‹ Les Soldats françaisChapitre 9 sur 12 · GENDARME · texte numérisé non relu

GENDARME

Un spirituel voyageur fait observer que nous ne saurions parcourir l'Europe sans entendre parler de la France, de sa gloire et de ses malheurs.

Nos grandes guerres ont modifié tant de destinées sur le vieux continent, destinées de rois,

de peuples et de simples citoyens, que partout il y a des témoins qui racontent le passage de nos soldats. C'est YEiade de notre temps.

Quand un Français passe par les chemins de l'Europe, quelque perdus ou détournés qu'ils soient, il s'élève aussitôt d'un côté ou de l'autre de la route des voix pour lui chanter quelques vers de ce long poème qu'ont écrit dans l'imagination des peuples nos triomphes et nos revers.

Souvenirs, récits, légendes populaires, échos des clairons d'Austerlitz et de Wagram, que vous êtes beaux 1

Mais que vous êtes plus beaux encore, souvenirs, récits, légendes populaires, murmures des chaumières qui rappelez doucement et sans échos l'héroïsme inconnu du gendarme!

Lorsqu'un homme de bien passe par les chemins de France, quelque perdus ou détournés qu'ils soient, il s'élève aussitôt, d'un côté ou de l'autre de la route, des voix pour lui chanter quelques vers de ce doux poème qu'ont écrit au cœur du peuple les services et la fin tragique du gendarme.

Dans le fleuve qui coule rapide au pied de la montagne, un homme entraîné par les flots périssait. Saisis de terreur, les villageois répondaient à ses cris par des cris. Le gendarme s'est précipite dans le torrent, et meurtri par les rocs, le corps brisé, il a sauvé la vie de l'homme.

Cette maison noircie par le feu brûlait pendant une nuit obscure, les flammes en se tordant enveloppaient déjà une femme et son enfant. La mère éplorée jetait au ciel sa dernière prière. La foule tremblante poussait de vaines clameurs, et, frémissante de peur, commençait à fuir. Le gendarme s'est élancé dans la fournaise, et n'a reparu que pour rendre l'enfant à la mère, la mère à l'enfant.

Ce grand seigneur, si riche, dont le château s'élève à l'horizon, était emporté par de fougueux coursiers vers le précipice d'où jamais nul n'est revenu. Se jetant à la tête des chevaux, le gendarme, traîné, sanglant, a sauvé le grand seigneur.

Ce pauvre ouvrier, qui réchauffe au soleil ses membres endoloris, allait être conduit dans la prison, faute d'argent pour payer son abri. La ruine était entrée dans la maison avec la maladie; le lit du vieux père et le berceau du nouveauné, exposés sur la place publique, appelaient les acheteurs. Le visage caché dans ses mains, honteuse, dominée par l'invincible pudeur, l'épouse du pauvre embrassait ces restes du ménage, ces reliques de la misère. L'infortunée sanglotait sous le regard impassible de l'ouvrier, que torturait la douleur. Pour lui, c'était la prison; pour la femme, l'hôpital; pour le vieux père et l'enfant, le cimetière.

Mais le gendarme a fendu la foule égoïste, et d'un regard a tout vu, tout compris. Lui aussi a une famille, et sous ses blanches aiguillettes bat un noble cœur. Il songe à sa femme, à son enfant, et, remettant le sabre au fourreau, il vide sa bourse pour sauver les pauvres gens. Il ne lui reste rien que le souvenir d'une bonne action.

Un bandit désolait la contrée, portant la torche de l'incendie sur les moissons et le fusil de l'assassin sur les passants. Le gendarme est venu, qui, au péril de sa vie, a saisi le criminel et sauvé la contrée.

Mais que voyez -vous là-bas, dans la plaine, au carrefour de la forêt? C'est un cheval arrêté qui hennit et appelle. A ses pieds un cadavre est étendu sanglant; c'est le corps du gendarme. Deux coups de feu dans la poitrine l'ont étendu ainsi. La loi lui disait d'avancer, une mort certaine lui disait d'arrêter... Il n'avait pour témoins que Dieu et sa conscience. Il n'a pas balancé..., il a marché, et il est mort pour la loi.

Poètes, peintres, sculpteurs, qui, par vos œuvres, décernez l'immortalité, qui avez, ditesvous, mission de distribuer la gloire, de conserver pour l'exemple de la postérité les traits et les noms des hommes illustres, n'aurez-vous donc jamais des vers, des tableaux, des monuments pour les hommes obscurs? Ne récompenserez-vous jamais le devoir humble et caché?

Refuserez -vous quelques rayons de gloire à ceux qui vous donnent des torrents de sang?

