DEUXIEME PARTIE
Pendant que la voix de Tepiscopat faisait entendre do sublimes paroles à l'honneur des vaincus do Castelfidardo, pendant que l'univers catholique leur tressait des couronnes, ils étaient loin de s'attendre, eux, les héros des modernes Thermopyles, au singulier accueil que leur réservait le gouvernement français.
Partis pour Rome sur les pas d'un général français, qui emportait l'autorisation du gouvernement français, ils n'avaient fait en réalité que doubler le rôle de l'armée française, en couvrant de leur corps le Pape et la Papauté; ils s'étaient battus en soldats français et leur der-
nier cri, sur les collines de CastelGdardo, avait été un vivat pour la France.
Si quelqu'un avait le droit de se croire Français, après cela, c'était bien le volontaire franco-romain de \ 860. — Ce ne fut pas l'avis d'un ministre ivre de zole, — qui doit pourtant éprouver quelque sympathie pour les expéditions infructueuses.
Le 4ep mai 1862 vit éclore, en conséquence, la circulaire ministérielle que voici :
« Monsieur le préfet, j'ai été consulté sur la question de savoir si des individus qui, ayant pris du service dans l'armée pontificale sans l'autorisation du gouvernement de l'Empereur, sont rentrés en France sans obstacle, doivent être inscrits sur la liste électorale de la commune où ils résident encore depuis leur retour.
» L'article K% du décret du 21 février 1852 déclarant électeurs, sans condition d3 cens, tous les Français $«és de vingt et un ans accomplis, il suit de là que l'individu qui a cessé d'être Français ne peut plus être électeur. Or, aux termes de l'article 21 du code Napoléon, « le Français qui, sans autorisation de l'Empereur, prendrait du service chez l'étranger ou s'affilierait à une corporation militaire étrangère, perdra sa qualité de Français. » En présence de textes aussi formels, toute ambiguité doit cesser, et dès l'instant où le fait d'avoir pris du service dans l'armée p ntificale est constant, il est hors de doute que la qualité de. Français et par suite les droits d'électeur sont perdus.
» Les enrôlements dans l'armée pontificale ont eu une notoriété assez grande pour qu'ils puissent être difficilement mis en doute dans la localité où ils se sont produits. Si, donc, le maire les tient pour certains, il ne devra pas hésiter à retrancher de la liste électorale, ou à ne pas y inscrire les personnes de cette catégorie, sauf à celles-ci à se pourvoir par les voies légales pour obtenir leur inscription.
» Il ne vous échappera pas toutefois, monsieur le préfet, et vous voudrez bien appeler l'attention de MM. les maires sur ce point, que la perte, comme l'acquisition de la qualité de Français, ne pouvant résulter que du fait d'une personne capable de tous les act.es de la vie civile, l'article î\ du code Napoléon n'est pas applicable aux mineurs qui, sans autorisation du gouvernement, ont pris du service militaire à l'étranger, à la condition toutefois qu'ils aient cessé ce service à l'époque de leur majorité, et qu'ils aient satisfait, en France, à la loi du recrutement. Dans ce cas, la qualité de Français n'ayant point été perdue, il y aurait lieu d'inscrire sur la liste les individus qui réclameraient l'exercice de leur droit électoral.
» Persigny. »
Les prétentions exorbitantes de la circulaire ministérielle produisirent, dans l'immense majorité des Français, un sentiment de douloureuse stupéfaction. Se pouvait-il qu un ministre osât défranciser des hommes qui n'avaient
fait à l'étranger, — si tant est que Rome puisse élre l'étranger pour la France, — que ce qu'y faisait l'armée
française? Se pouvait-il qu'un ministre, contre toutes les lois du pays, osât, de sa seule autorité, dénationaliser une catégorie de citoyens? N'y avait-il donc plus de juges à Paris ?
Après un temps donné à la stupeur et à l'émotion, les intéressés pensèrent à revendiquer leurs droits, audacieusèment et illégalement foulés aux pieds.
