I. Albert Thirion
San-Stefano, — où le détachement franco-belge avait failli tirer presque un coup de fusil, — il ne se présentait plus ne,» a l'horizon.
Le désappointement des batailleurs était véritablement comique.
— Quoi 1 pas la plus petite bûchadet
— Rien, rien, rien ! a dit Desmousseaux de Givré.
— Je ne suis cependant pas venu ici que pour cirer mes bottes.
— C'est l'abomination de la désolation !
Le commandant seul ne s'impatientait pas, car il savait le fond des choses, et il pouvait calculer déjà l'heure précise où il conduirait ses volontaires au devant de l'ennemi.
L'instant de la crise et du cataclysme approchait', aussi, vers la fin du mois de juillet, on put constater certaines velléités de turbulence du côté du parti d'action ; car il y avait un parti d'action à Terni, ne comptant pas, il est vrai, d'innombrables actionnaires, mais il se rattrapait sur la qualité : un petit ramas de drôles malpropres, qui faisaient cent fois plus de bruit qu'il n'étaient de monde, — et cependant, ils étaient vochù
Hurrah ! l'espoir était revenu au cœur des tirailleurs 1 ces ardents chasseurs à pied n'avaient en vérité qu'une peur : celle de revenir en France bredouilles.
Un jour, on envoya le caporal Thirion, et naturellement quatre hommes avec lui, occuper pendant vingt-quatre heures le poste de la Porta-Romana.
» Dans mes quatre acolytes, m'écrit le brave caporal, il s'en trouvait précisément trois des plus batailleurs; aussi j'appréhendais de leur part quelque folle équipée, et je me proposais de bien les surveiller. La journée se passa tranquillement ; mais la nuit fut agitée, comme je m'y étais attendu. À onze heures, C... qui était en faction faillit faire feu sur la ronde, c'est-à-dire sur l'adjudant Castie accompagné d'un homme armé d'une lanterne. Castre était . furieux et me lâcha une bordée de sottises accentuées comme il savait les dire. Mon factionnaire, paraît-il, ne savait pas sa consigne, et j'étais, moi, caporal, responsable de son ignorance. Toutefois, j'en fus quitte sans salle de police ; C... ne fut pas puni non plus; Castre, en somme, était meilleur qu'il ne voulait en avoir l'air. A minuit, je renouvelai la sentinelle; cette fois, ce fut d'À... que je laissai en faction. En allant me recoucher, j'étais bien convaincu que, dans ses deux heures de garde, d'A... trouverait le moyen de faire naître quelque épisode dramatique. Une den à-heure ne s'était pasécoulée que je fus réveillé par !e cri de ma sentinelle : « Caporal, venez reconnaître! » Tout en maugréant, je quittai le lit de camp où je dormais si bien et prenant mon fusil au râtelier Je sortis afin de reconnaître, terme consacré. Comme il faisait un clair de lune magnifique, je pus juger de suite la situation ; elle était assez pittoresque : d'A... baïonnettes* avant tenait en respect un pauvre diable transi de peur, le menaçant de l'embrocher ou de le fusiller s'il faisait un mouvement. « Quel est donc cet homme? demandai-je. — Caporal,
c'est un individu qui rôdait autour du corps de garde, et qui doit être un espion. » Cependant l'homme arrêté répétait continuellement : ^Amico, amico ! » Je lui demandai où il allait à cette heure indue. « Me ne vado a casa dove la moglie m'aspetta* ! » C'était un. bon bourgeoisqui rentrait chez lui, après avoir passé la soirée chez un de ses amis. Je le laissai aller; et je recommandai sérieuse* ment à d'A... de n'avoir plus de lubies semblables. A deux heures du matin, je vins remplacer d'A... par Ferdinand L... autre batailleur du même tempérament : je n'augurais rien de bon de cette faction-là. En effet, revoici bientôt le cri fie « Caporal, venez reconnaître !» Qu'était-ce encore? C'était la malle-poste d'Ancône que L... avait arrêtée, ni plus ni moins. Quand j'arrivai, tous les voyageurs étaient déjà descendus sur la route, ne sachant trop ce qu'on leur voulait. Deux Anglais et unedame se trouvaient dans le coupé ; plusieurs femmes avec des bambini dans la rotonde; à l'impériale, il y avait deux contadini et* ur. ■ père capucin.