A vous tous, riches et pauvres, jeunes et vieux, humbles et puissants, le gendarme donne sa vie; et vous passez à côté de lui, insouciants et distraits. Trop heureux, pauvre soldat, si quelque sourire ou quelque quolibet ne te rappelle pas douloureusement combien les foules ignorent la grandeur, la sainteté du sacrifice éternel !

J'ai vu le gendarme secourir le criminel avec le dévouement de la sœur de Charité; je l'ai vu soutenir le condamné comme le prêtre de la dernière heure; je l'ai vu, après les luttes, soigner les blessures comme le médecin ; je l'ai vu sous le chaume calmer les haines comme le confesseur; je l'ai vu présider aux fêtes du village, comme le patriarche du hameau; je l'ai vu concilier les différends comme le juge de paix; je l'ai vu combattre comme le guerrier; je l'ai vu souffrir en silence comme le religieux; je l'ai vu mourir comme le martyr !

Jamais une plainte ne s'est échappée de ses lèvres. Vous dormiez, et il veillait; vous vous réjouissiez dans les fêtes, et lui, debout à l'angle obscur, protégeait votre joie. Il a l'œil sur votre maison, sur votre champ, sur votre or, sur votre repos, lui qui ne possède ni maison, ni champ, ni or, ni repos. Il n'est rien pour vous, et vous êtes tout pour lui.

Soyez gens de bien et heureux, vous igno-

rerez même son existence; mais les méchants tremblent, et les faibles vivent en paix, parce qu'il est toujours debout.

Quel est donc cet homme?

Quelle passion l'anime?

Quel intérêt le guide?

Quelle religion le soutient?

Cet homme est simple de cœur, il a l'esprit droit, l'âme honnête.

Étranger aux passions, il ne connaît que le devoir : son intérêt est de le bien servir.

Sa religion est l'honneur.

La science seule, le courage seul, la religion seule ne produirait pas un tel homme, et cependant il est là devant nous.

La magistrature le dispute à l'armée, l'armée le dispute à la magistrature.

D'où vient cet homme?

Il vient du régiment, la meilleure des écoles, école où s'enseignent les choses bonnes et utiles; discipline, hiérarchie, autorité, abnégation, dévouement, résignation, courage et mépris de la mort.

Supposez, par un effet de votre pensée, qu'un jour en France, et pendant vingt-quatre heures seulement, les administrations soient toutes fermées; le pays marche moins bien, mais il marche toujours; le lendemain, c'est la justice qui est suspendue, le pays marche encore. Mais supposez

que pendant quelques heures seulement le gendarme s'endorme; c'en est fait de vos richesses, de vos droits, de vos familles, de vos existences : la société ne marche plus.

Le Français aime la gloire. Elle lui apparaît

Un cheval arrêté hennit et appelle. A ses pieds un cadavre est étendu sanglant; c'est le corps du gendarme. (P. 174.)

dans le lointain des frontières, sous l'uniforme du soldat qui combat l'étranger. Il couronne de lauriers ce soldat poétique, et s'il tombe percé de coups, on lui donne pour linceul le drapeau national; son nom, gravé au temple de Mémoire, est l'orgueil d'une contrée.

Mais il est une gloire obscure, ignorée, méconnue et plus pure, s'il est possible, que celle

du guerrier, car elle est plus désintéressée; c'est la gloire du gendarme, qui, lui aussi, sait mourir dans les flots, dans les flammes, dans les bois, dans les carrefours pour vous et les vôtres.

Quel est celui d'entre vous qui n'a senti son cœur battre d'émotion au récit de l'épisode de Clostercamp? Le chevalier d'Assas tombe mort en criant : « A moi, Auvergne, voilà l'ennemi! »

Quel est celui d'entre vous qui n'a tressailli d'un juste orgueil au souvenir des nobles paroles du magistrat Achille de Harlay au duc de Guise, qui lui demandait un acte de félonie?

Eh bien! des centaines de gendarmes ont été des d'Assas et des Achille de Harlay, d'héroïques soldats, de sublimes magistrats.

Faut-il rappeler les saturnales de la Commune?

En un seul jour, les misérables qui répandaient la terreur dans Paris ont fusillé quatrevingt-seize gendarmes emprisonnés à la Grande- Roquette. En allant au supplice, les gendarmes voyaient marcher près d'eux quarante-deux sergents de ville, quatre-vingt-quinze soldats de la ligne, quinze artilleurs, un chasseur d'Afrique, un zouave et un turco, enfant du désert. Dans cette marche, où les injures, les insultes, les imprécations d'une populace en délire dominaient le bruit lointain de l'artillerie, les gendarmes ont donné l'exemple de la dignité, de la grandeur d'âme et du véritable courage.