Déjà un des blessés du 18 septembre avait adressé à M . le ministre de l'intérieur une lettre, qui devait demeurer sans réponse, et que je crois de mon devoir de rendre publique :
« Monsieur le ministre,
» Je prends la liberté d'écrire à Votre Excellence. C'est la seule liberté qui me resterait en France, si votre circulaire du mai devait avoir force de loi.
» Fils d'un officier supérieur mort de blessures reçues au mois de février 4848, volontaire pontifical, blessé à Castelfîdardo, rédacteur do plusieurs journaux catholiques, j'ai le devoir de prendre hautement devant Votre Excellence et devant l'opinion la défense des Français qui partirent au secours du Satnt-Siége, alors qu'ils le crurent menacé dans l'intégrité de son territoire, bien que le drapeau de la France fût là, — on le disait! — pour la sauvegarder tout entière.
» Avions-nous raison, monsieur le ministre, et la France, autrement que par nous, était-elle représentée à Castelfidardo ?
» Ce ne sont pas les vivants que j'ai la prétention do défendre ; je me fais l'avocat des morts. Comment no seraient-il pas Français posthumement tous ceux qui sont morts à Castelfidardo en criant : « Vive la France! » Ils étaient un contre vingt, monsieur le ministre, et ils so battirent pendant quatre heures. Le soir, à l'appel, do trois cents ils n'étaient que soixante, la plupart blessés. L'héroïsme a droit de cité dans tous les pays : ne l'a- 1- il plus chez nous ?
» Comment cesserions-nous d'être Français pour avoir étéjemplir volontairement le rôle que le gouvernement a tant de fois et publiquement attribué au corps d'occupation français à Rome?
» Si l'on nous refuse le droit d'être Français, un jour, — qu'il ne revienne jamais pour la patrie qu'on nous ôte ! — si le sol de la France était en danger, qui pourra nous contester le droit d'être volontaires de la Patrie comme nous avons été volontaires de la Foi ?
» Aux termes de l'article 21 du code Napoléon, il y a toujours eu des Français défrancisés, monsieur lo minisire, et, si c'est en arrière de vous, ce n'est ni hors do vous, ni au-desscus de vous qu'il faut regarder pour en trouver des exemples.
» L'avenir est à tous parce qu'il est à Dieu. Nous ne
saurions donc désespérer de nous viir restituer, un jour,
les droits que nous enlève aujourd'hui Votre Excellence qui ferait honneur à son esprit et à son libéralisme en revenant franchement sur sa circulaire du 4«r maj. »
La malencontreuse circulaire n'attendit pas longtemps les échecs ; déjà le bon sens national en avait fait justice; la Justice acheva l'œuvre du bon sens. Un volontaire pontifical, le baron de Wolbock, rayé arbitrairement par son maire des listes électorales, obtint, par la voie des tribunaux, sa réintégration au nombre des électeurs. — Un autre volontaire, le comte de Lorgeril, fut élu au conseil général du Morbihan. Voxpopulif... C'en était trop pour la pauvre circulaire : elle tomba tout à plat, et s'en alla
Où vont la feuille de rose Et la feuille de laurier I
L'honneur de ce résultat revenait, en grande partie, à la savante et patriotique consultation d'un homme de cœur et d'esprit, à qui tous les volontaires pontificaux doivent l'estime, l'admiration et la gratitude.
J'ai nommé M. Etienne Récamier, — dont on me saura certainement gré d'analyser la consolante et remarquable \onsultation :
« La question est beaucoup moins simple qu'il ne pourrait sembler d'après la circulaire. Les décrets de 4812 ont toujours inspiré de très-légitimes répugnances aux jurisconsultes, et beaucoup ont contesté leur application en présence du nouveau droit. Plusieurs même ont attaqué
l'article 21 du code civil. Mais, sans aller si loin, sans soulever cette question radicale, nous croyons que l'application delà lettre de M. le ministre offre beaucoup de difficultés.
