un feu plus nourri et mieux dirigé, nous n'avions que six ou sept tireurs tous les autres, au second rang, se contentaient de recharger les armes et de les passer à ceux-ci.
Les sacs de grain qui nous avaient servi de gabions, tout
trouds par les balles ennemies, s'étaient affaissés presque vides. Les cartouches étant venues à manquer, nos blésséss'étaientempressésd'ofîrircellesqui leur restaient, etces munitions furent les bienvenues. Notre malheureuse défense pourtant touchait à sa fin.
Le feu qui s'était déclaré d'abord dans je ne sais quelle partie du bâtiment, car je n'ai jamais pu m'en rendre bien compte, commençait à gagner une chambre où se trouvaient quelques blessés. Le lieutenant de Goësbriant, qui était de ce nombre, s'en aperçut, et comprenant que la défense était désormais impossible, nous fit dire de nous rendre. Mais la lutte était trop animée pour que cet avis pût être généralement entendu. Tandis que notre feu cessait à une fenêtre, il continuait à la fenêtre .de la chambre voisine. Il arriva même qu'une section des nôtres présenta le drapeau blanc en signe de reddition , mais les Piemontais n'en tinrent pas compte, attendu que, d'un autre côté, la défense se prolongeait avec acharnement. Enfin, l'on parvint à s'entendre complètement et le feu cessa de part et d'autre.
Les Piémontais, que notre opiniâtreté dans la défense avait irrités, ne nous semblaient pas disposés à ménager leurs prisonniers. J'avisai un de leurs officiers qui se trouvait parmi nos blessés; c'était le capitaine Tromboni de Verceil. Voici comment il était tombé en notre pouvoir : Au milieu du combat de Castelfidardo , un capitaine piémontais s'élança à l'improviste, le sabre à la main, sur le capitaine de Charette, de la première compagnie de mon
bataillon. Celui-ci n'eut que le temps de se mettre en garde, et un combat à l'arme blanche s'engagea entre ces deux officiers, sans que les soldats y prissent part, de part ni d'autre. Ce fut l'affaire d'un instant ; atteint de deux blessures, le capitaine Tromboni tomba en rendant son épée, et M. de Cbarette, continuant sa marche, dit en se retournant à ceux qui le suivaient : « Il est mon prisonnier, ayez-en soin. » Recueilli, en effet, par les nôtres, Tromboni avait été conduit dans la ferme et placé sur un lit. Pendant que nous nous défendions dans cette ferme, j'entendis notre prisonnier s'écrier à plusieurs reprises avec un accent italien très-prononcé :
— Votre capitaine, c'est un brave!... C'est un Français? nous demanda-t-il.
— Oui.
— Et vous aussi, vous êtes Français?
— Oui.
— Ah! les Français, sous quelque drapeau qu'on les rencontre, sont toujours braves!
J'allai donc, avec deux de mes camarades, dans la chambre où était ce capitaine sarde ; c'était la chambre aux deux fenêtres ouvertes. En ce moment, il n'y restait plus aucun des nôtres, car ceux qui s'y trouvaient, avertis que Ton allait se rendre, avaient rejoint les autres dans la grande salle. Le capitaine s'était glissé au bas de son lit, qui était fort élevé, et que les balles du dehors auraient pu atteindre. En effet,, quelques instants auparavant, une trrôlede balles pénétrait par les fenêtre?.
