Végôce, Des institutions milùaires
pour qu'il pût achever son éducation militaire, objet de toute ma sollicitude. Le casernement et la situation de Monte-Rotondo auraient été admirablement propres à l'exécution de cette pensée. Nos officiers se seraient tous logés dans le palais qui nous servait de quartier. Les champs de manœuvre étaient peu éloignés et dans de bonnes conditions; au double point de vue de la théorie et de la pratique, l'instruction eût été bientôt très-satisfaisante et nous n'aurions pas eu les inconvénients que présente une garnison à Rome. Mais , dans la pensée du ministre, notre séjour à Monte-Rotondo n'était qu'une halte de quelques • jours dans cette campagne de la Sabine qu'il rêvai* toujours. Nous commencions difficilement à prendre à Monte- Rotondo les bonnes habitudes d'une vie laborieuse de garnison, et je réclamais sans relâche, mais sans beaucoup de succès , l'envoi de bien des choses indispensables à ma troupe, quand je reçus du ministre, le 23 janvier, une lettre sur papier libre ainsi conçue :
a Les Piémontais ont , comme vous le verrez, envahi le territoire des États pontificaux à Casamari. Après avoir mis le feu au couvent , ils sont rentrés dans le royaume de Naples. Si vous vous croyez en mesure de le faire , ce qui me semble certain , enlevez le poste de Corese et établissez-vous de l'autre côté.
» M. le capitaine d'état-major de la Guiche part p0Hf Monte-Rotondo ce soir.
» X, de Mérodb.
> Rome, 33 janvier 1861. c
Dans la nuit du 24 au 25 janvier, à minuit, le colonel de Becdelièvre sortit de Monte-Rotondo à la tête de son bataillon. Les zouaves marchaient au pas accéléré, dans le plus grand silence. Les cœurs battaient fort, mais c'était de joie : on marchait à l'ennemi !
jA trois heures, on arrivait en vue du pas de Corese.
Les ordres furent transmis à voix basse; puis des ombres s'élancèrent dans la nuit, les avant-postes piémontais furent enlevés au pas de course, et, moins d'une demi-heure après, le drapeau romain flottait sur l'osteria de Ponte-Corese. — Quant aux deux cents Piémontais , ils étaient tous tués, pris ou en fuite , laissant au pouvoir des zouaves des ballots d'armes et de munitions, plusieurs kilomètres de fils télégraphiques et des provisions en grand nombre.
— Ne nous fusillez pas! criaient les prisonniers en embrassant les genoux des zouaves.
Les zouaves leur rirent au nez, en leur offrant de l'argent et des cigares, et les pauvres diables, stupéfaits et attendris , avouèrent d'abord qu'on les avait enrôlés de force , puis conclurent en ces termes :
— Braves Français 1 plus généreux encore que braves 1 Le soir, les zouaves reprirent le chemin de Monte-Rotondo, où déjà était parvenu le bruit de leur victoire ; aussi, quand ils rentrèrent, escortant leurs cinquante prisonnniers , trouvèrent-ils la ville pavoisée et illuminée , et durent-ils traverser une foule amie qui acclamait le Pape et la France.
Le lendemain , le colonel de Becdelièvre adressait le
rapport qui suit à Son Excellence le pro-ministre des armes»
a Monseigneur,
» J'Ai l'honneur de faire connaître à Votre Excellence que' la surveillance dont les confins de la province de Rieti et ceux de la Comarque sont l'objet de ma part m'avait, depuis quelque temps, amené à craindre une invasion des troupes piémontaises dans cette dernière province.
» Les marches que je fais exécuter à mon bataillon depuis le 4 0 de ce mois et notre station à Nerola m'avaient parfaitement renseigné sur le mouvement et l'attitude des ennemis qui nous entourent, et si je n'avais écouté que le désir de mes hommes do pénétrer plus avant du. côté de Rieti, j'aurais, je l'espère, envahi plusieurs points importants occupés par les Piémontais. Mais, voulant éviter l'effusion du sang et surtout les complications politiques qui pouvaient en être les conséquences, j'avais refusé de prendre l'offensive et m'étais replié sur Monte-Rotondo où, comme j'en ai informé Votre Excellence, je me suis établi dans l'attente de3 événements.