• En effet, deux points seront à résoudre, pour le maire qui voudra sévir contre un Français coupable d'avoir servi à l'étranger : d'abord là question de preuve, ensuite la question de fond ; le maire devra compte aux tribunaux du pays, et plus la loi est rigoureuse, plus les tribunaux se montreront sévères sur l'admission des preuves.
» Oh a vu dans une circonstance où il s'agissait de la nationalité d'un homme qui avait servi en Angleterre, et dont les enfants avaient intérêt à contester la qualité de Français pour échapper à la conscription, on a vu les tribunaux lui imposer cette qualité malgré la production de Certificats très-importants, dont l'un émanait du premier commis du ministère de la guerre et dont l'autre était délivré par cinq officiers du régiment anglais, et reçu par un notaire de ce pays. La cour, suivant l'expression de son arrêt, ne crut pàs que de pareils actes pussent justifier des faits et établir Une preuve légale. Elle exigeait la représentation du brevet de cet officier ou une attestation du ministre de lagHerre britannique. Si donc les tribunaux ont apporté cette sévérité quand il s'agissait d'un homme qui s'efforçait de rejdter la qualité de Français, il est naturel qu'ils apporteront plus dë sévérité à admettre les preuves dans l'espèce, bien plus favorable, où il s'agit d'un Français qui, loin de renier sa patrie, considère sa natio-
nalité comme son bien le plus précieux. Ainsi le bruit public, la commun© renommée, la preuve même par té-
moins ne seraient certainement pas admises par les tribunaux, et il serait indispensable que Ton pût y joindre quelque témoignage officiel attestant les conditions de service à l'étranger. »
M. Récamier examinait ensuite le fond de la question : « Le fond de chacune de ces affaires présentera autant de difficultés d'appréciation que la question de preuve, rien n'étant plus varié que la question des jeunes Français pendant leur PÎjour dans les États pontificaux. Les uns, entraînés réellement au service du Pape, figuraient comme officiers dans les cadres de l'armée romaine, mêlés aux autres soldats du Pape, partageant les conditions de leur engagement; ayant reçu, par exemple, une prime, contracté un engagement de deux ou de quatre ans. Leur position est bien différente de celle de jeunes volontaires, n'ayant reçu aucune prime, engagés pour la forme pour une durée de six mois, mais , en fait, libres de s'en aller, n'étant jamais retenus par la force, et ayant mis pour première condition de leur présence à Rome, leur retraite immédiate dans le cas de rupture avec la France. Beaucoup d'autres se présentent dans des conditions plus favorables encore ; ils n'ont contracté aucun engagement, reçu aucune solde, n'étant au service d'aucun souverain, mais au service de leurs convictions personnelles.
» Les conséquences de la loi sont graves. Je sais bien qu'une partie des décrets de 18*2 est déjà abolie; la
confiscation et la mort civile ne sont plus heureusement • que des souvenirs, grâce au progrès de notre législation. Mais il reste encore de redoutables épaves.
» Le Français qui a perdu sa nationalité, peut être expulsé de son pays sans jugement, par une simple mesure administrative; sa position y est donc toujours précaire. La procédure est pour lui pleine de rigueur:; il rencontre à chaque pas l'obligation de fournir caution, ou la crainte de la contrainte par corps; enfin, les plus nobles carrières, celles où on peut le plus utilement servir son pays, lui sont fermées. Aussi les tribunaux ont interprété la loi avec une très-grande modération. Ils ont admis en principe, que la disposition de l'article 21 n'est applicable qu'autant qu'il y a, de la part de celui qui prend du service à l'étranger, abdication expresse de sa nationalité.
