I. Cesare Cantc
rais ce passage d'un chant populaire parmi les soudards de ia secle unitariste :
A Rome, à Romô t
Nous irons à Rome!
L'Italie reut la liberté, ' Et elle ne sera libre en vérité Que le jour où Mazzini sera son pape
Et Garibaldi son roi.
Vive l'Italie
Et la liberté t
Mais n'avons- nous pas l'aveu même des chefs garibaldiens, — des lieutenants d'Alexandre, comme a dit par ironie sans doute un publiciste démocratique en parlant de Garibaldi ; — comme si , entre le fils de Philippe et le fuyard de Mentana, il pouvait exister quelque glorieuse analogie 1
Blessé au talon, dans la bagarre d'Aspromonte, Joseph Garibaldi ne peut être justement comparé qu'au fils de Pélée; car Homère ne l'appelle autrement que « Achille aux pieds légers », —podas échus , — qualification faite à point pour un général vélocipède!
11 n'y a pas un mois qu'on écrivait de Florence à la Liberté , feuille peu suspecte de sympathie pour les adversaires des chemises rouges.
« 11 faut laver son linge sale en famille , » disait Napoléon, que ces lessives intimes occupaient beaucoup. M. Ni-
cotera, général garibaldien et député, n'est pas de cet avis , et , puisqu'il étale publiquement le linge des volontaires, nous sommes bien condamnés à en passer la visite.
a Nicotera explique qu'il est parti seul pour Naples, au moment où le général Garibaldi lui ordonnait de se porter sur Tivoli, avec tout son corps, par la simple raison qu'il ne pouvait plus se faire obéir En effet, il donne quatre fois au général Orsini , placé sous ses ordres, l'ordre de se porter sur Palestrina : Orsini pourtant reste à Valmonte.
» Je m'aperçus bientôt, dit Nicotera , qu'Orsini acceptait à contre-cœur une position secondaire. »
« Orsini, qui refuse d'obéir à Nicotera , est sans autorité sur Antinori etBènnati, ses lieutenants, «deux charlatans, dit Nicotera, dont, en temps et lieu, 4 je dirai les mérites passés et présents. Ils commettaient de tels actes qu'ils dégraderaient la nation la plus malhonnête et la plus perverse. »
a Nicotera veut faire arrêter Bennati et Antinori ; mais ses Ordres ne sont pas exécutés : a l'idée d'un combat entre volontaires l'épouvante. » Il quitte son armée indisciplinée et retourne à Naples. — Jusqu'à présent, Acerbi qui pourrait raconter aussi beaucoup de choses , a eu l'esprit de se taire. »
Biais un volontaire, qui n'a pas eu l'esprit de se taire, — et nous prions la famille de lui faire passer nos remerciments, — c'est celui qui s'est écrié devant un de nos amis, en plein café florentin :
— Ahi si nous pouvons arriver à mettre le pied dans
Rome , gare aux curés et gare aux riches ! Deux heures de temps suffiront, quoiqu'il y ait là des trésors à remuer à la pelle 1... Quand j'allai à Naples en 4860, j'avais peu d'expérience; j'étais encore trop jeune ; mais à présent je sais comment faire. J'ai reçu de bonnes leçons alors ; h désintéressement est une duperie; ce que vous ne prenez pas, un autre le prendra. Allons, camarades , à Rome , à Rome!..
Relisez après cela le sac de Rome par les bandes luthériennes , en 4537 ; relisez et méditez l
On pourrait intituler ce livre-ci : tes Mémoires des Soldats du Pape , écrits par eux-mêmes; car, en dehors de quelques compilations et de mes souvenirs personnels, I non consignés dans mes précédents écrits4, on n'y trouvera que des récits obligeamment communiqués à l'auteur par ses anciens compagnons d'armes ; — récits sans prétentions d'ailleurs, écrits à plume courante, et que la plupart des narrateurs, plus habitués à manier l'épée que la plume, ne croyaient pas destinés à la publicité.
J'ai consulté, en premier lieu, le rapport du général
1, Souvenirs du Bataillon des Zouaves Pontificaux, — et De | Pari* à Castelfidardo. \
de Lamoricière au ministre des armes , sur les opérations de l'armée pontificale contre les envahisseurs de 1860; en second lieu, le récit de la bataille de Gastelfidardo et du siège d'Ancône, publié « par un Romain » en 4861; le journal des événements ds Castelfidardo, par l'abbé Simon „ de Latreiche, chapelain français à Loret te ; les chaleureux écrits du R. P. Rigaud , chanoine honoraire de Poitiers ; —la remarquable étude du comte deTournon sur le corps des volontaires à cheval, plus connus sous le nom de guides de Lamoricière; Olderic ou le Zouave pontifical, excellent écrit du R. P. Bresciani , auquel on ne pourrait reprocher que son faux air de roman ; — et enfin les Souvenirs de l'armée pontificale , récemment publiés par le comte L. A. de Becdelièvre, ancien lieutenant-colonel des zouaves pontificaux, ouvrage du plus grand intérêt, mais où se trouvent relatées , un peu trop complaisamment, des divergences intestines qu'il eût peut-être été plus opportun de laisser dans Pombre.