» Â douze milles de Monte-Rotondo, à Gorese, des détachements ennemis, dont le nombre variait de cinquante à deux cents, s'étaient portés dans une osteria établie à l'extrême frontière de la province de Rieti. Ils s'étaient emparés du pont et de la route de Terni, situés en entier l'un et l'autre sur le territoire de la Comarque.
i La gendarmerie pontificale, établie dans une antre osteria en deçà du pont, et par conséquent en pleine Comarque, me rapportait tous les jours que les Piémontais de Posteria voisine ne cessaient de leur tendre des pièges, de les exciter à la désertion, de leur offrir de l'argent, et de répandre dans le pays le bruit qu'ils allaient bientôt occuper militairement au nom du Piémont toute la province,
» En présence de ce système de corruption vis-à-vis de l'armée pontiôcale et de pression sur les sujets du Saint-Père, le poste piémontais a dû être enlevé,
» J'ai envoyé, le 24, le capitaine de Chyllas faire une reconnaissance, et pendant qu'il observait les positions, les hommes de ce poste ont affecté de chanter des chansons révolutionnaires contre le Pape et les soldats de son armée, qu'ils traitaient de brigands et d'assassins.
» Le 25, à minuit, je suis parti sans bruit À la tète du bataillon. Mes hommes ont rapidement exécuté, avec on silence et un ordre parfaits, une marche de nuit qui lésa portés vers trois heures du matin en vue du poste ennemi. Je les ai divisés en deux colonnes, la première commandée par M. de Chyllas, et lancés au pas de course sur 1* osteria.
» Les sentinelles ont fait feu, mais les hommes du poste n'ont pas eu le temps de se reconnaître et d'organiser une défense qui aurait pu, vu la* position qu'ils occupaient, nous causer beaucoup de mal. Ils se sont bornés à tirer quelques coups de fusils, mais ont été rapidement désar
més. Un des leurs a été tué, cinq blessés, et tout le reste fait prisonnier. Pendant ce temps, je faisais cerner la maison par une compagnie en tirailleurs et couper le télégraphe. Nous nous sommes emparés de toute la correspondance que j'ai fait immédiatement transmettre à Votre Excellence et d'un nombre d'armes beaucoup plus considérable que celui des soldats trouvés dans l'osteria. Une partie des hommes du détachement piémontais passait, d'après ce qui m'a été dit, la nuit dans une ferme voisine et en plein champ. Ils ont pu ainsi s'échapper.
» Cette affaire terminée, je me suis immédiatement replié sur l'osteria en Gomarque, me bornant à faire garder la route et le pont.
» Â huit heures du matin, M. le capitaine Daudier est arrivé avec une batterie de montagne, et presque en même temps M. le colonel d'artillerie Blumensthil, M. l'intendant Ferri et un officier d'administration m'apportaient, par un bateau à vapeur, des vivres pour la colonne, des pioches, des pelles, des planches, des poteaux et tous les outils nécessaires pour nous fortifier. J'en ai immédiatement profité pour nous mettre en état de défense en cas d'événements, et faire créneler notre osteria.
J'ai laissé sur les lieux les deux pièces de canon, avec un fort détachement de mes hommes. Le reste est retourné à Monte-Rotondo, emmenant un espion que j'avais fait arrêter à midi, et qui se trouvait porteur de papiers suspects. Je les joins à mon rapport.
» Les prisonniers, au nombre de cinquante, ont été di-
rigés sur Rome, et Votre Excellence se félicitera avec moi, Monseigneur, des égards dont ils ont été l'objet de la part de mes hommes chargés de les conduire. Es ont reçu d'eux de l'argent, des vêtements, et se montraient tout étonnés de n'être pas maltraités. Ils auraient été enrôlés de force en Toscane, et d'après les renseignements qu'ils ont donnés, les corps mobilisés auxquels ils appartiennent seraient orgarnisés de la façon la plus déplorable.