» Ainsi les tribunaux n'ont pas appliqué l'article %\ à un jeune homme qui avait pris du service dans l'armée belge, en 4833, au moment où le gouvernement envoyait dans ce pays des officiers; cependant ce jeune volontaire n'avait quitté l'armée belge qu'un certain temps après avoir atteint sa majorité; mais il avait eu l'honneur de combattre pour une cause que soutenaient toutes les sympathies de la France; n'y a-t-il pas là une très-grande ressemblance entre les deux positions? Voilà le véritable nœud de la question. Y a-t-il, oui ou non, abdication expresse de la qualité de Français? On a mis en avant une
distinction entre le service sous un aventurier, sous un
prétendant, et le service sous un gouvernement reconnu par la Franco, et on arrive âinsi à la jurisprudence Ici plus étonnante. Un volontaire, qui aura suivi la fortune de l'un des deux ou trois partis qui se disputent le pouvoir dans un pays, devra faire des vœux pour que sort chef ne triomphe pas ; en effet, si le chef triomphe et est reconnu par le gouvernement français, il aura servi un gouvernement reconnu, et il se trouvera destitué de sa qualité de français. »
L'éloquent avocat concluait en ces termes : « Avoir servi à côté de l'armée française, aVoir défendu la politique nationale sur la terre étrangère, ne peuvent être des causes de perte de nationalité. Oh ne peut voir dans un pareil fait une abdication de la qualité do Français. Ah ! si les rôles étaient changés, si au lieu de nous montrer un maire rajant un électeur de la liste électorale, on mettait la politique à part, si on nous mettait en présence d'un jeune Français, s'appuyant de sa présence à Castelfidardo pour se décharger de la conscription, on rejetterait bien loin la notoriété publique, on exigerait de lui la représentation de son brevet, le certificat du ministre des armes. On irait encore plus loin, on lui rappellerait l'organisation des zouaves, l'autorisation donnée par l'Empereur au général Lamoricière, autorisation dont les effets rejaillissaient sur l'entreprise et les soldats.
» Onlui dirait qu'aux termes de l'article 24, en restantsur le terrain strict du Code civil, rien n'empêche les soldats de s'abriter derrière l'autorisation accordée au général. On
ne manquerait pas de rappeler la fraternité de gloire et de dévouement qui unit les zouaves de Lamoriciere aux soldats de l'armée française. Parmi tous ces jeunes gens qui quittaient leur famille pour aller défendre l'œuvre de Charlemagne, il en est bien peu qui en passant à Rome n'aient été s'agenouiller dans les jardins de la villa Pamphili, de*vant le tombeau de ces autres Français morts aussi pour la cause de l'Église sur le sol italien. Ah! ce no sont pas les héros de 4849 qui refuseraient le titre de Français aux compagnons de Lamoricière et de Pimodan ! »
La Papauté doit de grands remerciments à M. de Persigny. — Sa circulaire ministérielle produisit d'excellents résultats: en 4860, il n'y avait à Rome qu'environ quatre cents volontaires français; un mois après la circulaire, on en comptait cinq fois autant.
C'est assurément le plus beau succès qu'ait jamais obtenu M. dePersigny dans sa carrière ministérielle!
Après un très-bref séjour en France, ceux des volontaires qui n'étaient pas liés par les clauses de la capitulation de Loretoi, vinrent reprendre leur rang dans l'armée romaine.
1. Les volontaires s'étaient engagés à ne pas porter les armes, pendant une année, contre S. M. le roi de Sardaigne. .
sur les frontières de la Toscane, ravagées par les bandes révolutionnaires de Masi. Les hommes effectuèrent les marches et contre-marches de cette rapide campagne avec la bravoure et la discipline que nous leur avions toujours connues. Leur court séjour à Valentano suffit pour établir Tordre età ramener îasécurité dans la province de Viterbe ; ils furent remplacés dans ce pays par les troupes françaises.
» Je reçus à cette époque une lettre du général de Lamoriclôre dans laquelle se trouvait ce passage i
» Les recrues arrivent, il est important de pousser âvCC activité l'organisation du bataillon ; hâtez-vous donc, mon Cher colonel, de terminer vos affaires et d'aller prendre la direction de ce corps, qui ne marchera jamais bien sans vous.