D'importantes communications manuscrites m'ont été faites par le volontaire Alfred Nalbert, ancien garde national en 4848, un des plus braves à la sanglante attaque de la barricade du pont Saint-Michel, et qui , au mépris de sa propre vie, alla relever sous une grêle de balles un blessé, M. Adolphe Baudon, président de la société de Saint-Vincent de Paul ; engagé volontaire dans la cavalerie , Nalbert devint sous-officier au 4° régiment de lanciers; engagé volontaire aux zouaves pontificaux , au mois de juillet 4 860 , il prit une part glorieuse au combat de Castelfidardo,
après lequel il entra aux dragons, où il reçut la croix de Pie IX et les galons de maréchal-des-logis. 'L'épisode le plus émouvant de l'émouvante bataille du 48septemhre 4860 fut sans contredit l'immortelle défense de la ferme des Grocette par une poignée de zouaves décidés à mourir pour protéger la retraite des blessés sur Lorette ; quelque grand peintre français voudra faire , un jour, de cette scène admirable, le pendant de la Pénissière! — Je dois le récit de la défense des Crocette au volons taire Albert Thirion, — quorum pars magna fuit l
D'autres communications encore, dont on appréciera l'intérêt, m'ont été faites en grand nombre par d'anciens compagnons d'armes , au premier rang desquels il convient de citer M. Auguste de Viguerie , volontaire an *• escadron de dragons , écrivain spirituel et parfait traduo teur.
J'ai vu dans tout cela les éléments d'un nouveau travail, qui, embrassant la période de 4860 à 4867, — depuis la formation des Croisés et des zouaves jusqu'à la victoire de Mentana, formerait en quelque sorte un monument à la gloire des vaincus de 1 860 et des vainqueurs de 1867.
La phalange des soldats de la foi grossit sur la terre comme au ciel; sur la terre, le bataillon est devenu régiment, en attendant qu'il devienne armée; au ciel, Quélen, Guillemin, de Veaux, Melin, Waleran d'Erp, Claude, Dufournel, et combien d'autres glorieux morts ont rejoint là-haut Pimodan» Parcevaux, de Pas, Lanascol, Chalus,
Guérin , Nanteuil , Montravel, Montaignac, Myonnet , du, "Plessis de Grenedan* d'Héliand!
Heureux les vaincus de Castelûdardo qui ont pu devenir les vainqueursde Mentanal heureux ceux que ne retenaient pas au foyer de la famille des liens sacrés et d'insurmontables obligations! De grosses larmes tombèrent de mes yeux à la lecture de ce glorieux combat, où mes anciens camarades marchaient côte à côte avec l'armée française. Je pleuras d'orgueil et de fierté, au récit des exploits de f mes frères d'armes; je pleurais de regret et de douleur : pourquoi Dieu ne m'avait-il pas donné aussi la joie de cette magnifique revanche?
Duke estpro patriâ mort! Et la patrie est ou le cœur aime, où a grandi la famille, où est assise l'arche des traditions d'honneur et de foi. — Je savais bien que les diables du bon Dieu n'avaient pas dit leur dernier mot i ; lo sang versé sur les collines de Castelfidardo fécondait les victoires de l'avenir; l'abîme s'ouvrit à tous les yeux, et il ne vint point que quatre cents Français, en 4867, pour défendre Rome , la Papauté, Pie IX et la foi de leurs pères 1
Aussi la victoire les a-t-elle récompensés d'avoir donné un démenti à cet insolent Piémontais, qui osait dire à un de nos blessés :
— Vous prétendez que vous êtes venus combattre pour
l. Voyez les Souvenir* du Bataillon des Zouaves Pontificaux,
* édition, p. 243.
Il foi de vos pères , et que ces mots auront un grand écho dans votre pays. Aveugles et fous! quel écho voulez- vous avoir, en parlant de la foi de vos pères , dans une société de bâtards ?