Nul ne les avait accusés, aucun tribunal ne les avait jugés; ils allaient à la mort uniquement parce qu'ils étaient les soldats de la loi. Parmi eux, combien n'avaient pas défendu la faiblesse contre la force brutale! combien n'avaient pas veillé la nuit pour le repos de la cité! Parmi ces martyrs, il en était un qui se traînait avec peine jusqu'au lieu du supplice, parce qu'une blessure reçue à Malakoff venait de se rouvrir. Il arriva sanglant au lieu de l'exécution, et tomba sous le feu d'un assassin.

Quelle dut être la dernière pensée de cet homme?

La langue française elle-même a été atteinte par la dernière révolution. Des mots ont perdu leur signification ancienne; d'autres ont exprimé des idées opposées à celles qu'ils avaient traduites jusqu'à ce jour.

Ainsi, des hommes ont été arrêtés violemment, sans l'intervention de la magistrature; ils ont été emprisonnés, puis assassinés.

Ces hommes sont désignés par le vieux mot otage, qui vient de hospes, hôte.

L'otage, disent les anciennes ordonnances militaires, doit être traité avec les égards que commande l'hospitalité.

Il serait temps qu'une réaction salutaire se produisît, et qu'enfin chaque mot et chaque chose reprit sa valeur réelle et sa place accoutumée.

Les prêtres, les gendarmes, les sergents de ville n'ont pas été des otages, mais des martyrs du devoir, des martyrs de l'honneur, d'héroïques victimes tombées sous le feu des assassins.

Une souscription a été ouverte en faveur des veuves et des orphelins des gendarmes assassinés. Il est à regretter que le gouvernement n'ait pas pris l'initiative, en accordant une récompense nationale à ces pauvres familles dont les chefs étaient morts pour la loi.

Mais, en prenant un caractère privé, cette souscription est devenue autre chose qu'une récompense.

Il faut y voir, en effet, l'énergique protestation des honnêtes gens contre les assassins, les incendiaires et tous ceux qui dans L'ombre poussaient au crime.

Un jour, j'avais comme tant d'autres porté ma modeste offrande à la souscription. En même temps que moi se présentaient des hommes du peuple qui déposaient les économies faites sur le salaire de chaque jour. Mêlé à ces dignes travailleurs, les heureux du monde apportaient leur

or, des femmes en grand nombre glissaient timidement leur offrande.

Ce spectacle me consolait. Cependant l'image des gendarmes assassinés restait devant mes yeux, persistante comme un remords.

Je m'éloignai tout pensif.

Le boulevard était sillonné en tout sens par les voitures, les piétons affairés et les promeneurs oisifs.

Peu à peu j'arrivai sur le vaste emplacement borné par le nouvel Opéra, le boulevard et la rue de la Paix.

L'idée qui m'avait poursuivi depuis le moment où j'avais déposé mon offrande se fit jour tout à coup.

Je revis ce Paris, si riche, si heureux, si fier pendant longtemps, et je le comparai à ce qui était sous mes yeux.

Entre le Paris d'autrefois, rendez -vous du monde entier, le Paris généreux, confiant et hospitalier, et le Paris d'aujourd'hui, si inquiet du lendemain, je vis les corps sanglants et inanimés des pauvres et braves gendarmes. Je songeais combien la justice humaine est peu de chose auprès de la justice divine.

Eux aussi, les gendarmes étaient enfants du peuple. Avant de s'armer du fusil, leurs mains avaient manié l'outil de l'ouvrier ou la charrue du laboureur.

Ils n'étaient ni riches ni puissants; leur sort ne pouvait donc exciter l'envie. Mais ils étaient l'expression de la loi, sa personnification la plus visible, son appui de tous les instants. En les assassinant, on tuait la loi.

Ils ont été placés au pied d'un mur sur lequel se lisaient trois mots : liberté, égalité, fraternité! Ces trois mots sont les derniers qu'aient vus leurs yeux. Le dernier cri qui ait frappé leurs oreilles est celui de Vive la république!

Pourquoi donc cette mort?

Leur vie avait -elle appelé ce sinistre dénouement?

Cette fin tragique réservée au crime était- elle faite pour eux?

A vingt ans, la loi de recrutement les avait amenés dans les rangs de l'armée.

Le temps de service achevé, leur excellente conduite les transformait en gendarmes, c'està-dire en protecteurs de la société.

On ne saurait trop le redire, placés sur tout le territoire, dans les villes et dans les campagnes, ils protégeaient les bons et empêchaient les mauvais de faire le mal.