» Recevez, etc.
» Général de Lamoricièbe.
» Proozelle, 20 novembre 1860. »
» Je me conformai avec empressement à ce désir et me rendis sans retard à Rome. Je fus reçu à bras ouverts par le ministre des armes, qui se hâta de donner les ordres que je sollicitais pour l'enrôlement, l'habillement et l'équipement de mes hommes.
» Les magasins s'ouvrirent ; je mis tous mes soins à organiser le mieux possible l'administration intérieure du corps, à simplifier son intendance, à régulariser d'après
le système français le service et l'entretien c!e la masse in. dividuelle. Nous fume* casernes à SainWean de Latran, où l'instruction théorique et pratique fut reprise et continuée avec une activité et un zèle remarquables. Monseigneur de Mérode s'occupait en même temps de créer une batterie de montagne sous les ordres de M. le capitaine Daudier, que nous avions vu se distinguer d'une façon si brillante à Gastelûdardo, et un escadron de dragons que devait commander M. de Saietenac, ancien lieutenant aux guides de Lamoricière. Le 1er janvier 4864, le bataillon des tirailleurs pontificaux, accru sans cesse par les volontaires qui arrivaient chaque semaine, et sur le point d'avoir un bel effectif, fut licencié. Le but de cette mesure était d'éliminer de ses rangs quelques individus indignes d'y figurer, et de le reconstituer sous le nom de zouave» pontificaux.
« Je n'avais pas été d'avis au ministère de lui donner cette dénomination que la bonne volonté de mes hommes aurait certainement justifiée, mais qui, pour le moment, ne me semblait pas convenir à une troupe composée de recrues insuffisamment aguerries. Mes observations furent écartées, et le nom de zouaves, que l'opinion publique et les Piémontais nous avaient déjà donné, fut dès ce jour le nom officiel de notre arme 4 . »
Vers cette époque, les zouaves eurent l'avant-goût d'une revanche de Castelfidardo.
i. Souvenirs de V armée pontificale, p. 104-106.
Ponte-Corese, localilé située sur le Tibre, à quarante kilomètres de Rome, sur les confins de la délégation de Rieti et de la Comarque, est le point extrême de la limite actuelle des possessions que la ruse et la violence n'ont pu arracher au Saint-Siège. Le pas de Coreseest le seul passage qui existe, dans cette partie du territoire, pour aller de la Comarque dans la Sabine.
D'un côté du pont se trouve la caserne de gendarmerie romaine, occupée alors par quinze hommes ; à l'autre bout, deux cents Piémontais s'étaient établis dans une grande osteria qui commande le pont et la route de Terni.
Ces honnêtes régénérateurs avaient juré de s'ouvrir le chemin de Rome en fomentant le mécontentement parmi les populations encore soumises au Saint-Siège; aussi frappaient-ils de droits véritablement fabuleux tout ce qui entrait dans l'Etat pontifical ou en sortait et, faisant d'une pierre deux coups, ils dépensaient en orgies et en débauches crapuleuses le fruit de leurs rapines et de leurs brigandages.
D'autres points-frontières étaient également menacés.
La situation s'aggravait de jour en jour et allait devenir intolérable. Le pro-ministre des armes résolut d'y porter un remède énergique. Les zouaves reçurent donc Tordre de départ.
Le 40 janvier 1861, la première colonne du bataillon se mit en marche pour Nerola, village situé à l'extrême fr°n~ tière de la Comarque ; deux jours après, elle fut suivie de
la deuxième partie du corps, ce qui forma un effectif d'en* viron trois cents hommes.
M. de Becdelièvre avait adressé au capitaine d'Yvoire, — commandant la première colonne, — la dépêche et les recommandations suivantes:
« Le lieutenant de gendarmerie Vitali a reçu Tordre d'enlever le poste piémontais qui se trouve à l'osteria de Nerola sur le territoire pontifical. Vous appuierez le mouvement de cet officier en le laissant, toutefois, le diriger lui-même. Pour toutes les questions de cette nature, il est important de leur laisser leur caractère d'exécution de mesures de police et d'en confier, par conséquent, le soin à la gendarmerie.