Quel admirable concours de dévouement, d'amour et de sacrifices ont suscité de toutes parts les menaces révolutionnaires et les doctrines athéesl Une institution purement humaine eût infailliblement sombré dans cette tempête de haines brutales et d'ambitions implacables. L'Église, elle, est toujours ferme sur la pierre, calme et bénissante au plus fort des orages , grandie par ses épreuves mêmes, plus rayonnante et plus forte au sortir de la lutte. Un vieillard > gardien inébranlable de l'idée de deux cents millions d'êtres, trait d'union visible entre l'Église et Dieu , dans son auguste et sainte faiblesse , a vaincu par la prière et désarmé par le bienfait. Quel sublime chefd'œuvre eût inspiré à Raphaël l'aspect du Pontife visitant et secourant les prisonniers révolutionnaires
« Quel privilège pesant à tous ceux qui ne l'ont pas! s'écriait Lacordaire au moment où la Papauté prenait le dur chemin de *'exil ; une doctrine que les hommes tiennent dans leurs oains , que de pauvres vieillards, dans un endroit qu'on appelle le Vatican , gardent sous Iac clef de leur cabinet, et qui , sans autre défense, résiste au cours du temps, aux rêves des sages, aux plans des rois, à la
chute des empires , toujours une , constante , identique à elle-même 1 Quel prodige à démentir 1 quelle accusation à faire taire 1 1
» Aussi tous les siècles, jaloux d'une gloire qui dédaigne la leur, s'y sont-ils essayés. Ils sont venus tour à tour à la porte du Vatican ; ils ont frappé du cothurne ou de la botte; la doctrine est sortie sous la forme frôle et usée de quelque septuagénaire, elle a dit:
— Que me voulez-vous?
— Du changement.
— Je ne change pas.
—Mais tout est changé dans ie monde! L'astronomie a changé , la chimie a changé , la philosophie a changé , l'empire a changé; pourquoi ôtes-vous toujours le môme?
— Parce que je viens de Dieu, et que Dieu est toujours le même.
— Mais sachez que nons sommes les maîtres : nous avons un million d'hommes sous les armes , nous tirerons l'épée. L'épée qui brise les trônes pourra bien couper la tête d'un vieillard et déchirer les feuillets d'un livre.
— Faites ! le sang est l'arôme où je me suis toujours rajeunie.
— Eh bien! voici la moitié de ma pourpre; accorde un sacrifice à la paix , et partageons.
— Garde ta pourpre, ô César! Demain on t'enterrera dedans, et nous chanterons sur toi le De profundis qui ne change jamais!... »
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sur de causer, il y a quelques années, avec un humble curé de campagne, qui ne tarissait pas d'éloges sur le dévouement et la foi vaillante des volontaires pon-
* — N'est-ce pas merveilleux, me disait-il, que, dans un
le, de matérialisme et d'égoisme, il se des hommes, — viri, — pleins de jeunesse et de biens, pour aller sacrifier leurs biens et leurs jours
au servi(
cause périclitante? N'est-ce pas là, pour le croyant, une preuve nouvelle de la mission divine du
catholicisme?
— Monsieur le curé, lui répondis-je, la plupart de ces hommes avaient reçu le bienfait d'une éducation chrétienne, c'est-à-dire libre et féconde. Beaucoup peut-être, en passant par le grand chemin de la jeunesse, avaient laissé aux buissons quelque peu de leurs convictions et de leurs croyances ; mais ils n'avaient point perdu la foi, — la foi qui fait bien plus que soulever les montagnes, — la foi qui d'une âme perdue dans les fanges terrestres fait, à l'heure de Dieu, une des étoiles de son ciel !
— Voulez-vous dire, monsieur, qu'en allant à Rome, beaucoup de vos compagnons se mettaient volontairement en pénitence?
— Non, monsieur le curé; je veux dire que, pour plusieurs d'entre nous, le chemin de Gastelfidardo fut le chemin de Damas.
Lorsqu'au mois de mai 1860, un certain nombre de volontaires français vinrent offrir leurs bras à la Papauté, cette filiale et loyale démarche ne fut pas appréciée à son véritable point de vue par beaucoup de catholiques, aveugles ou distraits par les parades fantasmagoriques de la diplomatie. Je ne parle pas des sarcasmes ineptes qu'il eût été si facile de retourner cruellement contre leurs auteurs, ni des injures plus ou moins grossières, qu'il est si naturel de dédaigner. Mais on doit se souvenir qu'au commencement 4e l'année marquée de l'immortel stigmate de Gastelfidardo, plus d'un catholique ne voyait pas, sans
crainte ni sans blâme» s'organiser d'elle-même « cette croisade inutile. »
*— Qu'allez-vous faire à Rome? me demandait un de mes parents dont la religion croyait la mienne surprise.
— J'y vais au-devant de la Révolution.
— La Révolution n'y viendra pas tant qu'y sera la France.
La Révolution ne viendra pas à Rome, tant qu'y sera ki France, mais elle viendra autour, et c'est ce que nous ne voulons pas.
— Vous allez... faire double emploi, mon cher, et rien de plus.
— Dans tous les cas, il vaut mieux être deux qu'un à défendre ce qu'on aime.
