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LE TABLEAU

Au souvenir d'un beau site, le peintre quitte le logis par une matinée et se dirige, seul et sans guide, vers le point de la montagne où son regard a, la veille, deviné quelque point de vue, quelque tableau à dessiner. Mais, chemin faisant, l'artiste aperçoit un autre tableau qu'il ne cherchait pas. Séduit par le rayon de lumière qui joue à travers le feuillage, ému peut-être à l'aspect d'une ruine,

le peintre s'arrête, ouvre l'album, hasarde un premier coup de crayon, et s'abandonne à la rêverie. Près de lui, dans le champ voisin, les bœufs du laboureur tracent un sillon à la voix monotone du villageois. Oubliant l'inspiration de la minute précédente, le peintre fixe un regard avide sur cette charrue, sur ce paysan, sur les grands bœufs rouges aux formes anguleuses. Il étudie les attitudes pesantes, cherche à rendre le mouvement, à peindre la force et les efforts. Un bruit l'arrache à sa rêverie; il détourne la tête et voit un soldat qui passe. Les apparitions précédentes s'évanouissent; feuillages lumineux, ruines séculaires, riches sillons s'envolent de la pensée, et le soldat reste; même isolé, cet homme est un tableau. Combien sont rares cependant les peintres qui savent exprimer les reliefs de cette physionomie! Horace Vernet, Charlet et quelques autres en petit nombre, que nous ne nommons pas dans la crainte d'un involontaire oubli, cachent au coin le plus mystérieux de l'atelier la divine palette où l'âme, bien plus que la main, broya des couleurs inconnues.

Devant leurs soldats nous restons pensifs; soldats nous parlent et nous racontent les histoires les plus merveilleuses que l'homme ait jamais entendues : histoires tour à tour alisier philosophiques, joyeuses, morales et toujours consolantes.

Nous avons vu, il y a plus de vingt ans, un petit tableau représentant l'immensité d'une plaine couverte de neige. Il n'y avait dans cette plaine ni maison, ni arbres, ni routes tracées; à peine devinait- on, sous les ondulations de la neige, les mouvements du terrain; mais, à de longues distances, la neige amoncelée par le vent formait des monticules semblables à des mausolées. En quelques endroits, cette neige sculptait grossièrement les contours du corps humain. En effet, d'héroïques morts dormaient sous cette nappe. Au milieu du tableau, un homme tenait dans ses bras le corps d'un enfant. L'enfant ne donnait plus signe de vie. L'homme n'était pas debout, il n'était pas assis, il n'était pas non plus à genoux. On devinait que, vaincu par la fatigue autant que par la douleur, il venait de s'affaisser. Il devait être là depuis peu, car la neige s'amoncelait à peine autour de lui. Ce tableau respirait un tel parfum de vérité, qu'on devait penser qu'il était peint d'après nature. Comment supposer cependant que le peintre avait assisté à ce drame?

L'artiste voulait représenter un des épisodes de la retraite de Russie, je le pensai du moins. Ce cuirassier français venait peut-être de voir son enfant mourir de froid et de faim. Il cherchait à le ranimer en l'étreignant de ses bras, en le pressant sur son cœur. Les lèvres du soldat

avaient même laissé une trace sur le front livide de l'enfant.

Cet homme était parti des rives de la Seine avec des centaines de mille hommes, et il se trouvait seul, dans cette solitude glacée, loin de la France. Son cheval l'avait quitté, ainsi que sa cuirasse, son casque et son vieux sabre. Son corps, brisé de fatigue, ne pouvait plus soutenir l'enfant; et ce front cependant respirait l'énergie, cet œil enfoncé dans l'orbite rayonnait de courage, et ces bras amaigris, ces mains osseuses conservaient une apparence de vigueur.