» Vous désignerez le nombre d'hommes que vous croirez devoir employer dans cette affaire et conserverez les meilleures relations avec le lieutenant Vitali, qui s'est toujours montré intelligent, dévoué et brave.
» Laisser d'ailleurs aux Italiens l'occasion de prendre leur revanche 1 dans l'armée pontificale est un acte de bonne politique. Je compte donc sur vous, mon cher d'Yvoire, pour mettre toute susceptibilité de côté et exécuter fidèlement mes ordres. »
Dans l'après-midi du «janvier, M. de Becdelièvre
i. Les Romains l'ont vaillamment prise, en 1867» à Farnese, Vallecorsa, Nerola, Monte-Rotondo, Mentana, etc,
218 LKS SOLDATS DU PAPJ5
reçut du p«> -ministre des armes de nouvelles instruo
tions :
a Le lieutenant-colonel de Becdelièvre se rendra immédiatement à^erola, pour prendre le commandement de la compagnie de son bataillon qui se trouve dans ce lieu. 11 établira, le mieux qu'il lui sera possible, Iqs quatre compagnies susdites dans le village de Nerola et aux environs.
» S'il trouve une occasion opportune, il entrera dans la province de Rieti, dans la portion de cette province formée par le bassin du Tibre. Il y établira le gouvernement pontifical appelé par les vœux de toutes les populations, en expulsant les autorités piémontaises. Il est bien entendu qu'il devra éviter toute rencontre avec des forces trop supérieures aux siennes, et se retirera s'il en approchait de ce genre.
« Il devra, s'assurer des bacs et des barques servant à passer le Tibre, et ne rien négliger pour faciliter sa retraite, si. elle était nécessaire. Il évitera darneter les personnes compromises dans les événements passés, mais ne tolérera aucune démonstration ni aucun acte hostile du moment q^&aura.itftabli J'onir* dans un lieu, b
Dans la soirée, le bataillon se mit en route pour Monte- Libretti, où il arriva le 14, et d'où M. de Becdelièvre prévint le pro-ministre des armes que, dans la nuit du 15, le capitaine de Ghyllas partirait avec deux compagnies pour enlever. Fora, pendant que lui-même irait occuper Passo-di- Gorese avec deux antres compagnies. Le bataillon allait se
mettre effectivement en marche, lorsque, sur un contre-ordre de monseigneur de Mérode, il dut se replier sur Monte- Roiondo pour y tenir garnison .
« Mes soldats , dit M. de Becdelièvre, avaient supporté, comme de vieilles troupes et avec un incroyable entrain, les fatigues inouïes de ces quelques jours de marche. Ils avaient traversé des chemins impraticables, bravé des pluies incessantes. Leurs chaussures étaient affreuses, leurs gites impossibles , leurs vivres insuffisants et de qualité* détestable : ces privations de tout genre étaient la suite nécessaire de la rapidité avec laquelle il avait fallu concevoir et exécuter cette campagne. Mais l'énergie et la gaieté vainquirent tous les obstacles.
» Avec de tels hommes soutenus par de solides moyens matériels et organisés dans le repos do la; paix, on aurait fait des miracles. Par malheur, ces ressources nous manquaient, et bien peu de personnes étrangères à la carrière des armes comprennent que, pour avoir de bons soldats, il faut foire leur éducation militaire paisiblement , en dehors des inquiétudes, des dangers et des causes de désordre de la guerre : « Peu de gens naissent braves , plusieurs le deviennent par les effets d'une bonne éducation «. »
» Dèsque nous fûme3 installés à Monte-Rotondo, j'adressai au ministre toutes les réclamations que nécessitait ■'entretien de la troupe, et je témoignai avec instance le désir de voir mon bataillon rester quelque temps en repos