lo8 LES SOLDATS DU PAPE
Je rendis compte au capitaine de la position où nous étions réduits, et l'engageai à se montrer, a Eh bien ! dit-il, donnez-moi mon chapeau. » Je compris qu'il voulait dire son shako, sans lequel, en effet, il lui eût été difficile de se faire reconnaître, attendu qu'il était presque sans vêtements. Un de mes camarades, La Vieu ville, je crois, ne sachant ce que c'était que ce chapeau que le capitaine demandait avec instance, ni ce qu'il en voulait faire, lui présenta un vieux chapeau de paysan qui était accroché à un clou. Le capitaine le repoussa; mais j'avais découvert le vrai shako qui était derrière le lit et je le plaçai sur la tôte qui en était habituellement coiffée. Le capitaine se traîna alors tant bien que mal jusqu'à la grande salle. Les Piémontais venaient d'envahir l'escalier, et déjà ils franchissaient la barricade qui défendait l'entrée, lorsqu'un coup de fusil tiré imprudemment ou plutôt involontairement d'une de nos fenêtres, nous n'avons pu savoir par qui, leur fit croire que notre reddition n'était pas sérieuse et provoqua de leur part une décharge presqu'à bout portant qui nous tua deux hommes. L'un des deux, Georges Myonnet, reçut en plein front une balle qui lui fit sauter le crâne.
Cette décharge avait lieu juste au moment où mon capitaine sarde pénétrait dans la salle et n'avait pu encore se faire reconnaître des siens. Il crut tout perdu, et. s'imaginant qu'on allait nous massacrer tous, rentra précipitamment d :ns la chambre qu'il venait do quitter en criant :
a — Ahî madonna! madonna! »
Mais déjà les flammes gagnaient la barricade, car la moitié au moins de la ferme était la proie de l'incendie,
et nos blessés avaient évacué les chambres qui brûlaient. Les Piémontâis, qui s'étaient avancés jusqu'à la porte durent se retirer : les nôtres escaladèrent alors la barricade, ou sautèrent par les fenêtres. Paul de Parcevaux, qui ne pouvait se mouvoir, fut sauvé de l'incendie par Thieriet qui l'emporta sur* Ses épaules. Hélas! il devait néanmoins mourir bientôt. Nous n'échappâmes au feu que pour tomber entre les mains de l'ennemi. Il y avait, je crois, en ce momenl, autour de la ferme, tout un bataillon du *0p de ligne, et plusieurs compagnies de bersagliers.
Bientôt nous gravissions entre deux rangs serrés de baïonnettes piémontaises la colline de Castelfidardo, théâtre de notre glorieux désastre. La bataille était depuis longtemps terminée; l'armée pontificale était rentrée en désordre dans Loreto.
En passant près d'uP9 meule de paille qui achevait alors de so consumer, je remarquai avec douleur les corps carbonisés de quelques-uns de nos camarades tombés en cet endroit. Le terrain que nous parcourions était jonché de nos morts et de nos blessés. Parmi ces derniers, j'aperçus Edme de Montaignac, Arthur de Ghalus et le sergent Joseph Blanc, qui tous trois, comme je l'ai su depuis, sont morts de leurs blessures. Près du petit bois, nous aperçûmes le corps inanimé de Léopold de Lippe ; son visage était presque méconnaissable, défiguré par un coup de feu.
Qu'elle fut belle la mort de nos héroïques camarades! Loin do la patrie et de la famille, ils étaient tombés, pleins de foi dans la sainteté de la cause à laquelle ils s'étaient dévoués !
Loreto et les Crocette en flammes disparurent bientôt derrière nous...
Voici comment le comte de Bourbon -Chalus, dans une lettre écrite par lui le lendemain de Castelûdardo, rendait compte de la retraite des débris de l'armée romaine.
a Le brave bataillon des Franco -Belges, qui avait
déjà deux fois repoussé l'annemi , fut écrasé par le nombre et dut commencer sa retraite.
» Alors les guides et les Franco-Belges se groupèrent sur les bords de la rivière, avec l'ordre de protéger la retraite Ces deux corps, réunis aux bersalliers allemands, ont exécuté ce mouvement en bon ordre et au pas , jusqu'à ce que l'armée fût rentrée dans Loreto. Tout ce qui restait de Français et de Belges, ainsi rallié dans cette place, résolut de s'y défendre jusqu'à la mort. Le 49, à la pointe du jour, tous les chefs de corps furent réunis par le plus ancien colonel d'état-raajor, M. Gutenhoven4 f et furent