I. Souvenir? de l'armée pontifical*, p. 20L
our par la résistance désespérée que le colonel Zappi avait faite dans la petite forteresse de Pesaro, où, avec une poignée d'hommes et trois canons, il avait arrêté, pendant vingt-deux heures, le corps d'armée du général Cialdini. N'ayant hissé un pavillon blanc et envoyé un parlementaire que quand il fut réduit à la dernière extrémité, il avait dû se rendre prisonnier de guerre. Mais il ' avait glorieusement accompli son devoir et rendu un grand service à l'armée1. »
Le général de Courten, — qui prit aussi la part la plus glorieuse à la campagne de 1860, — porte un vieux nom qui ne doit pas être nouveau pour de vieux Français. D'une rare distinction, d'une énergie chevaleresque qui n'exclut pas la prudence et les autres qualités militaires, d'une constante bienveillance, d'une courtoisie modèle, le général de Courten ne peut être connu sans être sympathique. Sous Louis XV, nous avions en France le régiment suisse de Courten, infanterie, dont vingt-deux officiers sur trente-cinq étaient des Courten.
Un jour, Louis XV, passant en revue ce régiment de famille, et frappé de sa bonne tenue comme de son allure martiale, dit en riant au colonel de Courten :
— Nous irions loin avec ces gaillards-là ! .
— Sire, répondit le colonel, peut-être plus loin que nous ne voudrions t.. .
Le roi rit beaucoup de la repartie et donna sa croix de
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Saint-Louis au « père Courten, » comme on l'appelait, et si jamais croix avait été méritée, c'était bien celle-là : trente-deux ans de services, dix-sept campagnes et quatorze blessures.
Tels sont les généraux de l'armée romaine, et qui no sait qu'on peut dire: Tels chefs, tels soldats 1
Le retentissement douloureux que la catastrophe de Castel fidardo eut au cœur do la catholicité suscita, de tous les points du monde* un immense concours de dévouements et de sacrifices. Les volontaires accoururent en foule sous le drapeau pontifical, et les rangs, décimés par la mitraille piémontaise, se retrouvèrent aussitôt plus compactes que jamais.
Parmi les nobles jeunes gens que Rome vit alors se vouer à sa défense, on remarquait en première ligne le descendant d'une ancienne famille avignonnaise, le comte Edgard de Raffelis de Soissan, véritable type de distinction, de loyauté, d'entrain, d'abnégation, de dévouement. . Un bon hasard me le fit connaître, un dimanche que Pie IX officiait pontificalement dans la basilique de Sainte- Marie-Majeure. Ai-je besoin de dire que notre premier lien se forma de la parfaite conformité de toutes nos affections et de toutes nos aspirations? Puis, nous avions des al-
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liances communes à l'un et l'autre ; enfin nous étions tous deux jeunes et tous deux soldats de la mêmé cause. — On s'aimerait à moins.
Hélas ! la mort a fauche* dans sa fleur cette forte et chère amitié! Comme Blacas, comme Massol, comme Rémond, comme d'Exéa et tant d'autres volontaires dé la foi, Edgard de Soissan n'a pas eu le bonheur de tomber sur un champ do bataille. La mort est venue le prendre tout à coup, lâchement dirais-je, dans les joies de la famille, avant même qu'il eût entendu ce doux nom de père, qu'on n'ose pas apprendre aujourd'hui au petit ange laissé par lui sur la terre *.
Avec quelle joie Edgard de Soissan eût assisté aux victoires, aux revanches de Nerola, de Viterbe, de lientana?... Mais ne les a-t-il pas vues de là-haut4?
Edgard était né à Cavaillon, le 24 août 4842, peu de temps après que ses parents avaient eu la douleur de perdre un petit ange du nom de Berthe. Dieu leur donnait en échange un enfant qui devait être le soldat du droit et de la foi, l'honneur de son nom, la victime d'un dévouement fraternel. è
En 4851, Edgard eut le malheur de perdre son père,
1. Le comte de Soissan avait épousé mademoiselle d'Olivier de Pezot, fille de l'ancien député d'Avignon; il a laissé une fille posthume.
2 La fin de ee chapitre est extraite d une notice manuscrite ayant pour titre : Le comte Edgard de Raffelis- Soissan, ancien volontaire pontifical.
vieux et pieux gentilhomme qui allait l'attendre où vont les saints. Quelques semaines après, naissait un (ils posthume qu'Edgard entoura des soins les plus alfectueux, — comme s'il eût pu prévoir qu'un jour lui aussi laisserait ici-bas un enfant orphelin !
Edgard adorait sa mère, noble et sainte femme, à qui Dieu n'avait ménagé ni les joies ni les souffrances, Fils tendre et dévoué, il ne négligeait aucune occasion de cicatriser et d'épanouir ce cœur de mère tant de fois déchiré, si souvent navré.