Le jour, la nuit, sous le soleil brûlant et dans les neiges amoncelées, ils parcouraient les chemins pour donner la sécurité.

L'un mourait dans les flammes de l'incendie qu'il cherchait à éteindre; l'autre périssait dans

les flots à l'heure terrible des inondations, en sauvant la vie à de pauvres paysans. .

Pour soigner les malades, ils bravaient les épidémies. Nous les avons vus, au temps du choléra, ensevelir de leurs mains les morts abandonnés par leurs amis.

Dans les fêtes, au milieu de la joie universelle, ils restaient calmes, pour que la joie de tous ne fût pas troublée.

Il en est parmi eux qui rachetaient de leurs deniers les meubles saisis chez l'ouvrier trop longtemps malade. Ils rendaient à la mère éplorée le berceau de son enfant.

Le lendemain, ils arrêtaient un cheval emporté, préservant de la mort une foule tremblante, et, traînés tout sanglants, allaient s'éteindre sur les pierres de la route.

Ils étaient pauvres cependant, car leur solde est à peine égale au salaire de l'ouvrier. Presque tous mariés et pères de famille, ils vivaient de privations, mais fièrement et honnêtement.

Leur devoir était tracé par la loi, et ils appartenaient autant à la magistrature qu'à l'armée.

L'ennemi parut à la frontière, et nos soldats connurent les revers.

Alors on appela les gendarmes. Ils quittèrent leurs brigades, dirent adieu à leurs enfants qu'ils laissaient sans ressources, puis montèrent à cheval. ^^v^que

Nous les avons vus à l'œuvre ces braves gendarmes, calmes comme la loi, et d'un courage supérieur.

Nul d'entre eux n'avait oublié ses chères affections abandonnées pour la patrie, mais tous savaient refouler au fond du cœur les regrets et les inquiétudes.

En vérité, peu d'hommes en France ont été soumis à de telles épreuves.

Ils allaient comme au temps de la jeunesse, les vêtements usés, le corps brisé, sans qu'aucun murmure vînt souiller leurs lèvres.

Les Prussiens les frappaient dans la bataille ou les faisaient prisonniers. La Commune les assassina.

La dette de la France n'est pas payée par quelques milliers de pièces d'or. Que cet or donne du pain à leurs veuves et à leurs enfants; mais souvenons -nous de ces martyrs sortis du peuple.

Que les gendarmes morts pour la loi honorent les gendarmes vivants pour la loi.

S'il se trouvait dans notre malheureux pays des partis ingrats, il en est un qui ne le sera jamais. C'est le nôtre.

Nous aimons l'autorité, la justice le peuple honnête, la saine liberté.

Telles étaient les pensées qui nous dominaient, pendant qu'autour de nous les équi]

se croisaient et que les passants sillonnaient le chemin.

Malgré le bruit et le mouvement, nous restions immobiles, songeant à ces victimes si obscures et si héroïques en même temps.

Leur biographie n'a pu être écrite, tant leur vie s'est écoulée dans l'ombre. Un seul mot résumait toutes ces existences, le mot service.

Ce mot est presque religieux, tant il est simple et grand en même temps.

Aussi Bossuet eût pu prononcer leur oraison funèbre, lui qui avait mesuré la grandeur des âmes et la simplicité des cœurs.

Je me plongeais de plus en plus dans ces réflexions, lorsque mon regard distrait se perdit dans les lointains de la rue de la Paix.

A l'horizon, j'aperçus les arbres dépouillés des Tuileries, tandis qu'au loin, à ma droite, se dressaient comme un squelette gigantesque les murs laissés debout par l'incendie du ministère des finances. Alors mon regard s'arrêta sur la colonne Vendôme; des Français indignes de ce nom ont porté une main sacrilège sur le monument consacré à la gloire des armées françaises.

Les misérables ne savaient donc pas que ce bronze était celui des canons de l'ennemi; ils ne savaient donc pas que ce bronze avait été arrosé du sang de nos soldats; ils ne savaient donc pas

qu'en passant à l'ombre de cette colonne l'étranger saluait avec respect la grande nation.

Ils ont couché dans la poussière le plus grand souvenir de nos gloires !

Une foule compacte de bandits et de lâches échappés aux bagnes de tous les pays ont un jour fait tomber notre colonne en même temps que le gendarme!

Le même jour, à tous les horizons de Paris, les hauteurs se couronnaient de Germains.

Ils accouraient de leur camp, joyeux et criant victoire.

