‹ Les soldats du papeChapitre 13 sur 28 · Souvenirs de V armée pontificale, p · texte numérisé non relu

Souvenirs de V armée pontificale, p

sert de cible à l'ennemi. Ses deux pièces rayées4 nous font la conduite jusqu'au pied des hauteurs de Loreto, longtemps après que les autres sont rentrées dans le silence; mais la Providence veille sur nous, pas un seul projectile n'atteint notre peloton.

» Il nous restait un devoir à remplir: retrouver le général. De toutes parts on assure qu'il s'est embarqué; sans entrer à Loreto, nous courons à Porto-Recanati. Là, pas de nouvelles ; des dragons qui reviennent par le bord de la mer ne l'ont pas vu. D'autres prétendent qu'il s'est embarqué vers Sirolo. Impossible de constater où ni quand il a quitté le champ de bataille. Mais, pendant que nous le cherchions, il avait fait ce qui restait à faire, et pris le seul parti qui convenait à une situation aussi désespérée, avec une promptitude de décision qui, dans les situations les plus critiques, est le privilège de certaines âmes éprouvées par toutes les vicissitudes de la fortune. L'armée une fois débandée, la bataille perdue (et pouvaitelle ne pas l'être?), il ne restait pour le général de Lamoricière qu'un intérêt, qu'un devoir : défendre Ancône ; et lui seul pouvait tenir quelques jours derrière ses remparts en ruine, ses redoutes à peine ébauchées et armées d'une manière pitoyable. Il a noblement couronné une entreprise impossible par une hérorque aventure ; ce sera notre éternel regret à nous, si fiers du nom de ses guides,

1, La batterie piemontaise est composée de six canons, dont deux rayés et deux obusiers.

que les hasards du champ de bataille ne nous aient pas permis de le suivre.

» Quant à nous, restés sans ordres, nous rentrons à Loreto au milieu des rumeurs les plus contradictoires et le désespoir dans l'âme.

» Ainsi trois heures avaient suffi pour anéantir l'armée du Saint-Siège! Ce n'était plus qu'une masse confuse sans chefs, sans âme, on complète dissolution, et désormais à la discrétion des Piémontais. Au colonel Gutenhoven échut la triste tâche de présider à son agonie. La nuit du 49 fut une nuit d'alarme et de hideux désordre ; les zouaves, réduits de 280 à 80, auxquels nous nous étions joints, et le bataillon allemand de Wuksman, veillaient seuls aux postes les plus importants. Le sanctuaire de ;Lorelo nous servait d'ambulance. Dans toute l'étendue de ! église on a disposé de la paille et des matelas; deux cents blessés, dont beaucoup n'attendent plus que la mort, y gisent dans ce calme et ce silence qui est le dernier devoir, le dernier point d'honneur du soldat ; par une grâce de la Providence, il so trouve à Loreto quelques Sœurs de la Chanté: ce sont des Françaises. Elles circulent dans ces funèbres files d'un pas actif, avec celte aisance qui ne se dément jamais, et la douce sérénité de leurs visages porte dans l'âme de nos blessés la résignation et l'espoir. Les chirurgiens ont établi leur laboratoire au chevet de l'église, tout contre la Santa-Casa ; ils y travaillent dans une mare de sang. Mais le réduit sacré est resté libre; les messes s'y succèdent pendant toute la matinée, et une

t Goog

foule de soldats ne cessent d'en assiéger les portes. Pour qui a vu, le 49 septembre, ces pauvres Irlandais, ces enfants de la Bretagne encore couverts de boue, de sang, tout noirs de poudre, prosternés sur les dalles du sanctuaire, s'approcher humblement de la table sainte; pour qui a entendu les paroles du prêtre, couvertes parfois par le cri d'un amputé, jamais Loreto, avec les splendeurs de ses trésors, les pompes de ses cérémonies, Paffluence de ses pèlerins, n'atteindra la majesté de ce funeste jour.

» Peut-être l'armée aurait- elle pu échapper à la honte d'une capitulation. Sa retraite par le littoral sur les montagnes d'Ascoli était encore praticable. Mais, nous l'avons dit, il n'y avait plus de chef; le colonel Gutenhoven ne se croyait autorisé qu'à capituler; s'il restait quelques hommes énergiques, ils étaient peu soucieux d'assumer volontairement la responsabilité d'une tentative qui présentait à coup sûr plus de périls que de chances de succès. Une trouée, même individuelle, sur Ancône ne présentait aux imaginations les plus aventureuses aucune possibilité de réussite, tant les postes piémontais paraissaient serrés et sur leurs gardes. Nous ignorions encore le sort du général, qui, la veille, avait si audacieusement accompli ce que nous ne pouvions plus essayer.

» Il ne nous restait donc qu'à capituler, et sans retard, car à chaque instant Suisses et Italiens surtout sortaient de la ville, isolément ou par bandes, et allaient se rendre aux Piémontais, dans l'espoir de retrouver sur le

champ de bataille leurs sacs, qu'ils avaient jetés la veille. L'armée ne comptait plus quatre mille hommes.

» A quatre heures on nous annonçait que tout était ^:gné, que nous avions obtenu ce que, par dérision sans doute, on appelle les honneurs de la guerre. La triste cérémonie devait s'accomplir à Recanati, où nous arrivons à dix heures. Une division piémontaise était en bataille sur un des côtés de la route et nous présentait les armes, au bruit de ses musiques et de ses tambours, à la lueur sinistre de mille flambeaux plantés dans les canons de fusil. A la porte de la ville le général Leotardi recevait et nous rendait notre salut. Nous conservions nos armes et nos chevaux, comme tous les autres officiers ; mais les soldats déposaient leurs fusils en un immense monceau. Quand nos zouaves jetèrent sur le tas leurs armes aux baïonnettes tordues et teintes de sang, ils lancèrent à leurs vainqueurs un regard qui dut faire rougir ceux qui se trouvaient à Palestro *. »

M. Cialdini, dans son rapport triomphal, osa dire que le général de Lamoricière avait fui honteusement du champ de bataille, et il se trouva des publicistes français pour applaudir cette ridicule calomnie de l'ancien mercenaire espagnol, — dignes romains d'un tel impérator!

A ce propos, il est toujours bon de rappeler que, sur la fin de 4860, il circula dans Paris une verte réponse à

Page 1