*— Cestome promenade militaire que vous entreprenez là, vous en reviendrez tous, et vous n'en reviendrez même pas avec des cloques aux pieds.
Dieu veuille que la Papauté n'ait besoin que de notre âmotir, et n'ait pas besoin de notre sang!
*- Si votre sang coule, ce sera par le nez, pour vous être donné des coups de poing avec des soldats français, jaloux de vous voir sur leurs brisées!...
Moins de quatre mois après, Pimodan, Paul de Parcevaiix, Georges Guelton, Joseph Blanc, Êdme de Montaiçnac, Joseph Guérin, Arthur de Chalus, Lanfranc de Beccary, Alphonse Ménard, Rogatien Picou, Hyacinthe deLanascol, ^Alfred de la Barre de Nanteuil, Ange duBeaudiez, du Plfcdsis de Grénédan, Félix de Montravel, et tant d'autres ! trouvaient la mort sur les collines de Castelfidardo.
D'autres mouraient a Spolète, d'autres à Pesaro, d'au-
très à Ancône, et l'armée française les laissait mourir !
« C'est à l'hôtel de la Minerve, m'écrivait dernièrement Aï. Albert Thirion1, que se rencontrèrent les premiers volontaires arrivés à Rome au commencement de mai. A vingt ans on se lie vite, et chacun se communiqua bientôt ses projets. Après plusieurs jours d'attente et de démarches, la formation d'un corps spécial de volontaires fut décidée à notre grande joie. Sans perdre de temps, nous courons à la caserne Ravenna près Sainte-Marie-Majeure; là, le capitaine Paterno, officier d'habillement, nous reçoit au vestiaire, où l'on procède immédiatement à l'essai des uniformes. Il n'y a que trois tailles au choix; cependant chacun de nous arrive à trouver son affaire. Ensuite, on nous étiquette, je veux dire qu'on nous numérote; pour mon compte, je reçois le numéro 43. Ce numéro 13, on me le fourre partout sur mes effets d'habillement et plus tard sur toutes les pièces de mon équipement. Si j'avais jamais été supertitieux, j'aurais cessé de l'être depuis Castelûdardo où mon numéro 13 ne me rapporta pas même une égratignure. En sortant du vestiaire, nous fûmes tous pris d'un rire fou en considérant la transformation que nous venions de subir. Dès ce moment nous cessons de nous appeler monsieur, et nous ne tarderons guère à nous tutoyer et même à nous donner mutuellement l'épi-
1. Un des plus sympathiques volontaires franco-belges, écrivain spirituel, compositeur distingué, homme de cœur et d'éducation. — J'aurai fréquemment occasion de Le citer.
thète d'arcrue (recrue). Nous regagnâmes la Minerve, où nous voulions régler nos comptes, en nous égayant fort tout le long du chemin. Il s'agissait, sous peine de salle do police, de saluer tous les militaires gradés que nous rencontrions. Or, nous ignorions complètement comment devait se faire cette sorte de salut, à quelle hauteur on devait porter la main , si la paume devait être en dehors. Nous rencontrâmes, chemin faisant, plusieurs caporaux, que nous n'eûmes garde de ne point saluer; le difficile était de garder son sérieux.
Le baron Âthanase de Gharette de la Contrie, ancien élève de l'école militaire de Turin, avait été nommé notre capitaine ; avec un chef s'appelant Charette, comment déjà ne pas se croire un peu des héros?
D'Albiousse fut nommé sergent-major, et Viiliers sergent; tous deux avaient servi dans l'armée française. Hyacinthe de Goesbriand, qui devait recevoir, le 18 septembre, cette superbe blessure en plein front, — Breton, va!... — fut honoré des sardines du caporalat.
11 n'y avait pas huit jours que « les vieux Antiques 1 » étaient sous les drapeaux, — je dis cela quoiqu'il n'y eût pas de drapeaux, — que des bandes révolutionnaires, commandées par un nommé Zambianchi, armées et soudoyées par le Piémont, envahirent la province de Viterbe.
Le général de Lamoricière, général en chef des troupes pontificales, qui déjà avait opéré de véritables prodiges
i. Surnom des premiers volontaires franco-belges.
d'organisation militaire, de discipline, d'armement et de réformes, envoya contre a les roussins, » comme on les appelait, une' colonne composée d'infanterie, d'artillerie et de cavalerie, et commandée par son chef d'état-major, le colonel marquis de Pimodan.
Les volontaires français obtinrent du ministre des armes l'autorisation de prendre part à l'expédition.
Malheureusement pour eux, le colonel Pimodan ne les attendit pas ; il n'attendit même pas son artillerie ni son infanterie, et chassa les trois cents drôles du bourg- des Grottes-San-Stefano, à la tête de soixante gendarmes à cheval ; — n'employer que la gendarmerie contre ces échappés de Turin, c'était débuter au moins par un trait d'esprit.