Prussiens et Saxons, gens de Brème, de Lubeck ou de Brunswick; soldats de tous les grandsduchés, landwehr de toutes les principautés de Reuss ou de Waldeck, tous voulaient voir tomber la colonne et le gendarme.

Ils eurent cette joie.

Ils purent de leur hourra saluer cette chose sans nom dans les langues humaines, sans précédent dans l'histoire des sociétés.

Saisi d'indignation et de dégoût, l'âme en révolte, la conscience bouleversée, je me demandai ce qu'étaient devenus les misérables qui avaient renversé la colonne de la grande armée.

Ils vivent, et les gendarmes sont morts!

L'antiquité païenne avait ses guerriers, ses magistrats, ses orateurs, ses artistes, ses savants; mais elle n'avait ni gendarme ni sœur hospitalière, parce que le christianisme seul a compris le mot sacrifice.

Le gendarme est l'expression la plus complète, la plus éloquente, la plus vraie du dévouement, du sacrifice, tels qu'ils sont définis par la religion.

Le gendarme est l'héritier direct des ordres de chevalerie, nés au xne siècle.

Les chevaliers disaient : « Mourir pour la foi et défendre les faibles. » Le gendarme dit : « Mourir pour la loi et défendre la justice. »

Répandus par petits groupes sur la surface du territoire, loin du regard de l'autorité, pauvres, très pauvres, étrangers aux lieux où ils vivent, époux, pères, chefs de famille, on pourrait penser qu'ils vont être entraînés par le courant des masses, oublier la discipline rigoureuse de leur ordre, chercher la fortune, les relations agréables, oublier peu à peu leur mission si âpre, si sévère, si pénible, si douloureuse quelquefois, si dangereuse toujours.

Il n'en est rien.

Leurs casernes sont de petits monastères où se conserve pure la religion du devoir. Aussi, dans les troubles civils des années révolutionnaires, quand la désertion partait de si haut, quand les uns pactisaient avec le mal par la lâcheté, quand les autres cherchaient leur salut dans la fuite, le gendarme restait à son poste; il y mourait sans reculer d'un pas. Tous ont ainsi fait, depuis les capitales jusqu'aux hameaux, et nul ne sachant ce que faisait la brigade voisine.

Certes, on ne saurait méconnaître dans cet universel dévouement de la gendarmerie un esprit particulier, qui a produit dans notre époque sceptique les miracles que produisaient jadis les ordres religieux.

Cet esprit particulier est avant tout Fea militaire, qu'il ne faut pas confondre avec l'esprit guerrier. L'esprit militaire est un écho de l'esprit chevaleresque, venu jusqu'à nous à travers les siècles, transmis vaguement par les gens de cœur aux hommes de cœur, écho fugitif presque éteint quelquefois, mais qui se réveille lorsque la tempête menace d'engloutir la patrie. Ce que dit cet esprit militaire n'est écrit dans aucun livre, gravé sur aucun monument, et cependant il est impérissable.

Au milieu de notre armée si brave, l'homme le plus courageux est le gendarme, parce que son

ennemi est invisible, et qu'il est intrépide dans les ténèbres comme au soleil. Au milieu de notre magistrature si vigilante, l'homme le plus clairvoyant est le gendarme, car il voit tout, quand tout se cache de lui. Au milieu de nos campagnards si vigoureux, l'homme le plus fort est le gendarme; car, dans le danger, tous l'appellent à leur secours.

Dès que commence une révolution, avant même d'attaquer le palais du souverain, la populace se rue sur la maison du gendarme. La populace comprend instinctivement que là est la colonne qui soutient l'édifice social. On ne déchire pas les cinq Godes, on ne met pas le feu au tribunal, on laisse vivre le maire, mais on assassine le gendarme.

La digue rompue, le torrent dévastera tout.

Pardonnez, hommes simples, et qui n'avez même pas le secret de votre grandeur; pardonnez si, pour un instant, j'ai soulevé le voile derrière lequel se cache votre existence plus que modeste.

Combien n'en pourrais-je pas nommer parmi vous qui sont des héros, et que nul ne connaît ici-bas! Je vous ai vus au Nord et au Midi, dans les villes et dans les champs; je vous ai vus le jour et la nuit, aux inondations, aux incendies, aux fêtes; aux révolutions, aux massacres, au tribunal, et toujours vous avez été la loi vivante,

bien moins la loi qui frappe que la loi qui protège.

Je ne passe jamais devant vos maisons sans lire au frontispice ces mots mystérieux, invisibles, mais que vous y avez gravés par votre vie entière :

Sans peur et sans reproche.

L'artiste voulait représenter un des épisodes de la retraite de Russie. (P. 193.)

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