Un jour que la comtesse de Soissan pleurait silencieusement au souvenir de son pauvre petit Aymard, — autre ange trop tôt mur pour le ciel, — Edgard, alors âgé de quinze ans, remit à sa mère un récit qu'il avait composé pour elle, prémices de sa poétique intelligence* — et qu'il avait intitulé: Un o*?e de plus au ciel!
« Abattu par la douleur, je pensais à mon frère Aymard qui, la bouche souriante, les yeux à demi fermés, ses petites mains jointes^ donnait dans son lit de son dernier sommeil fit voilà que tout à coup, moi aussi, je semblai mourir; mon âme pour un instant quitta la terre et s'envola vers les célestes demeures, Alors, entouré d'anges aux robes flottantes, aux ailes de feu, mon frère vint à moi :
» — Que je suis heureux au ciell me dit-il. Vie*s-tu donc aussi partager mon bonheur?
» Et moi, muet d'étonnement et dans l'ivresse, je l'ad- BùraiB.
"Uae étoile d'or brillait à son front; son corps était
couvert d'une robe aux plis ondoyants, dont la blancheur était plus éclatante que celle de la neige.
» La joie qui l'environnait de toutes parts me donna du courage et je lui dis :
» — Pourquoi, mon frère, pourquoi si tôt nous quitter? Huit printemps à peine ont fleuri pour toi, et tu n'es plus!... Est-ce donc l'âge de mourir? Les douces caresses de notre mère, déjà tant affligée par la mort de notre père, les tendres baisers fraternels n'ont donc pu t'arréter dans ta course vers Dieu?
» Et m'entourant de ses petits bras :
» —Mon frère, répondit Aymard, je t'aime encore au ciel, et bien plus même que sur la terre. Quand le sommeil a clos la paupière de ma mère bien-aimée et de tous mes frères chéris, je descends vers eux et j'étends mes ailes d'ange sur la tète de ma mère, pour la protéger durant son repos, comme autrefois, la nuit, elle protégeait son enfant. Adieu, mon frère, adieu 1
» Il dit, et, s'unissant au chœur des anges, il s'envola vers Marie, en me tendant encore ses petits bras pour m'inviter à le suivre. »
N'est-ce pas un chef-d'œuvre de fraîcheur, de tendresse, de grâce et de poésie?
Edgard de Soissan venait d'entrer dans sa dix-huitième année, lorsque les spoliations sacrilèges de la révolution frappèrent d'horreur tous les catholiques romains. Un illustre général français venait de jeter sa vaillante épée dans la balance du droit, de l'honneur et de la religion.
Sur ses pas s'élançaient de jeunes volontaires, disposés à mourir pour le plus auguste des rois. Edgard avait prévu ce magnifique mouvement catholique; aussi, résolu qu'il était de s'y associer sans réserve et de marcher en avant, avait-il entrepris de grandes courses dans les montagnes.
— Si nous allons de suite à l'ennemi, disait-il, je ne veux pas rester en arrière comme un conscrit!
Mais sa faible santé, sa nature trop délicate, ne résistèrent pas à ces fatigues quotidiennes. Edgard tomba dangereusement malade, et ne fut rendu à la vie, grâce aux soins constants de sa mère, qu'après la triste et glorieuse journée de Castelfidardo.
A peine rétabli, le comte de Soissan partait pour Rome.
Dès qu'il eut mis le pied sur ce sol béni, il courut se jeter aux genoux du Souverain-Pontife, et, courbé sous la toute-puissante bénédiction du vicaire de Jésus-Christ, il refit le serment de vivre et mourir pour lui.
À peine enrôlé dans les zouaves pontificaux, M. de Soissan était connu de tous par ses brillantes qualités, son exquise distinction, son charmant esprit, son obligeance, sa libéralité, son énergie.
Un jour qu'Edgard avait été rappelé à Avignon par les inquiétudes que déjà donnait la santé de sa mère, il reçut du commissaire de police de cette ville l'intimation de ne plus porter en public son uniforme de soldat du Pape ; — communication véritablement singulière à une époque où
la chemise rouge se pavanait librement à Paris; — «Ufc*i M. de Soissan y répondit-il en ces termes :
« Monsieur le commissaire,
» J'ai reçu votre lettre, dans laquelle vous m'intimez Tordre de quitter mon uniforme de zouave pontifical. Je ne puis m'empêcher de vous témoigner ma surprise d'une pareille défense. Il me semblait que l'armée française étant à Rome, non pas en pays conquis, mais en pays allié, et faisant profession de défendre notre bien-aimé et vénéré Pontife Pie IX, il était de première logique que tous» zouaves pontificaux, qui certes, on le sait bien, n'avons pas d'autre but, nous pùssions au moins porter notre uniforme danB cette France qui prétend être le bouclier du Saint-Siège.
» Cette mesure, monsieur le commissaire, est de nature à faire faire bien des réflexions, fondées peut-être, et il est très-fâcheux qu'elle les provoque.
» Agréez, monsieur le commissaire, l'assurance de ma considération.