» À Monte-Rotondo, la rentrée de mes hommes a produit le meilleur effet sur la population.
» Tel est, Monseigneur, le rapport exact et détaillé delà journée d'hier. Je ne crois pas être sorti de mon programme de modération et de surveillance armée en enlevant, sur l'extrême frontière de deux provinces, dont l'une a été ravie l'année dernière au Souverain Pontife contre toutes les lois de l'honneur militaire, un poste ennemi qui était pour nous une cause perpétuelle d'inquiétude, et qui affichait les allures d'avant-garde d'une nouvelle invasion. Et c'est dans l'espérance que Votre Excellence sera satisfaite de l'issue de cet événement, que j'attends les nouveaux ordres qu'elle voudra bien me communiquer. J'aurai l'honneur, Monseigneur, de présenter à Votre Excellence, dès que j'aurai réuni les documents nécessaires, un état des hommes qui se sont le plus spécialement distingués. »
Quelques jours après ce rapide et brillant coup de main, le colonel de Becdelièvre recevait du général de Laraoricière cette lettre si flatteuse :
« Mon cher colonel,
» Je vous embrasse sur les deux joues pour votre beau coup de main du %ô. Bravo, bravo! félicitez de ma part vos officiers et vos soldats. L'effet de ce premier succès est immense tout autour de nous. Voilà ce qui s'appelle travailler, faire du mal à l'ennemi sans lui laisser le moyen d'eu faire.
» Je viens de lire votre rapport; la poste part, et c'est le jour du courrier de Rome. Il ne me reste donc que le temps de vous serrer cordialement la main.
» Général de Lamoricière. »
» Prouzelles, 1er février 1861. •
La victoire de Corese n'avait pas eu de retentissement qu'en France; elle avait profondément démoralisé les bandes révolutionnaires, qui s'étaient aussitôt éloignées des frontières pontificales; mais quelques jours leur servirent pour retrouver toute leur audace, et te colonel des zouaves ne tarda pas à reconnaître que de nouvelles expéditions seraient bientôt nécessaires.
Le capitaine de Cordon, commandant une compagnie campée à Nazzano, avait établi sur la rive gauche du Tibre, dans le terrain formé par un coude rentrant du fleuve, un petit poste de douze hommes, commandés par un sergent qui avait ordre, s'il était attaqué, de se replier
sur la rive droite, après avoir coulé à fond la corde du bac.
Le 43 février, le capitaine commandant à Nazzano écrivait à M. de Becdelièvre :
« Mon colonel,
» J'ai l'honneur de vous adresser mon rapport sur ce qui s'est passé aux avant-postes dans la nuit du 1 0 au 41 courant.
» Le sergent Alain de Charette, de garde de l'autre côté du Tibre, me prévint vers dix heures que les habitants de la maison où son poste était établi s'empressaient de passer le Tibre, emmenant avec eux leurs bestiaux.
» Le fait parut extraordinaire, car d'habitude ces genslà passaient la nuit avec nos hommes de garde.
d Le sergent m'envoya un homme pour me rendre compte de ce qui se passait, et je lui donnai l'ordre de se replier immédiatement de ce côté du fleuve et de réunir les deux postes en un seul dont il prendrait le commandement. *
» Vers deux heures du matin, une forte décharge se fit entendre du côté du fleuve, dirigée sur la maison que le poste avait évacuée. Peu d'instants après le feu recommençait, mais celte fois sur la maison qu'occupaient les , deux postes réunis. Le sergent rallia immédiatement ses hommes et se replia sur Nazxano. La veille, plusieurs bar-
ques avaient remonté le fleuve, et le sergent, craignant de se voir coupé, avait jugé prudent de se réunir à la compagnie.