Où était la mère? Où était la maison qui le vit naître? Allait-il mourir aussi? Le bonnet de police qui couvrait son front, et que soutenait un mouchoir ensanglanté roulé autour de la tête, le manteau déchiré qui enveloppait ses membres, indiquaient seuls au vulgaire que l'artiste avait peint un soldat. Mais pour qui a porté l'uniforme, pour qui a vécu dans l'armée, pour qui a vu la douleur suprême au visage de l'homme de guerre, c'était bien là le vrai soldat.

Je restai une demi -journée devant ce malheureux, et il me raconta toute la campagne de Russie : le départ si riche d'espérances, les charges poétiques des escadrons, la victoire, puis les revers et les souffrances. Il me raconta sa jeunesse, ses débuts au régiment, ses joies d'époux, ses espérances de père, et le bonheur

que Napoléon lui donna en plaçant la croix d'honneur sur sa cuirasse.

Cependant ce tableau ne m'attrista pas comme attriste le Naufrage de la Méduse, ou toute autre calamité.

C'est que le peintre avait mis dans la physionomie du soldat, non l'anéantissement ou le sombre désespoir, ou la colère impuissante ou le doute affreux qu'accompagne le blasphème; mais la résignation, le calme de la discipline, la majesté de la conscience. Ce n'était pas, il est vrai, le martyr chrétien qui regarde le ciel, mais le soldat qui regarde la patrie. Ce tableau me consolait, m'ennoblissait par son caractère de sacrifice militaire ; il me semblait y voir le fidèle résumé de l'existence glorieuse acceptée par chacun de nous.

Pendant que j'étais immobile devant la toile, la foule distraite et joyeuse circulait sans qu'un regard ami vînt consoler mon pauvre cuirassier. Des mères, des femmes ne voulaient pas voir cet enfant inanimé, à peine caché par une pelisse de hussard empruntée par le père à quelque camarade mort.

Peut-être cet enfant vit-il encore, me disais-je; et je voudrais arrêter ces femmes pour leur montrer ce père. Mais chacun courait aux affaires et aux plaisirs.

Je restai donc seul avec mon cuirassier et son fils. Un cercle noir bordait ses yeux à demi 1er-

mes ; la paupière tendue avait arrêté au passage quelques flocons de neige. Les joues conservaient encore un peu de vie, malgré le teint livide qui les couvrait.

Rentré le soir au logis, je songeai, près d'un feu pétillant, à la neige qui entourait le cuirassier. La nuit, je ne pus séparer ma pensée de cet homme, et le frisson me saisit. Du souvenir de la figure du petit enfant, je cherchai à deviner son âge, et je jugeai qu'il devait avoir sept ans au plus. Pauvre enfant, que la guerre dévorait, avant même que le collège lui eût enseigné ce qu'est la guerre !

Je me souvins, pendant cette longue nuit, qu'à travers les déchirures faites au manteau du cuirassier par les sabres et la mitraille, j'avais cru entrevoir une épaulette d'officier.

Il se pouvait donc que ce père fût un de ces hommes antiques qui élèvent leurs enfants comme s'élevaient les Lahire et les Bayart.

Des rêves fantastiques troublèrent mon repos. Je voyais le cuirassier, assis au chevet de mon lit, me regarder d'un œil fixe, immobile et muet. D'autres fois il secouait sa neige, et je m'éveillais en sursaut comme si la neige eût fouetté mon visage.

Je me levai pour alimenter le feu; bientôt après, de longues lueurs fugitives paraissaient et disparaissaient, produites par les flammes

de Pâtre. Les ombres des murs dessinaient de bizarres figures. Je crus voir le soldat s'approcher du foyer, et je m'éveillai. Cette nuit fut longue et douloureuse.

Dès le matin je réunis le peu d'or que renferme la bourse d'un sous -lieutenant de dragons, et je me dirigeai tout palpitant vers le lieu où, la veille, j'avais vu le tableau.

Je traversai tout Paris pour aller sauver le cuirassier et son enfant. Je les ramènerais avec moi, voulant leur donner pour toujours l'hospitalité la plus fraternelle.

Hélas! le marchand n'était pas au logis. Je l'attendis longtemps; on l'avait vu partir dès le matin avec le cuirassier. Quand il revint, j'appris que le tableau lui avait été confié par un inconnu pour une vulgaire réparation aux angles du cadre. Remis par le brocanteur aux mains de son propriétaire, qui partait le jour même de Paris, le tableau était pour moi perdu à tout jamais.

Je m'éloignai tristement, et je gardai tristement le souvenir de cette rencontre.

J'avais eu pour compagnon à l'école de Saint- Cyr le jeune Dalbène, fils d'un chef d'escadrons

en retraite. Le hasard des garnisons, des routes, des camps et des marches ne m'avait jamais fait rencontrer l'ancien camarade. Nous nous quittons presque enfants aux portes de l'école, joyeux, pleins d'illusions, pour ne nous retrouver, quelquefois qu'aux limites de la vie militaire, froids et le front chauve, les uns capitaines, les autres généraux.

Étant en Afrique, il y a quelques années, j'appris que Dalbène, officier au 2^ chasseurs, était à l'hôpital d'Oran, dévoré par une fièvre qui le minait sourdement. J'allai le voir. Lui et moi avions conservé bon souvenir de l'école ; aussi notre rencontre fut- elle tout amicale. « Le cœur ne vieillit pas, » lui dis-je. Il sourit; puis, mettant un doigt sur son front, il secoua la tête, mais avec le sourire de la force; car c'était un rude cavalier que Dalbène, un vrai capitaine de chasseurs d'Afrique, droit et ferme comme sa lame de sabre. Le mal fit des progrès, et mon pauvre < amarade devint bientôt d'une extrême fail!

Un soir il me confia sa montre, sa croix ef une petite boite, me recommandant, comme un vœu suprême, comme une espérance dernière, de remettre ces souvenirs à son vieux père. Je le promis.

Le lendemain je partis pour Mascara, et lorsqu'à mou retour je demandai des nouvelles de Dalbène, j'appris avec bonheur qu'il était sauvé.

Lui-même me dit son agonie et sa résurrection. Jamais je n'avais vu autant de calme et de dédain pour la souffrance et pour la mort. Cet homme était singulièrement bien trempé.

Quelques amis qui étaient venus visiter Dalbène à l'hôpital racontèrent de merveilleuses histoires de résurrection. Un lieutenant indigène de spahis ajouta sentencieusement : a II n'y a que ceux qui ont la tête coupée par un bon yatagan qui ne reviennent pas. » Un chirurgien aide-major nous affirma que le corps humain avait des caprices si étranges, que lui, docteur, connaissait dans le labyrinthe des organes et des viscères certains circuits, suivis par des balles et des lames de sabres, et que le scalpel le plus habile ne saurait retrouver. « Dieu est grand ! dit le spahi. — Surtout lorsqu'il donne à l'homme le moral, » ajouta le docteur.

A quelques jours de là, nous nous éloignions de la côte d'Afrique, et la plus heureuse traversée nous ramenait en France, Dalbène et moi. Le soir même il prenait sa route vers Paris, tandis que je restais en province.

Dalbène m'avait donné l'adresse de son père, ma première visite devait être pour lui.

En effet, à deux mois de là, le lendemain de mon arrivée à Paris, je m'élançais d'une voiture devant la maison no 47 de la rue de la Fermedes-Mathurins ; je montai au deuxième étage et

demandai le capitaine Dalbène. C'était au mois de décembre. La neige enveloppait la ville et semblait imprimer à tous les objets cette teinte blanche, triste à l'œil autant qu'au cœur.

Introduit dans une première chambre, je vis accourir mon camarade, les bras ouverts et le visage tout joyeux. Derrière lui marchait un grand vieillard, enveloppé d'une robe de chambre de molleton gris-blanc, la tête entourée d'un foulard où dominait la teinte rouge. Ce vieillard était le chef d'escadrons Dalbène.

Je m'arrêtai, saisi d'une sensation indéfinissable.

Je retrouvais dans un vague souvenir cette figure de vieux soldat.

Par un violent effort je dominai mon trouble, et pressai respectueusement la main que me tendait le vétéran.

« Soyez le bienvenu sous ma tente, » dit-il d'une voix mâle, et il m'entraîna vers le salon.

Mes yeux rencontrèrent tout à coup dans ce salon un tableau, le seul qui fût là... C'était mon cuirassier.

Me précipiter vers lui par un mouvement instinctif fut un élan plus prompt que la pensée.

Profondément ému, je retrouvais dans cette image des souvenirs palpitants, souvenirs déjà vieux, mais toujours purs comme la gloire, toujours beaux comme le sacrifice.

S'étant approché sans exprimer la moindre surprise, le chef d'escadrons me dit : « C'est mon portrait, et le portrait de mon fils, quand il était petit. »

Le sourire aux lèvres il ajouta : « Voilà une des bonnes étapes de ma vie. L'enfant a beaucoup souffert entre la Bérésina et le Niémen ; mais quand on a le moral bien trempé , on ne se laisse pas abattre pour quelques cuillerées de bouillon de moins et quelques pieds de neige de plus. Le canon fait plus de bruit que de mal, et on s'y accoutume comme à toutes choses. La guerre ne peut pas toujours se faire au soleil; mais, à tout prendre, ce n'est pas aussi dangereux qu'on le croit. Rien n'est aussi amusant. Les membres du congrès de la paix sont comme les membres des sociétés de tempérance; ceux-ci ont un mauvais estomac, ceux-là ont...

— C'est là votre portrait et le portrait de mon camarade? dis-je en l'interrompant vivement, car il était homme à maltraiter les estimables membres du congrès de la paix.

— Mais oui, dit le commandant, je l'ai fait peindre au retour de la campagne, pour qu'en le voyant chaque jour l'enfant apprît la vie. C'est ainsi que je l'ai pétri pour le métier de soldat. Depuis sa sortie de l'école, il a eu les yeux brûlés à l'assaut de Constantine. Un cheval s'est renversé sur lui à Saumur et lui a défoncé la poitrine ; il

a eu le choléra à Marseille et la fièvre à Oran; mais tout cela glisse sur lui comme une balle sur un 1er de cuirasse. Gela tient au tableau. J'en avais un autre, le portrait de mon père, ancien sergent dans Vermandois- Infanterie, tué raide à Austerlitz comme sous-lieutenant de grenadiers au 2e de ligne.

« Celui-là m'a été pris à Waterloo sur le champ de bataille, où j'avais été laissé pour mort. Petit à petit, campagne par campagne, je suis devenu chef d'escadrons de cuirassiers. Nous n'avancions guère dans ce temps -là. L'enfant, qui est plus savant que je ne l'étais, deviendra général si Dieu lui prête vie. Nous sommes tous heureux dans la famille.

« Lorsque je m'arrêtai dans cette neige, le 3 décembre 1812, j'étais lieutenant, et j'emport sous mon manteau déchiré l'aigle du régiment et une paire de pistolets d'arçon. Le matin, j'aperçus à Thorizon de la plaine la colonne du maréchal Fey. Je me remis en route, le jarret peu tendu, car je n'avais pas mangé depuis quatre jours. Des cosaques voulaient m'empêcher de passer ; je posai l'enfant par terre et descendis deux cavaliers. Le soir, je réchauffai l'enfant au feu d'un bivouac français. Lorsque je le vis sourire, je m'armai d'un fusil, et, confiant l'enfant à une vivandière, je las combattre l'ennemi à l'arrière -garde. »

Le vétéran avait coutume de dire que pour faire un bon soldat, il faut au moins deux générations.

Le Breton était impassible, rechargeait son fusil et criait ù son fils: « Feu! feu! » (P. 210.)

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