» Le comte Edgard de Rapfbus-Soissin. »
De retour à ftome, il écrivait à sa mère, îe t février 4864 :
« Nous attendons avec impatience une affaire. Si elle a lieu, elle sera chaude ; mais nous sommes tous dfepo-
sés, quoi qu'il arrive, à faire îjotre devoir, ei, vive Dieu : comme disaient les chevaliers, arrive que pourra! Hais, toute notre ambition est de mourir! s'il le faut, autour du trône du Saint-Père I Espérons que nous serons enûn libres d'agir une bonne fois, et vous aurez alors de nos nouvelles. Nous triompherons ou nous serons tous écrasés, mais ce ne sera pas inutilement. Enfin, que la volonté de Dieu soit faitel... »
Le 26 mars suivant, ayant appris qu'une inepte circulaire ministérielle mettait hors la loi les volontaires français au service du Saint-Siège, Edgard écrivait :
« Nous sommes définitivement dépouillés de nos droits de citoyens, et l'entrée de la France peut nous être interdite. Cela est pénible, mais enfin, c'est une épine de plus à notre couronne de la terre et une rose de plus à notre couronne du ciel. Dieu rendra justice à qui de droit! Nous ne sommes pas venus ici pour notre plaisir; nous y sommes venus pour remplir un devoir sacré ; l'enfer a beau s'élever contre nous; tôt ou tard nous sortirons vainqueurs de la lutte et l'Église en recevra un plus brillant éclat. Accomplissons notre sacrifice; pour moi, je suis prêt à tout; il peut nous arriver tout ce que Dieu voudra; j'y suis soumis d'avance. »
Nommé caporal au mois de novembre 4862, Edgard quitta, quelques mois après, le bataillon des zouaves, pour regagner Avignon où la santé de sa pieuse mère donnait de nouvelles inquiétudes, et où il devait bientôt contracter de nobles et charmants liens.
o Tu verras, écrivait-il à un de ses anciens compagnons d'armes en l'engageant à venir lui demander l'hospitalité, tu verras combien nous serons heureux de nous rappeler, à l'ombre des vieux murs de notre Rome française, nos bons souvenirs de la vraie Rome.
» Et hœc olim meminisse juvabitt
» J'ai eu dernièrement des nouvelles du bataillon ; je te les donnerai de vive voix. Nous y avons toujours nos vieilles connaissances. Pauvres amis, ils sont là, toujours vivant d'espoir! Ils attendent, comme nous avons attendu, des événements imprévus!... »
Le souvenir du comte de Soissan n'est pas encore effacé au bataillon ; dans les causeries du jour, dans les proroenades et les veillées, les zouaves aiment à rappeler ses fines saillies, ses traits d'esprit ou de cœur, son dévoilement affectueux, sa distinction native. Et comment n'eûton pas aimé ce beau jeune homme, si noble, si catholique, si Français surtout?
Edgard était à Rome où il avait été demander au Saint- Père de bénir :on mariage, lorsqu'une dépèche télégraphique vint lui briser le cœur en apportant la nouvelle de la mort subite de madame la comtesse de Rafielis-Soissan, sa mère, pour laquelle il avait eu toujours une affection ardente, un véritable culte.
Chrétien, il accepta courageusement cetie horrible
épreuve et la lourde responsabilité que lui imposait la mort, en le créant chef de famille à vingt-trois ans.
« Secondé par l'ange que Dieu m'a donné, écrivait-il quelques semaines plus tard, je ne redoute pas le travail. Me voici père de famille; il faut que j'aie soin de mes frères; il faut que je sois pour eux, bien jeunes encore, père et mère à la fois. »
Le dévouement fraternel devait être fatal au comte de Soissan. Son plus jeune frère ayant été atteint d'une grave maladie, Edgard passa les jours et les nuits à le soigner, et contracta ainsi le germe du mal qui devait l'épuiser et l'emporter. Belle et grande âme, pour qui le danger avait de l'attrait, pour qui le sacrifice était une joie! Il devait donner sa vie pour ce qu'il aimait.
« Je veux être enterré dans mon uniforme de zouave pontifical 1 »
Telle avait été la dernière volonté de ce martyr volontaire! Est-il besoin de dire qu'elle fut religieusement remplie? Il avait vécu en gentilhomme, il mourut en saint, et sa mort féconda, dans sa famille, les pieux dévouements dont il avait donné l'exemple. Le régiment des zouaves pontificaux compte aujourd'hui dans ses rangs deux autres Raffelis-Soissan, — deux frères d'Edgard, qui, plus heureux croe lui sur la terre, ont été des victorieux de Mentana!
Peu de temps après la mort du comte de Soissan, un soir que la jeune veuve versait des larmes sur son bonheur évanoui, une sainte femme vint et lui remit une
lettre qui venait de Rome et ne contenait que ces mots, tracés et signés d'une main auguste :
« DE US PACIS ET CONSOLATIONiS BENEDICAT VOS , ET » DIRIGAT G&ES6US VESTROS IN VUS SUS.