» Au premier coup de feu, je fis prendre les armes à la compagnie et garnir de tirailleurs les fenêtres qui dominaient les routes aboutissant à notre caserne. Je restai ainsi sur le qui- vive jusqu'à la pointe du jour. Alors j'envoyai un caporal et quatre hommes reconnaître si la. maison de ce côté du Tibre était occupée; à peine fut-il parti, que j'aperçus une colonne, forte d'environ deux cents hommes, se diriger sur la petite maison placée sur la rive opposée. La distance qu'elle avait à parcourir était très* courte; ils arrivèrent bien vite sur les bords du fleuve, et c'est alors que plusieurs individus sortant d'un bois en face sautèrent dans le bac et le passèrent de l'autre côté; la corde fut coupée, le bac défoncé à coups de haches et on le laissa aller à la dérive, il s'échoua à une centaine de mètres plus bas. Pendant ce temps, mon caporal les ayant aperçus avançait au pas de course. L'ennemi, en les voyant, leur envoya une décharge à une très-grande distance et se replia précipitamment. Pendant ce temps, j'envoyai le sous-lieutenant de Beaumont avec un sergent et quinze hommes. Quand il arriva, l'ennemi avait complètement évacué le plateau où est située la maison. Une petite barque avait été oubliée de notre côté; M. de Beaumont s'en servit pour passer le fleuve, pour voir si la maison no recélait plus personne, et tâcher de remorquer le bac de ce côté. La maison était vide, mais le bac était coulé à
-Ai.
fond, et on a dû ajourner le remorquage. La crue occasionnée par la pluie d'hier a emporté le bac.
» D'après Tordre que je lui avais donné, M. de Beaumont installa ses hommes en tirailleurs, afin de bien recevoir l'ennemi s'il se présentait.
* Vers deux heures de l'après-midi, un capitaine d'étatmajor français se présenta à la petite maison. M. de Beau mont passa le Tibre et cet ofûcier lui demanda ce qui s'était passé, s'informant de plus si, dans les reconnaissances faites, on n'avait pas dépassé les limites de la Comarque. Il ajouta aussi qu étant à Poggio-Mirteto depuis la veille au soir, il avait été averti du coup tenté contre nous. M. de Beaumont lui rendit compte de ce qui s'était passé, lui montra les limites où s'étaient arrêtées les reconnaissances, et vint me rendre compte de son entrevue.
» Yoilà, mon colonel, les faits accomplis dans la nuit du 40 au M et la journée qui l'a suivie. J'attends de nouveaux ordres.
» Agréez, etc.,
» Le capitaine de Cordon.
» Nazzano, 12 février 1861. »
Malgré d'incessantes fatigues, malgré d'incroyables privations, les zouaves eussent peut-être réussi à restituer au Saint-Père une portion du territoire usurpé par le Piémont, s'ils n'eussent été arrêtés dans leur marche en avant par des détachements français, envoyés par le général
de Goyon, soit que le commandant en chef du corps d'oc cupation redoutât des complications graves, soit qu'il 'eût reçu de son gouvernement des ordres formels et précis.
Les zouaves se replièrent sur Montc-ftotondo, d'où, le
16 février, ils furent dirigés sur Ànagni, ville située sur
le versant occidental des Abruzzes, dans une position trèsabrupte.
« Le courage de mes hommes grandissait avec les cir- 'constances. Leur discipline, leur abnégation, leur énergie .et leur ardeur étaient au-dessus de tout éloge. Pendant 'près de trois mois, ils couchèrent sur la paille, et plus tard, on ne put leur donner que des paillasses sans draps. Une pareille installation, par des iemps de pluie et de froid, les éprouvait rudement et je puis leur rendre ce témoignage qu'en ce qui regardait leur bien-être matériel, je n'ai jamais entendu une plainte ni une demande d'amélioration. Voilà ce que produit une foi vive dans la vérité d'un grand principe 1 ! «
Le bataillon fut accueilli trè3-favorablement à Anagni / et trouva dans les autorités beaucoup plus d'obligeance que partout ailleurs.
Le 45 octobre 4861, les curés de la ville adressâtes la lettre suivante au sergent-major de Saint-Chéron' a: