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Frère d'un éminent publiciste

LES SOLDATS DU VAfE 231

« Monsieur le chevalier,

» Les curés de la ville d'Anagni, en exprimant leur regret du départ du bataillon, veulent témoigner leur reconnaissance à tous et à vous, surtout, monsieur le chevalier, qui pendant leur séjour en cette ville avez été pour leurs paroisses, comme la Providence des pauvres, en instituant et dirigeant si bien cette œuvre de charité qui recommandera toujours les zouaves au souvenir d'Anagni.

» Tant que nous aurons autour de nous la misère à soutenir et à consoler, nous et nos pauvres garderons le souvenir d'une charité faite si chrétiennement et si généreusement, et nous regretterons toujours la piété et la religion du bataillon des zouaves, dont la tenue a été si édifiante pour nos paroissiens, que nous la regardions comme une mission continuelle, et pour l'amour de la vérité, nous devons dire, que plusieurs de nos paroissiens, les larmes aux yeux , nous ont témoigné souvent le respect qu'ils portaient aux zouaves comme à des saints.

» Agréez, monsieur le chevalier, les regrets et la reconnaissance des pauvres d'Anagni, et tous les sentiments de respect et d'affection de vos très-humbles serviteurs.

» Signé :

» L'archi prêtre des Saints-Côme-et-Damien, Jean Spa-

davico, chanoine honoraire, et doyen des curés ; le chanoine curé de Saint-André, Joseph Viti ; le vicaire curé de la cathédrale, Etienne Pasti ; l'archiprêtre curé de baitit-Paul, François Pepi, chanoine honoraire de la cathédrale ; le curé des paroisses de Saint-Jean et de Saint- Benoist, Emmanuel Mortini, professeur de liturgie au séminaire, examinateur pro-synodal du diocèse ; le curé de Saint- Ange, François Spadani; le curé des Saints-Apôtres Philippe et Jacques, Ange Cristiani. » Gomment ne pas les aimer, ces diables du bon Dieu?

Dans ses Souvenirs inédits, M. Auguste de Viguerie, ancien dragon du Pape, mentionne la garnison que son escadron tint à Caprarola, dont le château passe pour le chef-d'œuvre de Vignole. M. le comte de C... a bien voulu me communiquer une lettre écrite de Caprarola, le 5 octobre 1861, par un dragon pontiflcal, et relatant des faits intéressants.

« Le cardinal Akxandre Farnèse, neveu de l'illustre Pape Paul III, voulant se faire construire, à la campagne, une demeure digne de son nom et de son titre, envoya dans ses nombreux domaines une commission composée de peintres, de médecins et d'architectes qui devaient choisir le paysage, s'assurer do la salubrité du lieu, mettre

en œuvre les moëllons, et dessiner les jardins. Cette commission, chose rare môme à cette époque, remplit avec succès le mandat qu'elle avait reçu, et le palais de Caprarola éleva bientôt sa masse énorme sur la déclivité du Monte Cimino, que deux ravins très-profonds, presque' deux gorges, semblent isoler de la chaîne des collines qui borde au nord cette plaine immense qui s'étend jusqu'aux Apennins. Le voyageur qui sort de Rome et suit la route de Florence, dès qu'il a traversé Monte-Rossi, « l'aperçoit de loin formant un pentagone » absolument comme le manoir du marquis de Tuffières, à cette différence près que le castel du marquis est assez hypothétiquement assis sur les brouillards de la Garonne, et que le palais dont je parle est très-solidement fondé à trente milles de la Ville sainte, dans la province de Viterbe, tout en haut de cette longue et raide rue, la via Dritta, qui est le bourg de Caprarola. En sa qualité d'héritier des Farnèse, S. M. le Roi de Naples possède ce palais doublement royal, dans lequel il a bien voulu permettre qu'on offrit l'hospitalité au deuxième escadron de cavalerie étrangère, qui depuis environ trois mois y est bel et bien installé.

» C'est autant pour reconnaître, selon leur pouvoir, la faveur dont ils sont l'objet que pour témoigner de leur sympathie sans bornes envers l'illustre monarque, que hier, vendredi, fête de saint François d'Assise, les dragons franco-belges ont donné, en l'honneur de Sa Majesté, une petite fête dont il sera longtemps parlé aux veillées de Caprarola.

» Illumination de la façade principale del Palazzo ïteafle, fusées, salves d'artillerie, ballon, feu de joie, aucun des divertissements désirables n'a fait défaut.

» L'illumination a été splendide. La fenêtre principale du salon d'honneur était surtout décorée avec un goût, un soin particuliers. Sur l'appui du balcon, entre le drapeau pontifical blanc et jaune, et la bannière napolitaine radieuse et immaculée sous ses fleurs de lys d*or, un buste de notre Saint-Père le Pape était placé, qui, bien haut, disait à tous : Le souvenir de Pie IX ne s'éloigne jamais fêtes ou douleurs — du cœur de ceux qui se sont arrachés à leurs plus chères affections pour venir mettre leur vie au service du Roi Pontife.