Les « vieux Antiques » étaient arrivés vingt-quatre heures trop tard, après une expédition de onze jours, dure épreuve pour des soldats de la veille, car il avait fallu plusieurs fois doubler l'étape.
Je «ne rappelle qu'un matin, en quittant Toscanella, où nous n'étions arrivés que la veille à minuit, on nous fit faire halte afin de charger les fusils; c'était sans doute un moyen de nous réconforter en nous laissant croire que l'ennemi ne pouvait plus être loin. Pendant que nous chargions nos armes, deux paysans à cheval passèrent près de nous sur la route; — un de nous fit observer que ces hommes allaient peut-être avertir lès brigands de notre approche. Pour donner satisfaction aux soldats, les chefs
consentirent à ce qu'on fit rebrousser chemin à ces deux contadini, lesquels, du reste, le firent de bonne grâce. La
LES SOLDATS DU PAPE 3i
petite colonne de 150 hommes dont nous formions l 'avantgarde était commandée par le capitaine de Chyllas. Durant les quelques jours que nous passâmes sous ses ordres,
M. de Chyllas vécut avec nous en ami. Ayant pu ainsi l'apprécier, nous fûmes fort heureux plus tard de le voir entrer dans notre bataillon.
Castelfidardo, quand s'engagea l'affaire, je me trouvais non loin de lui; il était calme et souriant; une balle mourante vint rouler près de nous faisant voler en éclats quelques mottes de terre ; M. de Chyllas se mit à sa poursuite, et ramassant la balle encore chaude il la mit dans sa poche en nous disant; « En voilà une qui ne tuera personne. »
Bien que Zambianchi, battu, eût repassé la frontière, les populations ne nous parurent encore rassurées qu'à moitie.
A Latéra, petit village de 400 âmes, nous fûmes reçus avec un enthousiasme incroyable, qui se changea bientôt en tristesse morne lorsqu'on nous vit partir. Ce village avait été, huit jours avant, quelque peu dévasté par les brigands; les femmes en tremblaient encore!... Nous aurions bien voulu y tenir garnison ; mais un beau matin, on nous fit décamper sans tambours ni trompettes, et nous reprimes la route de Rome en passant par Viterbe.
Une douzaine de volontaires nouveaux y étaient venus au-devant de nous, entre autre l'aimable Tresvaux du Fraval, la gaîié perpétuelle, l'esprit gaulois par excellence ! Ces recrues ajoutées à notre petite troupe, nous nous
trouvions déjà formidables; Goesbriand commençait à prendre au sérieux son grade de caporal.
De Viterbe à Rome on compte trois étapes ; nous fîmes ce chemin en deux jours et, le 30 mai, nous rentrions dans la ville éternelle, couverts de poussière et chargés d'ampoules, sinon de gloire. Madame de Lamoricière vint au-devant de nous dans sa voiture jusqu'au Ponte-Molle ; une démarche aussi gracieuse fut extrêmement sensible à l'orgueil des volontaires français.
Bientôt, nous passions, la tête haute, oubliant nos fatigues, sous le balcon du général Lamoricière, qui demeurait alors place d'Espagne. Dans le trajet, de nouveaux volontaires, Le Gonidecde Traissan, de Ferron, Le Saige de la Yillebrune, Bouclet, quoique encore en pèkins, étaient venus prendre place dans nos rangs.
Un des premiers jours de juin, comme je me trouvais dans un café, le Journal des Débats me tomba sous la main J je me mis à le parcourir, croyant y trouver des nouvelles de France. J'y lus une correspondance de Rome qui lançait sur notre compte des canards peu flatteurs.
L'aimable correspondant de la feuille philosophique narrait à ses deux mille cinq cents lecteurs que, dès notre première étape, nous avions eu vingt-deux déserteurs.
Et nous n'étions que quinze en tout !
0 correspondant de Cocagne ! Pourquoi ne pas dire, pendant que vous y étiez, que nous avions amené Victor au Capitole, — aux applaudissements des oies du lieu?
Vers cette époque, il m'en souvient, je fis la renconti p d'un honnête et malin compatriote qui me dit :
— Quel dommage que je ne sois plus abonné aux Débats I
— Comment! m'écriai-je.
— Oui, afin d'avoir le plaisir de me désabonner... Mais laissons là ce triste débat l
« La position assignée à la compagnie française (dans l'expédition des Grottes), dit M. de Becdelièvre, ne la mit pas aux prises avec l'ennemi, h ais elle supporta si brillamment les fatigues de cette courte campagne qu'après on retour à Rome on s'occupa d'en compléter l'organisation. •
» Des volontaires arrivaient chaque jour de France et de Belgique. Le ministre des armes décida que, dans une armée catholique, les distinctions de nationalité devaient être omises; que former exe' isivement des compagnies composées de soldats d'un même pays, ce serait soulever peut-être des rivalités dangereuses; que, dès lors, les nouvelles recrues entreraient dans le corps appelé d'abord franco-belge, à cause de sa composition première, et qu'on désignerait sous le nom officiel de tirailleurs pontificaux.
» M'étant rendu à Rome sur une invitation du général de Lamoricière, je fus, le 4«r juin 1860, nommé chef de ce bataillon. Je demande la permission de placer ici quelques détails sur mon admission dans l'armée pontificale ils feront voir jusqu'à l'évidence l'embarras du Saint-Père a placé, comme le dit Mgr Dupanloup dans sa Lettre sur
V Athéisme et le Péril social, entre de9 enfants qui atta- ; quaient le trône de leur père, et d'autres qui le défendaient, et ne permettaient à personne de le défendre avec eux. » A ce propos, qu'on me permette de rappeler mes états précédents de service. Je suis sorti de l'école de Saint-Cyr, en 4850, avec le grade de sous-lieutenant dans Je 32«de ligne. En 4854, je fus nommé dans le 9e bataillon de chasseurs à pied, et, en 4856, à la fin de la campagne de Crimée, j'étais capitaine et chevalier de la Légi d'honneur. En 1858, je donnai ma démission après mon mariage. J'étais, en 4860, père de famille; je vivais à la campagne, déplorant les événements dont le Saint-Père venait d'être victime, lorsqu'un jour je refcus une lettre de mon beau-frère, capitaine de frégate dans la marine française, dont voici un passage :
» Je sors de chez madame de Lamoricière. Le général a besoin d'officiers, et eî^ m'a prié de vous écrire pour vous demander si vous consentiriez à vous joindre à lui et à' partager ses fatigues ; on vous en serait très- reconnaissant. »
» Deux heures après la réception de cette lettre, j'écrivis à madame de Lamoricière que mon dévouement au Saint- Père ne demandait rien de plus, et que je partirais pour Rome aussitôt que le général m'en donnerait avis. J'écrivis au général en chef dans le même sens, et me hâtai de solliciter du gouvernement français l'autorisation de prendre du service dans l'armée pontificale. Ma demande fut par mégarde adressée au ministre de la
guerre, que je croyais alors compétent pour cet objet. Son excellence le maréchal Raodon me nt l'honneur de m'informer que ma demande, comme toute autre de mémo nature, devait être adressée au ministère des sceaux, et qu'il l'avait fait parvenir £ sa véritable destination. Ainsi donc, nul doute sur le sort de ma missive; elle est parvenue à sonadresse, et on n'y a pas répondu. M. le ministre a soutenu devant le Corps législatif que l'autorisation de servir dans l'armée pontificale n'avait jamais été refusée. Çh bien ! que Son Excellence me permette de lui signaler, indépendamment de be qui me concerne, un de mes cousins germains, M. de P... qui, lui aussi, a sollicité cette autorisation, et à qui M. le préfet de la Loire a cru devoir répondre « que le gouvernement n'admettant pas ces sortes de demandes, il n'avait pas donné suite à cette affaire (sic). » Plus tard j'ai désiré avoir l'autorisation officielle de .porter la croix de Pie IX, que Sa Sainteté avait daigné m'accorder. 11 m'a été répondu : « M. de fiecdelièvre ayant demandé l'autorisation de servir dans l'armée pontificale, et ne l'ayant pas obtenue, a, par le fait même de sa présence dans cette armée, perdu sa qualité de Français. Il doit, s'il veut obtenir l'autorisation qu'il sollicite, remplir les formalités voulues pour récupérer les droits qu'il a perdus. » Cette communication m'a été faite, au palais de justice de Lyon, par un des substituts de M. le procureur général qui ne m'a pas autorisé à en conserver la minute. » M.n de JBecdelièvre fit alors comme moi-môme et comme
tant d'autres eurent raison de faire t il partit sans plus se préoccuper des substituts et des minutes.
Quel hommage rendu par le gouvernement français au général Lamoricière. En accordant au vainqueur l'autorisation qu'il refusait presque ouvertement aux volontaires catholiques, le gouvernement voulait sans aucun doute donner à entendre que, dans sa pensée, Lamoricière était suffisant pour protéger le siège de Pierre, le territoire de l'Église, et mettre au pas les cent mille soldats du roi qui avait bombardé Gènes, et qui devait mitrailler Ancône, Turin, Naples et Palerme.
Le 1er juin 4860, le comte de Becdelièvre reçut son brevet de chef de bataillon aux tirailleurs penlîficaux.