» Mon cher, dis-je à L... sans pouvoir m'empécher do rire à la vuedece déménagement, vous avez outrepassé la consigne. — Mais, caporal, me répondit-il, on ne m'avait pas dit que je dusse laisser passer cette diligence, et j'ai voulu voir si elle ne contenait rien de suspect, des déserteurs, peut-être. » Les Anglais vinrent à ce moment me
.1. • Je m'en retourne à nia maison où ma femme m'at* end. »
présenter un volumineux passe-port déplié; je repliai sans le lire cet immense papier et le leur rendis en les priant a" excuser le malentendu dont ils étaient victimes. Tout le monde reprit aussitôt sa place sans se faire prier ; le père capucin m'offrit une prise avant de remonter sur l'impériale. « Buon viaggiûj padre ! » Bientôt, le postillon lançant un vigoureux coup de fouet à ses bêtes, la malle-poste route avec fracas sur les pavés inégaux de la Via Romana.
L... étant bien persuadé qu'il n'avait fait que son devoir je ne pus songer à le blâmer de cet excès de zèle... Notre consigne consistait en effet à empêcher les soldats suisses de sortir de la ville. Il y avait eu récemment, dans ce bataillon, quelques désertions, à la grande joie du comité d'action. Ces messieurs du comité se donnaient vraiment un mal inoui pour démoraliser la petite armée de Lamoricière; ils ne reculaient devant aucun moyen; je dis aucun moyen 4. Le reste de la nuit se passa sans nouvelle alerte, et je pus dormir un peu. Notre vie fut assez rude pendant quelque temps, car on redoutait, m'a-t-on dit, un soulèvement à Terni. Pour mon compte, je n'avais sur trois nuits qu'une nuit à peu près bonne; le reste du temps, j'étais de garde ou de patrouille ou de piquet. Nos ferrailleurs ne se sentaient plus de joie; ils s'attendaient à batailler d'un moment à l'autre. Depui: quelques jours, nous remarquions dans les cafés des visages
i. Que ceux qui savent Italien comprennent : PaiU,pugnali dt onne, iltuUo pUno di veleno.
peu catholiques, que nous n'avions pas coutume d'y rencontrer.
Nous nous amusions à les regarder de travers, à les fixer d'une manière provocante; tout cela en pure perte. C était merveille de voir de grands hommes barbus baisser les yeux devant nos moustaches de vingt ans. En revanche, ces dames du comité... mais, qu'allais-je dire?... Ne remuons point la boue des cloaques ! (
Dans nos patrouilles de nuit, nous ne rencontrions jamais un chat; pardon, si, une fois nous en vîmes deux à qui nous fîmes même une peur épouvantable. Voici le fait. J'avais été désigné un soir pour faire avec quatre hommes une patrouille à deux heures du matin. Le sergent de garde vint m' éveiller à l'heure dite, éveillant aussi mes quatre hommes. Arrivé dans la cour, voici que je trouve dix hommes au lieu de quatre. Je voulais d'abord en renvoyer six; mais ils m'assurèrent tous avoir été désignés pour venir avec moi. Je me décidai, pour les contenter, à emmener tous ces hommes de bonne volonté. L.,. en était, comptant toujours sur quelque bûchade. La bonne ville de Terni semblait dormir profondément; au milieu de ce silence, nos gros souliers d'ordonnance retentissaient fort bruyamment sur les pavés ; il est vrai que nous ne nous donnions pas la peine de marcher sur la pointe des pieds. Toutes les cinq minutes, nous faisions halte pour écouter d'où venait le vent. Nous entendîmes une fois sonner une pendule dans l'intérieur d'une maison; L... convint luimême que ce bruit n'avait rien de suspect. Durant le long
parcours de la Via Corriera, nous n'avions pas aperçu âme qui vive ; mais voici qu'en approchant de la porte de Spolète, L... prétendit avoir vu des ombres se sauver dans une ruelle. « Bon, lui dis-je, c'est comme l'autre jour; vous voyez des ennemis partout. — Oh! caporal, je vous assure qu'il y a quelqu'un là derrière ces fagots! — Eh bien, allez y voir, nous vous attendons. » L. tout joyeux s'élança aussitôt dans la rruelle, la baïonnette croisée. Gomme il arrivait au fond de l'impasse, deux chats effrayés se sauvèrent a toutes jambes, en culbutant sur leur passage une pilede paniers vides appuyés contre un mur. L... revint un peu penaud de son expédition guerrière. Bien que j'eusse prévu sa mésaventure, j'avais voulu montrer à mes hommes que je ne tenais pas plus qu'eux à manquer une bonne occasion. Nous revînmes à la caserne, où mes belliqueux compagnons se hâtèrent d'aller s'étendre sur leurs paillasses. Malheureusement, le clairon du réveil, qui sonnait à quatre heures, ce tarda guère à nous réveiller tous. « Alerte, sac au dos pour l'exercice! » Quelquesuns s'étiraient un peu les bras ; allons donc, poules mouillées!
Nos démonstrations militaires ne tardèrent pas à se ralentir. En somme, il n'y eut pas l'ombre d'une émeute. Est-ce parce que nous avions tous fait aiguiser nos baronnettes? Je suis presque tenté de le croire; car c'est en plein jour, sur la grande place, devant un peloton de badauds... et de suspects, — et cette opération publique suffit pour calmer les velléités d'effervescence.
L... était très-amusant, d'ailleurs, pendant l'opération ; — les gamins de Paris sont les mêmes partout; — il chantait, de minute en minute, en y mettant l'accent et la mesure, le refrain des remouleurs de la capitale :
— Repassez vos couteaux, vos ciseaux !
— Faites-moi le plaisir de repasser à la salle de police, lui dit un sergent qui survint et nous coupa le rire.
Nous avions cependant peu de distractions à Terni; le service nous absorbait presque complètement. Toutefois, le dimanche, quelques favorisés obtenaient d'être exemptés de l'appel de midi ; l'on organisait alors une partie aux environs. Je me souviens que, par un beau dimanche de juillet, nous allâmes dîner à Cesi, petit village à mi-côte en face de Terni. Nous étions une dizaine : de Villelume, de Montazet, Le Camus, Tresvaux, de Saisy, et je ne sais qui encore. Nous avions deux voitures pas trop mal attelées, beaucoup de pompons et surtout beaucoup de grelots. Bruyants et grelottants nos équipages nous menèrent d'une assez bonne allure. Mais, à l'entrée du village escarpé de Cesi, les postillons déclarèrent ne pouvoir affer plus loin. Nous entrâmes donc à pied dans le paesetto ; les rues étaient toutes autant d'escaliers fort raides. Certes, on s'apercevait que ce village n'avait point été hausmanisè. Tant mieux! Nous primes possession avec fracas de l'uniquo trattoria du lieu ; les plats du jour se trouvaient de l'umido et de l'omelette au jambon. L'umido se trouve dans toutes les auberges d'Italie; ce ragoût mijote jour et nuit devant le feu intermittent de Vosteria. La casserole ne change
jamais de place au foyer; on ne la nettoie pas une fois l'an. La portion ù'umido coûte trois bayoques.
Comme nous nous mettions à table, il nous arriva un nouveau convive sur lequel nous ne comptions plus : Léopold de Lippe qui, caporal de planton à la cuisine, n'avait pu être libre assez tôt pour partir avec nous. Il avait fait, nous dit-il, la route à pied presque au pas gymnastique. De Lippe, bien que grand et fluet, était un de nos meilleurs marcheurs; je me rappelle qu'à la Minerve, lorsqu'il nous apprit son engagement, chacun de nous était convaincu qu'il ne pourrait faire la première étape. Cet excellent de Lippe fut tué à Castelfidardo ; je conserve de lui un pieux souvenir. C'était un homme, pour le peindre d'un mot. Si Diogène l'eût rencontré, il eût éteint aussitôt sa lanterne.
La nappe était blanche et nous avions bon appétit; aussi nombre d'omelettes disparurent en un clin d'œil. Le second service fut attaqué aussi gaillardement ; nous vidâmes sans peinp toute la marmite d'umido. L'aubergiste, que je soupçonnai d'avoir rudement épicé son umido pour nous faire sabler un plus grand nombre de fiasques, votait d'incessantes actions de grâces à la Madone.
Vers la fin de ce repas homérique, apparut une grande jeune fille que l'aubergiste appela du nom de Marciana, . une belle romaine de dix-huit printemps, avec des yeux tout autour de la tôle et des cheveux qui n'en finissaient plus.
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La jolie fille fit la révérence aux volontaires, qui la lui rendirent à l'unanimité.
Un spectateur se fût cru à l'Opéra Comique, à quelque représentation du Chalet ou des Noces de Jeannette.
— Qui est cette belle personne? demandèrent les convives au stgnor aubergiste.
— C'est ma fille ! répondit-il avec un orgueil peu dissimulé.
— Vous l'aviez donc cachée? demanda en riant J...
— Mais oui, répondit gravement le bonhomme... Dame! Vous comprenez, des soldats... des militaires étrangers... J Francesi sijlicono che siano figli del diavolo * !
Il nous rendit malades de rire.
11 y a à Cesi un vieux palazzo qu'on nous dit appartenir au duc de Cesi; aussitôt Saisy 2 nous assura que ce duc devait être son cousin, car il avait vu dans ses papiers de famille son nom orthographié de la même manière et sa famille à n'en pas douter était. originaire de ce village en espalier. Ce vieux manoir était assurément le berceau de ses pères. Malheureusement nous n avions pas une paire de gants à nous tous pour nous présenter chez le duc; mais on nous apprit qn'il ne venait dais cette maison qu'une fois tous les dix ans.
A défaut de monsieur le duc, ce furent de braves pay-