» Jusqu'ici rien qui ne ressemble à toutes les fêtes, même officielles; lampions, fusées et bruit de poudre sont de tous ies programmes ; mais écoutez : quand la nuit est devenue noire, M. le vicomte Henri de Saintenac, capitaine commandant de l'escadron, est descendu sur la place d'armes, si je puis donner ce nom à l'immense cour alors encombrée de peuple, qui se trouve au bas du perron, et, une torche à la main, il a fait le tour du monceau de bois y rassemblé, jetant aux quatre vents di* ciel les cris, aussitôt Tépétés par la foule, de : » VivaPioNonot

» Viva Francesco Sekndo, re délie Due Sicilie f » Viva Maria-Sofia, sempre regina !

» Puis il a approché sa torche du bûcher, et des flammes claires et hautes ont éclairé les visages respirant l'en*

thûusiasme et la foi. Des mains frémissantes agitaient au- 4iessus de la foule képis et chapeaux, au milieu de chaleureuses acclamations.

» Lorsque l'embrasement a été complet, sur l'initiative *lu capitaine de Saintenac, une ronde gigantesque a commencé qui réunissait, dans le plus pitoresque assemblage, bourgeois, paysans et dragons, les mains entrelacées, tous sautant, tournant et criant à pleins poumons :

» Viva Pio Nono t

» Viva Francesco Seconde t

» Vive le Roi !

Viva Maria-Sofia t Vive la Reine !

» A ces cris succédaient des chants de joie que de nouvelles acclamations interrompaient encore, et la ronde infatigable tourbillonnait toujours sans se lasser jamais. La joie a été à son comble, quand on a vu le majestueux ballon aux armes bourbonnienncs sur les vastes flancs duquel on lisait les noms chéris de Pie IX et de François II. Tous les yeux l'ont suivi alors qu'il s'est élevé dans les airs au milieu de vivats unanimes. Il est monté * lentement, lentement, au-dessus de la foule, puis il s'est perdu dans les profondeurs du ciel.

» Quand a sonné la retraite, tout était rentré dans Iknrdre acccnrtumé, et les volontaires pontificaux ont regagné leurs modestes couches, avec de la joie au cœur. »

Le brave et brillant escadron de M. de Saintenaca noblement racheté la fugue de l'escadron indigène, commandé

à Castelfidardo par le prince Odescalchi, — « de superbes dragons, ma foi! au cheval fringant, au casque étincelant, au grand sabre orné d'une coquette dragonne, et que le passage à niveau d'un boulet de canon rayé suffit pour faire rentrer à récurie, moins quelques officiersrqui se réunirent à l'état-major de Lamoricière ou de Pimodan. Quant au commandant Odescalchi, vraiment magniflque à voir sur son beau cheval arabe, dans son grand manteau blanc, il avait piqué des deux en avant, et les zouaves le virent caracoler témérairement, comme un héroïque point de mire, en avant même de leur ligne de tirailleurs.

» Et comme, en s'aidant de son monocle absolument du même sang-froid que s'il eût été sur le boulevard des Italiens, au bois de Boulogne ou au Pincio, il regardait obstinément à terre, de droite et de gauche, comme pour retrouver quelque objet perdu :

» — Mon commandant, lui cria le vicomte de Lanascol, prenez donc garde 1 Vous allez vous faire tuer pour rien. Qu'est-ce que vous avez donc perdu?

■ — Vous n'auriez pas vu mes dragons? répondit le prince en poursuivant un instant ses recherches.

« A cette inimitable saillie, un immense éclat de rire et de bravos se mêla, sur toute la ligne, au pétillement des fusils, au sifflement des balles et à la grande voix du canon.

» Un zouave lettré me disait que ce trait splendide du commandant Odescalchi lui avait rappelé celui d'un de ses

grands oncles, le comte de Saint-Pern, qui commandait la maison du roi à la meurtrière bataille de Dettingen.

» Les boulets pleuyaient comme grêle et faisaient dans ces nobles rangs d'effroyables trouées; le moral des brillants cavaliers faiblissait visiblement : un peu plus, c'était la panique et le sauve-qui-peut.

» M. de Saint-Pern vint se placer sur le front de bataille, à l'endroit le plus bouleversé par la grêle de boulets, et, se tournant du côté de la maison du roi en savou-

rant une prise de tabac.

— Eh bien! quoi, messieurs? dit-il, c'est du canon... ça tue, et voilà tout !

» Mot simple et sublime, auquel la France dut une victoire de plus 1 ! »

Revenons à Anagni et au bataillon des zouaves. Au mois de mars 4864, à la suite de dissentiment graves 2 entre le pro-ministre des armes et le lieutenant colonel de Becdelièvre, ce dernier avait été déchargé du commandement du bataillon. Avant de le quitter, M. de Becdelièvre lui avait adressé ce chaleureux ordre du jour, — adieu d'un chef aimé et respecté à ses compagnons d'armes de Castelûdardo et de Corese.

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