Le général Lamoricière, en le lui remettant, lui donna l'ordre de se rendre immédiatement à la caserne de la Cimara, où se trouvaient les soixante-dix volontaires avec lesquels il devait commencer à organiser le corps.
Sa tenue militaire n'étant pas encore prête, M. de Becdelièvre pria le général en chef de renvoyer au lendemain son entrée en fonctions.
— Allez, répondit Lamoricière, et que, dans deux heures, tous ces jeunes indisciplinés soient dans notre main, ou je ne connais plus unancien capitaine de chasseurs à pied)
M. de Becdelièvre n'hésita plus et se rendit aussitôt à la caserne où son entrée dans les chambres fit l'effet d'un coup de théâtre.
« Pour être sincère, raconte-t-il dans ses intéressants
xi by Googl
Souvenirs, je dois dire que depuis quelques jours ces jeunes gens entendaient , sinon dicter des lois à l'autorité supérieure , au moins exiger d'elle des mesures inadmissibles, entre autres celle qui consistait à séparer Jes Français des Belges. En paraissant dans la première chambre , j'ordonnai à M. le capitaine Charette, à qui je me 6s connaître, de commander fixe et de réunir tous les hommes dans cet appartement. Cet ordre fut exécuté , non sans
quelques murmures. J'imposai le silence à haute voix , je forçai tout le monde à se découvrir et pris la parole en ces termes : « Messieurs, et c'est pour la première et la dernière fois que je vous qualifie ainsi , je suis appelé par le général en ch3f, qui tient tous ses pouvoirs du Pape, à l'honneur de vous commander. Je n'ai pas encore de costume militaire , mais voici mon brevet , et , à partir de ce moment , je prends le commandement de votre corps. Appelés à défendre la cause de Dieu , nous devons nous rappeler que, dans une armée pontificale, des distinctions de nationalités et de castes ne seraient point convenables, surtout à une heure aussi critique où l'union doit faire la force. Vous donneriez une triste idée de votre dévouement, cl nous serions en droit de suspecter vos intentions , si vous ne compreniez pas tout de suite qu'appartenant pour « plupart à la nation française, vous ne devez reculer devant aucune privation ni fatigua. A dater de ce jour, la première compagnie sera formée. Les Belges y seront intercalés avec les Français, et il en sera de la sorte à l'avenir î vous vous soumettrez à cet ordre, parce que c'est a*
volonté de votre général èn chef et que je suis nommé pai lui pour la faire exécuter. »
« Je commandai moi-même deux mouvements, et les hommes furent placés à leur rang de taille.
» Je distribuai les places dans les chambres , donnai les ordres pour le lendemain, et, me retournant avec fermeté vers tous ces jeunes gens, je leur dis en souriant :
» —Tout à l'heure vous étiez indisciplinés, vons ne saviez que faire; vous voilà décidés et résignés; mais, comme vous ignorez la discipline militaire , je vais vous l'apprendre.
» Alors je fis lire devant eux quelques articles du Code pénal; puis j'exprimai l'espoir de n'être jamais obligé de les appliquer, et, faisant appel à leur cœur de catholique, je fus compris. Jamais , je dois leur rendre cette justice, je n'ai rencontré dans l'armée française des soldats plus soumis, plus braves1... »
Brave comme un Breton, franc jusqu'au sublime, sévère, énergique, excellent officier, M. de Becdelièvre était l'homme qu'il fallait pour organiser un bataillon aussi ardu que le nôtre. Pas de privilèges ! telle était en effet sa devise. Ne parlait pas au commandant qui voulait .
—Que deviendrais-je , disait-il, s'il me fallait écouter toutes les réclamations, toutes les récriminations de celui-ci
i Souvenirs de Y Armée pontificale, par le comte L.-A. dé Becdelièvre, pages M 4, passim.
LES SOLDATS DU PAPE 3f>
et de celui-là? Il n'y a plus ici de marquis, ni de comtes, il n'y a que des soldats!
Le. bataillon des tiraiUeurs pontificaux ne naquit en réalité que le jour où Mi de Becdelièvre en prit le commandement; On était tres-fier d'être -sous les ordres d'un ancien officier français, d'un chevalier de lai Légion d'honneur; je jure que le commandant, s'il eût voulu, eût fait passer ses hommes par le trou d'une aiguille.
Ce qui d'ailleurs eût été véritablement évangélîque.
Tous les jours, exercice de cinq à huit heures du matin.
Théories des différents services, de onze heures à une heure.
Le tout, sans préjudice des services divers de la vie de caserne ; — - voilà l'eldorado que devint la Cimara , dès l'avènement du commandant de Becdelièvre.
Le 6 juin 4860, un décret du général en chef organisa les deux premières compagnies au point de vue administratif et militaire sur le même pied que les troupes frai:* çaises, — Le 48, une section hors rang fut créée et placée sous 1er commandement d'un capitaine, ayant sous ses ordres un lieutenant d'habillement. — Une sonnerie de clairons fut organisée par Hippolyte de Moncutt , nommé plus tard sous-lieutenant et amputé d'un bras à Castelfidarde, *
Quelques joura après , sur la prière de M. de Becdelièvre , le général en chef passa en revue le corp3 des timilleutSr pontificaux sur la place de Saiate-Marie-Ma- ' jeure.
La tenue , à peu près semblable à celle des chasseurs à pied français, fut irréprochable; le maniement des armes et la marche de flanc s'exécutèrent avec précision , et Lamoricière, après avoir passé une revue de détail dans la caserne de la Cimara, chargea le commandant de témoigner au corps toute sa satisfaction; — ordre du jour, qu'un volontaire humaniste traduisit modestement par ces trois mots latins :
Tu Marcelin* erisl
Pour présenter un compte exact des difficultés qu'eurent à surmonter le général de Lamoricière et les officiers volontaires, tels que le comte de Becdelièvre, pour parfaire la réorganisation de l'armée pontificale, il suffira de citer un seul fait. — Ab uno disce omnest
Le général en chef écrivit au commandant des tirailleurs franco-belges de se tenir prêt à partir, en ajoutant que l'ordre de marche arriverait dans la journée.
M. de Becdelièvre, en chef aguerri ordonna aussitôt une promenade militaire pour habituer à la marche les jeunes volontaires et pour leur faire comprendre l'utilité des précautions prescrites en pareil cas par les règlement , — promenade au retour de laquelle le bataillon nouveau-né eut le bonheur de rencontrer le Souverain Pontife, non loin de l'église de Sainte-Agnès, hors les
murs. Quelle joie et quel enthousiasme ! quels cris d'amour et de vénération ) que|s serments mille fois répétés de combattre jusqu'à la mort pour cette sainte et douce royauté !
Pie IX daigna passer les Franco-Belges en revut, leur adressant de paternelles exhortations et remettant à chaque volontaire une médaille à son effigie ; puis, après avoir félicité M. de Becdelièvre de leur belle tenue et lui avoirdounéà baiser l'anneau pontifical, le Saint Père reprit le chemin du Vatican au milieu de nouvelles et frénétiques acclamations.
, Le 18 juin ayant été fixé par le général en chef pour le départ des tirailleurs franco-belges , M. de Becdelièvre, dans la journée du 49, envoya une corvée de vingt hommes, commandée par un fourrier, chercher au magasin d'artillerie les cartouches qui devaient être distribuées au bataillon.
Le concierge du magasin refusa d'ouvrir, disant que l'officier chargé de ce service était chez lui et qu'il ne reviendrait que le lendemain.
Mais laissons la parole au commandant de Becdelièvre:
« Le fourrier se rendit immédiatement à la demeure de cet officier et lui présenta l'ordre de remettre les cartouches pour le bataillon qui partait dans la nuit.
» — Impossible, lui répondit l'officier , le magasin est fermé tous les jours à midi, et je ne peux pas passer mon temps à aller et venir; dites à votre commaodant que je les délivrerai demain...
» Les militaires qui me liront comprendront aisément *a stupéfaction que me fit éprouver cette nouvelle. 4e me rendis immédiatement chez le général en chef.
» — Qu'y a-t-il donc? me demanda-t-il vivement. — Mon général, lui répondis-je en riant, M. Tofscier garde du magasin m'a fait prier de passer demain pour toucher les cartouches; je viens donc vous dire que je ne peux partir cette nuit.
» Je ne trouve pas de termes pour rendre l'impression produite sur son esprit par cette déclaration... Inutile de dire que M. l'officier reçut dans la soirée une forte réprimande du général en chef. Le lendemain, lorsque la corvée arriva à dix heures au magasin d'artillerie, l'officier s'y trouva ; il fut très-aimable et donna les cartouches sans difficulté, mais on s'aperçut que les capsules manquaient. Immédiatement je chargeai le fourrier d'aller les réclamer et je prescrivis d'enfoncer le magasin , s'il le fallait. Mes ordres furent exécutés à la lettre, et c'est ainsi que, pourvus de tout notre attirail de guerre, nous pûmes partir le 49 juin , à deux heures et demie du matin »
L'itinéraire indiqué par le général de Lamoricière avait pour but de reconnaître les routes de la Comarque et de la province de Rieti , dont le territoire boisé , montagneux , sillonné de pentes abruptes et de sentiers presque impraticables ,est semé de villages bâtis sur de hauts rochers à pic.
On comprendra ce que les étapes eurent de pénible,